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Full text of "Offenbach : sa vie & son oeuvre"

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OFFENBACH 



SA VIE ET SON ŒUVRE 



F. AUREAU. — IMPRIMEKIE DE I, A G N ï 




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ANDRÉ MARTINET 



OFFENBACH 



SA VIE & SON ŒUVRE 







PARIS 

DENTU ET C'^ ÉDITEURS 

LIBRAIRES DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES 

PAI.AIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE d'ORLÉANS 
ET 3, PLACE DE VALOIS. 

1887 

Droits de tra'luction et de reproduction réservés. 



Aux Enfants 

de 

JACdUES OFFEN BACH, 

à ses 

Collaborateurs, ses Interprètes 

et 

ses Amis. 



PRÉFACE 



La chanson de Furiunio pleurée par l'orgue de 
la Trinité a salué d'un adieu suprême le cercueil de 
madame Ofienbach. La même phrase de Valentin 
qui avait accompagné les funérailles du maître, a 
été la dernière parole de la terre à cette femme 
admirable dont une seule pensée dirigea la vie : se 
faire la plus grande part dans les soucis, dans les 
peines, et ne laisser à Jacques que la joie des 
triomphes. 

C'est à elle que ces notes devraient être dédiées. 
Elle les avait aidées de tous ses souvenirs, dominant 
la douleur qui l'étreignait, quand au milieu de ses 
deuils cruels elle revivait les premières années, 
ignorées et si douces, ou bien les soirs de succès, 
les fanfares éclatantes sonnées, autour du nom 
chéri. 

De quelle adoration indulgente et tendre elle 
avait enveloppé la vie de Jacques, élevant ses enfants 
dans le même culte, lui gagnant ceux qui l'appro- 
chaient. Avec des gâteries de grand' mère elle s'ingé- 
niait à satisfaire ses moindres caprices, mais 
retrouvait, aux jours de défaite, toute l'énergie de 



"2 PRÉFACE 

l'épouse pour relevé?' son courage et soutenir sa 
volonté. 

Ni la mort, ni le temps n'avaient pu entamer 
cette idolâtrie. En sa/oi ardente d'Espagnole, elle 
était convaincue du triomphe final, elle le pressen- 
tait, elle l'attendait sans défaillance. 

Dans le salon tout plein des souvenirs d'autre/ois, 
oii flous l'avons vue jusqu'à la dernière heure, ses 
yeux se reposaient sans cesse sur une aquarelle de 
Détaille : Offenbach au travail, saisissante de 
vérité — et toujours le passé revenait sur ses lèvres. 
Les paroles du père, même les plus lointaines, 
étaient restées ineffaçables : elle les redisait avec 
une sorte d'orgueil attendri, quelque chose de sou- 
riant mêlé à sa douleur. 

Le doute n'avait pu trouver place en son âme 
durant les années d'indifférence qui suivirent la 
mort de Jacques. Lui-même avait prédit le passager 
oubli : elle demeura inébranlable dans sa croyance, 
confiante en un juste avenir. 

Le destin qui s'était acharné après elle, la frap- 
pant à coups répétés, lui accorda enfin cette conso- 
lation infinie : elle a vu se lever l'aube tant espérée, 
elle est morte au tnoment oii le nom d' Offenbach 
revivait parmi nous. 

ANDRÉ MARTINET. 

Paris, lu mai 1887. 



OFFENBAGH 

S.\ VIE ET SON ŒUVRE 



CHAPITRE PREMIER 



LES PREMIERES ANNEES 



C'est dans le calme de l'intérieur familial, au 
milieu de cette paix faite d'un peu de rêverie et 
de beaucoup de travail, que grandit Offenbacli. 
Entre le père, membre du clergé Israélite de Co- 
logne et la mère se donnant tout entière à l'é- 
ducation des enfants et au gouvernement de la 
maison, Jacques, son frère et ses quatre sœurs 
voyaient les mois s'écouler sans qu'aucun inci- 
dent vînt troubler la quiétude de la demeure 
patriarcale. 

En quelques pages trouvées tout récemment 
au milieu des innombrables carnets, des liasses 

1 



2 OFFENBACH 

de lettres qu'il se plaisait à conserver, le Maître 
a lui-même noté les souvenirs des premières 
années. 

« Je suis né à Cologne en 1821. Mon père, un 
fervent de la musique, m'enseigna de bonne 
heure le violon. A sept ans je n'en jouais pas 
mal, mais déjà, je songeais à la composition 
plus qu'à tous les exercices, à toutes les 
gammes du monde. 

Trois années plus tard, mon père rentre un 
soir, à la maison, suivi d'un violoncelle qu'il 
venait d'acheter. J'ai à peine aperçu l'instru- 
ment nouveau que je dis mon désir d'aban- 
donner pour lui' le violon; mes parents s'y re- 
fusent, prétextant ma santé, inquiets qu'ils 
étaient de mon apparence chétive. Je feins 
de me résigner, mais dès lors, je guette cha- 
cune de leurs sorties et, aussitôt la porte de la 
rue fermée sur eux, je m'empare de la basse 
et, dans ma chambre verrouillée, j'étudie avec 
acharnement. 

Quelques mois après on m'emmène dans 
une maison amie où, chaque semaine, on 
jouait des quatuor. On était depuis longtemps 
au complet; seul, le violoncelliste n'avait pas 
encore paru. 

On s'impatiente, on se désole à la pensée de 
remettre à huit jours l'exécution de l'ceuvre 



SA VIE ET SON OEUVRE 3 

de Haydn, quand je m'approche de mon père 
et lui demande à l'oreille s'il me permet de 
remplacer le retardataire; d'avance je suis sûr 
de réussir. 

Mon père part d'un éclat de rire et le maître 
de la maison demande le motif de cet accès 
de gaité. « Pourquoi ne pas le laisser essayer? 
— Mais il n'a jamais touché une basse!» Tout 
en rougissant, je fais l'aveu de ma désobéis- 
sance. 

Sans perdre de temps à me gronder, on me 
remet entre les mains le violoncelle tant dé- 
siré et je fais ma partie aux applaudissements 
de tout le monde. » 

Tels furent les rapides progrès de Jacques 
que, bientôt, un seul musicien dans Cologne 
est déclaré capable de diriger ses études. 
M. Alexander reçoit la mission de compléter 
léducation du jeune Offenbach. 

Mieux eût valu intervertir les rôles puisque, 
dès l'âge de douze ans, l'élève- était dans maint 
concert, fêté comme virtuose et comme composi- 
! our, écrivant les morceaux qui devaient figurer 
i ses programmes .et dont la difficulté faisait 
reculer M. Alexander lui-même. 

Paris seul maintenant pouvait offrir le Maitre 
rêvé et, un beau matin, la dihgence emportait 



4 OFFENBACH 

Jacques et Jules Offenbach loin des bords du 
Rhin. 

A peine débarqués, ils se présentèrent au 
Conservatoire, gouverné alors par Cherubini de 
tyrannique mémoire. Le règlement interdisait 
l'admission des étrangers et le directeur n'était 
pas homme à jongler avec la loi ; cependant le 
talent acquis de Jacques, la finesse exquise de sa 
nature, le séduisirent si bien que la classe de 
M. Vaslin ouvrit ses portes au jeune homme, en 
même temps qu'il devenait titulaire d'un pupitre 
à l'orchestre de l'Opéra-Comique. 

Nous avons sous les yeux une feuille de pré- 
sence du mois d'août 1836 : auprès des signa- 
tures de MM. Dancla, Croisille, Dauverné, Mas, 
Labro, Seligmann, le nom d'Offenbach se dé- 
tache en caractères allemands, un de ces traits 
de plume nerveux et volontaires qui semble déjà 
pourfendre le papier. 

Quand arrivait le jour béni où il allait recevoir 
les quatre-vingt-trois francs stipulés par l'enga- 
gement , Jacques n'empochait la plupart du 
temps que force remontrances et bons conseils, 
tant sa fantaisie exubérante, son besoin de 
gaité déchaînaient sur lui le flot des amendes. 

Une de ses distractions favorites était de se 
partager, avec son camarade Seligmann, la partie 
de violoncelle, chacun attaquant une note à son 



SA VIE ET SON OEUVRE 5 

tour. On devine de quelle prodigieuse difficulté, 
mais aussi de quel effet irrésistible était, dans 
les mouvements rapides, ce steeple-chase d'un 
genre nouveau. 

Les répétitions de YÉclair avaient présenté 
Jacques à Fromenthal Halévy qui, intéressé 
comme les autres par l'énergie du jeune mu- 
sicien, l'autorisa à lui apporter quelques-uns de 
ses essais, lui promettant de les parcourir. 

A M. Offenbach qui le remerciait de la bien- 
veillance témoignée à ses enfants, le composi- 
teur écrivait, durant l'été de 1836 : 

«... Je vois assez souvent messieurs vos fils : 
ils viennent quelquefois me demander des 
conseils que j'ai le plus grand plaisir à leur 
donner. 

J'espère que vous serez content d'eux; le 
jeune, plus particulièrement, me paraît des- 
tiné à de véritables succès dans la carrière de 
la composition, et je m'estimerai heureux de 
pouvoir y coopérer en l'encourageant et en 
le secondant dans ses études et dans ses tra- 
vaux. » 

Il n'était pas besoin des encouragements 
d'Halévy pour persuader Jacques, qui aspirait de 
toute son impatiente ardeur au jour oîi il pour- 
rait abandonner l'orchestre de l'Opéra-Comique, 



6 OFFENBACH 

semer à travers les concerts les phrases qui se 
heurtaient dans son cerveau, qu'il jetait sur le 
papier en vrai prodigue. 

Déjà, on parlait de lui ; plus d'un salon l'avait 
appelé et on vantait les soirées charmantes orga- 
nisées par Offenbach accompagné de Seligmann 
et d'un autre de ses amis, M. Maximin Duloche, 
aujourd'hui membre de l'Académie des Inscrip- 
tions et Belles-Lettres . 

Jacques quitte la salle Favart après y avoir 
passé trois années; il abandonne presque le vio- 
loncelle et reste assis à sa table de travail, in- 
souciant des heures qui s'écoulent, écrivant 
encore et toujours. Les genres les plus opposés 
le trouvent également enthousiaste ; valses des- 
tinées aux concerts Julien, concertos, romances, 
fantaisies naissent en foule sous sa plume. 

«... C'est en 1839 aussi que je fis mes débuts 
au théâtre. Anicet Bourgeois donnait au Pa- 
lais-Royal une pièce intitulée Pascal et Cham- 
borcl, et me demanda de composer plusieurs 
airs nouveaux pour Achard. A mon grand dé- 
sespoir, je me le rappelle, je fus obhgé de 
couper la moitié du final à cause de Grasset 
dont la voix sans pareille m'exaspérait. 

Mon père, qui vint alors passer quelques 
jours auprès de moi, se désola de me voir 



SA VIE ET SON OEUVRE / 

abandonner la Basse. Comme il me priait de 
lui jouer quelque chose avant qu'il ne rega- 
gnât Cologne, j'écrivis vivement un morceau 
et l'exécutai quelques jours plus tard à la suite 
d'un dîner qu'un de mes amis donnait en 
l'honneur de mon père. 

Le succès fut grand, et me décida à revenir 
au violoncelle, à renoncer momentanément 
à la carrière de compositeur dans laquelle, dès 
les premiers pas, j'avais rencontré tant d'obs- 
tacles. Et j'entrepris une véritable tournée 
de concerts qui dura plusieurs années et me 
conduisit de Paris en Allemagne, puis à 
Londres. » 

Au retour d'un de ses voyages où le suc- 
cès lui demeura toujours fidèle, Jacques obtint 
la main de mademoiselle Herminie de Alcain. 
C'était le dénouement d'un véritable roman 
d'amour dans lequel le hasard avait fait tous 
les frais du prologue. 

Madame Mitchell, dont le mari avait été 
mêlé au mouvement carliste, avait dû aban- 
donner l'Espagne, chercher asile à Paris ou l'a- 
vaient suivie les enfants nés de son premier ma- 
riage avec M. de Alcain ; Herminie et Pepito. 

Spirituelle autant que bonne, elle compta 
bientôt, danssapatrie d'adoption, de nombreuses 



8 OFFEXBAGH 

amitiés qu'elle se plaisait à grouper autour 
d'elle en de fréquentes réunions. 

Un soir, le salon semblait plus rempli encore 
que de coutume, on se pressait autour d'un 
des héros du dernier soulèvement espagnol; 
M. Mitchell, retenu au dehors, n'avait pas encore 
paru et son absence prolongée commençait à 
inspirer quelque inquiétude, quand un violent 
coup de sonnette retentit. 

On se précipite vers la porte dont les deux 
battants, en s'ouvrant, font place à une appari- 
tion presque fantastique : c'est un jeune homme 
au visage étrange, aux yeux brillants sous le 
lorgnon, une figure échappée d'un récit d'Hoff- 
mann. Sans plus s'occuper des regards surpris 
qui l'accueillent, il s'avance vers madame Mit- 
chell et la prie de l'excuser s'il se présente lui- 
même de la sorte. 

Il s'appelle Jacques Offenbach, a rencontré 
plusieurs fois dans une maison amie M. Mitchell 
qui lui a, la veille même, adressé une invitation 
à laquelle il n'a eu garde de manquer. 

La présentation faite, le jeune homme qui a 
parlé de son passage au Conservatoire, à l'O- 
péra-Comique, de ses concerts, ne se fait pas 
prier quand vient le moment de mettre son ta- 
lent à contribution. Il joue du piano avec un 
doigt, chante sans l'ombre de voix, mais tout 



SA VIE ET SON OEUVRE 9 

cela avec tant de charme et d'esprit que, quand 
M. Milchell arriva enfin, Jacques Offenbach 
avait fait oublier le général carliste. 

Il fut bientôt un des familiers de la maison, 
et six mois après la présentation improvisée, 
demandait, à la stupéfaction générale, la main 
de mademoiselle Herminie de Alcain. Tous deux 
étaient si jeunes que le oui, ardemment rêvé de 
part et d'autre, se fît un peu attendre; enfin on 
se laissa fléchir; mais une dernière épreuve est 
imposée au fiancé : le mariage n'aura lieu qu'a- 
près la série de concerts qu'il doit bientôt donner 
en Angleterre. 

Jacques partit pour Londres, y récolta lauriers 
et banknotes, et au retour M. et Madame Offen- 
bach, comptant quarante années à eux deux, 
s'installaient dans un petit appartement du 
passage Saulnier. 

Plus que jamais, à présent, le jeune musicien 
rêve de jeter le violoncelle aux orties, plus que 
jamais le théâtre le tente. Dans les programmes 
des concerts qu'il donnait chaque année à la 
salle Herz, ses compositions se glissaient, timi- 
dement d'abord, puis, enhardi par par le succès, 
il les présenta plus nombreuses. 

Voici le Cor des Alpes ou une Ronde tyro- 
lienne, chantée par M"® de Roissy ; une autre 
fois il donne la Grande Scène espagnole, pour 

1. 



10 OFFENBACH 

violoncelle, avec accompagnement de double 
quatuor ; quelqu'une des fables de La Fontaine 
sur lesquelles il vient de broder les mélodies 
les plus fines ; un Air de hallety une des six 
pièces pour violoncelle et piano qu'il a écrites 
avec Flotow. 
Marié, son ambition grandit encore. 

« Voulant à toute force me faire ouvrir les 
portes de rOpéra-Comique, je donnai en 1845 
un concert dans lequel je fis entendre ÏAl^ 
côve, un acte de MM. de Foye et de Leu- 
ven, cbanté par Grignon, Barbot, Jacotot et 
M"« Rouillé. 

La partition obtint beaucoup de succès, 
mais n'impressionna en aucune façon la direc- 
tion de rOpéra-Comique. Dès lors, chaque 
année, soit pour mes concerts, soit pour toute 
autre circonstance favorable qui se présentait, 
j'écrivais vivement une petite partition. 

Je finis par convaincre Adam ; il venait 
d'obtenir le privilège du Théâtre-Lyrique et 
me confia un poëme du Marquis de Saint- 
Georges ; mais la révolution de 1848 fît fermer 
le théâtre et je partis pour l'Allemagne où je 
restai un an. J'y ^composai plusieurs ou- 
vrages qui n'ont jamais été représentés, et, à 
mon retour à Paris, je commençais de nou- 



SA VIE ET SON OEUVRE 11 

veau, mais sans plus de résultats, à faire anti- 
chambre chez M. Perrin. » 



OFFENBAGH A LA COMEDIE-FRANÇAISE 

Le lendemain de sa nomination à la direction 
de la Comédie-Française, M. Arsène Houssaye, 
qui avait passé la matinée en conférence avec 
le Ministre, entre au café Cardinal pour déjeu- 
ner à la hâte avant de regagner la rue Riche, 
lieu. Il songeait à toutes les inimitiés qui l'en- 
touraient, qui allaient grandir encore devant les 
réformes sans nombre qu'il méditait, quand ses 
yeux s'arrêtèrent sur un jeune homme assis à 
une table voisine de la sienne, le regard perdu, 
comme poursuivant un rêve. Il a reconnu 
Offenbach, maintes fois rencontré dans les soi- 
rées et dont le jeu exquis encore moins que la 
nature si profondément artistique l'avaient con- 
quis. 

Et voilà que le nouveau directeur se souvient 
qu'il a oublié l'orchestre dans ses plans de ré- 
forme, cet assemblage ridicule de quelques 
violons accompagnant du même éternel motif 
l'apparition de Phèdre, ou l'entrée de Mascarille, 
cette réunion de musiciens privés de chef, le 



1 '2 OFFENBAGH 

premier d'entre eux ne battant la mesure que 
quand un pianissimo lui permettait cette ex- 
centricité. M. Arsène Houssayeselève, va droit 
à Ofîenbach, lui offre, sans plus de préambules, 
la place de chef d'orchestre à la Comédie-Fran- 
çaise; six mille francs par an pour lui, douze 
mille pour ses musiciens. 

Jacques n'hésite pas un instant, et s'occupe, le 
jour même, de recruter ses artistes. 

« Offenbach fit merveille, écrivait plus tard 
Arsène Houssaye ; combien d'opéras et d'opé- 
rettes de sa façon il joua dans les entr'actes. 

Il reprit tour à tour le violon de Lulli pour 
accompagner Molière, et le violon d'Hoffmann 
pour accompagner Alfred de Musset. » 

Dans le cabinet du nouveau directeur, en 
même temps que les tapisseries qui devaient al- 
lumer tant de colères, un piano avait fait son 
apparition. Là, devant Victor Hugo, Alfred de 
Vigny, Théophile Gautier, le comte de Morny, 
Alfred de Musset, M. Gounod faisait entendre 
les chœurs écrits pour V Ulysse de Ponsard, et 
Jacques la romance exquise improvisée pour le 
Chandelier, l'adorable chanson de Fortunio qui 
ne put être chantée au Théâtre-Français tant la 
voix de M. Delaunay, si amoureuse, si cares- 



SA VIE ET SON OEUVRE 13 

santé dans le dialogue, devenait, à la moindre 
tentative musicale, rébarbative et menaçante. 

n A peine installé, lisons-nous dans les notes 
' d'Offenbach, je vis que je lutterais en vain 
contre ce préjugé, qu'au Théâtre-Français il 
fallait avant tout une musique impossible, un 
orchestre exécrable, les sociétaires surtout ne 
s'en souciaient pas. — J'avais obtenu qu'on 
ne levât le rideau qu'à l'appel de la sonnette, 
comme cela se fait dans les théâtres les plus 
secondaires, et chaque soir, on se heurtait 
pour cela à des difficultés insurmontables. 
Une fois sur la scène, les sociétaires ne vou- 
laient pas attendre ; de son côté, l'avertisseur 
refusait de faire lever, ayant reçu des ordres 
formels de M. Houssaye, et c'étaient des en- 
nuis, des plaintes, des tiraillements sans 'cesse 
renaissants. 

Bientôt je ne conduisis plus que dans les 
circonstances où il fallait véritablement un 
chef, ou dans les pièces où la musique était 
indispensable, comme V Ulysse de Gounod. 

J'écrivis aussi de la musique pour le Bon- 
homme Jadis de Mùrger, Romulus de Du- 
mas, le Songe d'une nuit d'été de Plou- 
vier ; dans Fa/e?na j'écrivis les strophes que 
chantait si admirablement Rachel ; enfin plu- 



14 OFFENBACH 

sieurs entr'actes pour le Murillo d'Aylie Lau- i 
glé. dont Meyerbeer ayait œmposé la séré- 1 
nade. » 

Le jour de la première de cet ou^Tage, on 
applaudit avec frénésie la sérénade chantée 
par Brindeau, qui fut obligé de se rendre aux : 
bis enthousiastes du public; en revanche le? 
deux entr'actes joués pendant que tombait .- 
rideau de manœuvre furent écoutés d'une oreill ; 
fort distraite. Grande fut la stupéfaction de 
Meyerbeer et de Jacques, et aussi de tous les 
habitués ^de la Comédie-Française, en lisant, 
dans lAssemhlée nationale la critique viru- 
lente d'Adolphe Adam : 

» Vos oreilles béotiennes n'ont pas deviné 
» que parmi les trois morceaux, ï Introduction 
» la Sérénade et l'Entracte, il y avait un pet: 
» chef-dœuvre de couleur, d'originalité, d- 
» grâce et de finesse, c'est l'entracte du 1*^ au 
» 2* acte. Si l'on vous exécutait cela aux con- 
» certs du Conservatoire, vous auriez trépigné 
» et crié bis.... 

» Ceci joint au souvenir des beaux chœurs 
» d'Ulysse de Gounod, prouve qu'il ne faut pas 

» semer des perles musicales devant le par- 

» terre du T héàtre- Français . Brindeau chante 
» avec une charmante voix et un style qui décèle 



SA VIE ET SON OEUVBE 15 

» un bon musicien, une sérénade qui n'est 
» peut-être pas aussi parfaite que l'entr'acte que 
» j'ai signalé, mais qui n est pas indigne du 
» nom illustre qui l'a signé ! » 

Si la Comédie-Française ajoutait à l'éclat 
naissant du nom d'Otfenbach, elle ne lui rap- 
portait en échange que peu de profits, lé jeune 
chef d'orchestre se laissant déjà entraîner à ces 
élans de générosité dont il fut coutumier jusqu'à 
sa dernière heure. C'étaient des augmentations 
continuelles accordées à tel musicien, père de 
famille, des avances toujours renouvelées à un 
autre dont la situation gênée l'avait ému. C'est 
ainsi que certain soir, en rentrant, il avouait à 
Madame Offenbach, tout en souriant, que ses 
artistes payés, il lui restait, pour son mois à lui, 
la somme de cent cinquante francs. 

Le démon du théâtre le tourmentait plus que 
jamais ; il avait compté sur l'accueil favorable fait 
à Pepito, un acte de Léon Battu et Jules Moi- 
neaux, donné aux Variétés le '28 octobre 1853, 
pour forcer les portes de l'Opéra -Comique. 
M"^ Larcena, Bieval et Leclerc avaient créé 
cette partition charmante dans laquelle le maître 
se révélait déjà avec sa grâce et ses rhythmes 
enfiévrés; on racontait même que la joie de Le- 
clerc, en s'entendant chanter, avait été si grande 



16 OFFENBAGH 

que, lui aussi, entrevoyait la salle Favart clans 
ses rêves, soignait sa voix, dinait à quatre 
heures. Mais bientôt on ne parla plus de Pepito 
et Jacques se retrouva chef d'orchestre comme 
devant, malgré son joli recueil du Decameron, 
malgré les Voix mystérieuses^ parues chez l'é- 
diteur Heugel, et dans lesquelles figurait, à côté 
delà chanson de Fortunio, de la i^ose fanée, 
l'adorable Barcarolle qu'aimait à chanter 
M""^ Cinti-Damoreau. 

« Je restai cinq années au Théâtre-Français 
— de 1850 à 1855. — C'est à cette époque que, 
devant l'impossiblité persistante de me faire 
jouer, l'idée me vint de fonder moi-même un 
théâtre de musique. Je me dis que l'Opéra- 
Comique, n'était plus à l'Opéra-Comique, que 
la musique véritablement bouffe, gaie , spi- 
rituelle, la musique qui vit, enfin, s'oubhait 
peu à peu. Les compositeurs travaillant 
pour l'Opéra-Comique faisaient de petits 
grands-opéras. — Je vis qu'il y avait quelque 
chose à faire pour les jeunes musiciens qui, 
comme moi, se morfondaient à la porte du 
Théâtre-Lyrique. 

Une occasion se présentait : on allait louer 
aux Champs-Elysées le petit théâtre construit 
pour le physicien Lacaze et depuis long- 



SA VIE ET SON OEUVRE 17 

temps déjà demeuré fermé. L'exposition de 
1855 devait amener la foule dans ces parages; 
au mois de mai, je me mis bravement sur les 
rangs avec une vingtaine de concurrents ; 
le 15 juin, le privilège m'était accordé. Vingt 
jours après, j'avais recruté la troupe, com- 
mandé les décors, réuni mes auteurs et j'ou- 
vrais le théâtre des Bouffes-Parisiens. » 



CHAPITRE II 

1855-1864 

LES BOUFFES-PARISIENS 

AUX CHAMPS-ELYSÉES 

Les deux Aveugles. — Le Violoneux. 

C'était en 1848. La ville de Paris appartenait 
à la garde nationale : à elle revenaient les hon- 
neurs de la Révolution. Le gouvernement pro- 
visoire la respectait, on s'inclinait bien bas de- 
vant elle. 

Parmi les plus brillants sous-officiers de la 
glorieuse phalange, on citait le sergent-major 
Lacaze : physicien de quelque renom, il avait 
installé dans une des longues échoppes qui s'é- 
tendaient de l'hôtel de Nantes au Louvre, là où 
sont aujourd'hui les squares du Carrousel, un 
magasin dans lequel les amateurs de prestidigi- 
tation venaient s'approvisionner de goblets et de 
muscades. 

La révolution passée, il songea à réclamer la 
récompense de services que l'histoire ne nous 
a pas conservés. Sur sa demande, l'autorisation 



20 OFFENBACH 

lui fut accordée de construire au carré Marigny 
une petite salle dans laquelle les Parisiens vin- 
rent, plusieurs années durant, applaudir son 
adresse. 

En même temps, les concerts se fondaient. 
La rive droite des Champs-Elysées voyait appa- 
raître les Ambassadeurs et le café Morel. Dans 
ce dernier établissement, grimpée sur des tré- 
teaux, accompagnée de quelques violons et 
d'une harpe, débutait la troupe Casirolla, dont 
l'étoile, une brune Piémontaise du nom d'Anna 
Piccolo, a sa place marquée dans cette histoire 
d'Offenbach ; elle devait être un jour la mère de 
la divette Louise Théo. 

Plus tard, l'Horloge venait enrichir les 
Champs-Elysées d'un troisième concert, leur 
donnant l'aspect qu'ils ont conservé depuis. 

Arrive 1855 : le théâtre Lacaze est libre, et 
OfTenbach, se précipitant tète baissée dans la 
carrière directorale que vient de lui ouvrir la 
décision ministérielle, le loue bien vite. 

Les Bouffes-Parisiens vont naître. 

Des obstacles semés comme à plaisir sous les 
pas du débutant, la formation de la troupe n'é- 
taitpas le moindre. 

Darcier est engagé le premier ; on le connais- 
sait déjà à Paris et la crainte de l'inconnu 
n'existait pas de ce côté. Berthelier, entendu par 



SA VIE ET SON OEUVRE 21 

< 'ireiibach, dans un café-concert de la rue Ma- 
dame où il chantait Vive la France, une chanson 
à succès d'Etienne Tréfeu, signait bientôt après. 

Pradeau, que son passage d'une année à l'O- 
péra-Comique avait familiarisé avec la scène, 
était recommandé à Jacques par Caudeilh, pen- 
sionnaire de la Comédie-Française. Séduit par 
la physionomie joviale, le visage ouvert de 
l'artiste, le jeune directeur l'engageait comme 
ténor, avant même que de l'avoir entendu. 
— Seule et unique étoile féminine : M"® Macé, 
enlevée au Gymnase. 

Mais la plus grande préoccupation d'Offenbach 
restait le recrutement de sa troupe de panto- 
mime. 

Paul Legrand ayait fait courir Paris dans la 
petite salle dos Folies-Nouvelles, chacun avait 
voulu applaudir l'étonnant Pierrot. Le composi- 
teur-directeur, s'exagérantlaportée de ce succès, 
crut à une longue et persistante vogue de la 
pantomime, si bien qu'il résolut de lui donner 
la première place dans son petit théâtre, pensant 
que l'opérette ne pourrait se glisser là qu'à son 
ombre et en cachette. 

Alors furent engagés Derudder, un célèbre 
Arlequin, un prodige de dislocation ; Laplace, un 
Cassandre d'un talent incontestable ; Lafféli, 
Négrier, les sœurs Price, l'une blonde, l'autre 



22 OFFENBACH 

brune, dont le frère a tenu longtemps sa place 
parmi les clowns aimés du cirque, et mademoi- 
selle Mariquita, conquise par Jacques aux Bruxel- 
lois. 

L'orchestre formé, ayant à sa tête M. Placet, 
il ne restait plus qu'à ouvrir, et les répétitions 
furent menées grand train. 

Le Figaro du 24 juin se chargea de pré- 
senter à ses lecteurs la maisonnette du Carré- 
Marigny : 

« Notre ami, Jacques Offenbach. le violoncel- 
liste, chef d'orchestre du Théâtre-Français, 
vient d'obtenir le privilège d'un nouveau 
théâtre qu'il exploitera aux Champs-Elysées, 
en face du cirque Olympique, sous ce titre 
affriolant : « Bouffes Parisiens. » Le titre dit 
tout ce que sera son répertoire. C'est une salle 
de plus consacrée au rire franc, à la fantaisie, 
à la mélodie leste et pimpante, aux hardis 
refrains. » 

Bien différente alors des Folies-Marigny que 
nous avons vu disparaître, la salle où devait 
s'ouvrir la vie triomphale de Jacques Offenbach ; 
des rangées de gradins étages jusqu'à une ligne 
de loges, gradins à la pente si raide qu'une cari- 
cature de l'année nous montre un échafaudage 
de têtes, des bras serrés, des corps tendus avec 
cette légende : Stratagème du jeune Offenbach 



SA VIE ET SON OEUVRE 23 

qui se fait un théâtre avec une échelle. Pour 
foyer une sorte de terrasse exposée à la pluie 
comme auvent. 

La recelte maximum atteignait à peine 1,200 
francs, les soirs où la salle était bondée, les soirs 
où madame Offenbach, venant à la représenta- 
tion, ne trouvait de place que sur une marcbe de 
l'escalier déjà envahi. 

Aidé des conseils de Duponchel , l'ancien 
directeur de l'Opéra, auquel les Parisiens avaient 
dû les Huguenots^ Gisèle, la Reine de Chypre, 
le Prophète, Offenbach surveillait tout, menait 
tout. 

Les intimes sont convoqués à la répétition 
générale. Le prologue : Entrez, messieurs, 
mesdames l marche sans encombre; la Nuit 
Blanche, avec la jolie partition brodée par le 
directeur sur un livret de Plouvier, est ap- 
plaudie. Voici le tour des Deux Aveugles. 

Dès la première scène, un sentiment de ma- 
laise paraît s'emparer de l'assistance. M. de Ville- 
messant déclare la chose impossible, choquante, 
supplie les auteurs de retirer cette folie ; Ludovic 
Halévy les prévient qu'ils courent à un échec 
certain. Dans la salle qui se vide, ne restent 
bientôt plus que Jules Moineaux et Offenbach, les 
deux auteurs dont la confiance n'est pas ébran- 
lée. En scène, Pradeau, très ému par les cris 



24 OFFENBACH 

d'alarme, Berthelier trop heureux de tenir enfin 
un rôle pour admettre que ce ne soit pas un 
succès certain. 

J'allais oublier le troisième artiste , Albert 
Glatigny, le poète futur du Bois, à qui était 
confié le rôle du passant. Là, devait être le 
succès le moins contesté de sa carrière de comé- 
dien. 

Voici le 5 juillet : les affiches annoncent le 
prologue de MM. Méry et Servières (Ludovic 
Halévy), la. Nuit Blanche, Arlequin barbier, 
une pantomine dans laquelle Derudder doit se 
montrer étourdissant ; et les Deux Aveugles. 

La représentation commence et le succès va 
grandissant. A mesure que les bravos redoublent, 
les amis pensent avec tristesse à cette dernière 
pièce qui réduira à néant tant d'espérances. Le 
rideau se lève au milieu d'un profond si- 
lence. 

Mais le public rit, les applaudissements saluent 
la partitionnette dès la première page, la salle 
passe de la satisfaction à l'enthousiasme; ce 
n'est plus qu'un concert d'acclamations dans 
lequel les mauvais prophètes de la veille font 
leur partie de gaîté de cœur. 

Il est bien question maintenant de la fameuse 
pantomime qui parodiait si drôlement les pages 
maîtresses du Barbier de Séville. La nouvelle 



SA VIE ET SON OEUVRE 25 

du triomphe se répand sur les boulevards, le 
nom d'OfFenbach est sur toutes les lèvres. 

Les Deux Aveugles vont être la coqueluche du 
jour, et leur vogue se continuera plus de 400 re- 
présentations durant. 

Le théâtre des Bouffes devient trop étroit pour 
eux, tout Paris les réclame. 

C'est d'abord le peintre Gudin qui, désireux 
d'offrir une surprise à la comtesse de Montijo 
et à la duchesse d'Albe, demande à Offenbach 
de lui amener ses deux admirables Aveugles. 

Le Congrès de la paix est réuni à Paris. L'Em- 
pereur souhaite d'entendre l'acte dont chacun 
parle ; mais il veut qu'on le transporte aux Tui- 
leries tel qu'il est aux Champs-Elysées, qu'on 
respecte scrupuleusement sa fantaisie. 

Un théâtre est dressé dans le salon de Diane, 
Offenbach dirige l'orchestre devant un parterre 
chamarré, devant un éblouissement de diamants. 
LL. MM. sont au premier rang; près d'elles le 
comte Bacciochi, grand chambellan, armé de sa 
baguette. 

En songeant à cet imposant auditoire, Pra- 
deau et Berthelier sentent se réveiller en eux 
mille craintes confuses, Ne vont-ils pas trouver 
là des juges pour le moins aussi sévères que 
ceux de la répétition générale ? Quel effet pro- 
duira devant les souverains ce long éclat de rire? 

2 



26 OFFENBAGH 

Le fameux duo est à peine achevé que, d'un 
geste terrifié, Pradeau montre à son camarade 
le bras de M. Bacciochi levé vers eux et agité 
avec frénésie. Plus de doutes ! Les sinistres 
présages se réalisent, l'Impératrice fait inter- 
rompre la pièce ; et, armés l'un de son trom- 
bonne, l'autre de sa guitare, Pradeau et Berthe- 
lier sortent de scène, à la profonde stupéfaction 
de l'assistance . Tout effaré le chambellan 
s'élance sur leurs traces, les rejoint dans la 
salle des Maréchaux et, essouflé par l'émotion, 
dans un langage panaché d'italien, finit par leur 
dire que le geste qui les a tant effrayés était 
« per hisser. » 

Girafier et Patachon regagnent le Pont, les 
Deux Aveugles s'achèvent triomphalement, et 
quelques jours après, un superbe bronze témoi- 
gnait à Jacques Offenbach du plaisir pris par le 
château à cette représention mémorable. 

Les Bouffes ne s'endormaient pas sur leur 
premier succès et le répertoire changeait, enca- 
drant de nouveautés les Deux Aveugles qui 
promettaient de s'éterniser sur l'affiche. 

Le 30 juillet, on donnait le Rêve d'une Nuit 
d'été, paroles de M. Tréfeu, musique d'Offen- 
bach. Une chanson anglaise, parue chez l'éditeur 
Brandus, valait à Berthelier son engagement à 
rOpéra-Comique sur la recommandation d'Auber 



SA VIE ET SON OEUVRE 27 

et d'Adam, hôtes assidus du théâtre des Champs- 
Elysées. 

Le même soir, Pierrot clown, une pantomime 
de M. Lange (pseudonyme d'Offenhach) passait 
inaperçue malgré Derudder et Laplace. L'af- 
fiche des Bouffes avait beau promettre monts et 
merveilles pour le ballet ; l'opérette avait tué la 
pantomime et le directeur n'attendait que le 
terme des engagements pour dire un éternel 
adieu à ses danseurs. 

Dans les derniers jours d'août on signale les 
débuts d'une adorable jeune fille, à la mine 
éveillée, au regard spirituel : Hortense Schneider, 
récemment découverte à Bordeaux, qui crée 
une pleine Eau de Ludovic Halévy ; « elle 
chante avec goût, écrivait-on le lendemain, elle 
lance le mot avec la malice d'un fin sourire, elle 
est jolie comme un ange. » 

Il fut question d'elle plus que de la musique 
de MM. d'Osmond et Costé, et deux jours seule- 
ment s'écoulaient avant que le Violoneux prit 
place sur l'affiche. (31 août.). 

Un ami intime d'Offenhach, M. Chevalet, lui 
avait apporté le scénario de ce petit acte. Mis au 
point par Etienne Tréfeu, il était en répétition, 
allait passer, quand Mestepès, récemment arrivé 
aux Champs [Elysées en qualité de régisseur, 
pensa que la pièce gagnerait à avoir un côté 



28 OFFENBAGH 

dramatique; il en causa avec le musicien que 
cette idée séduisit et fut adjoint, lui troisième, 
aux auteurs du Violoneux. 

Devant cet encombrement de pères, M. Tréfeu 
consentit à rester dans la coulisse, mais il est 
juste de lui attribuer une large part dans le 
succès qui accueillit la nouvelle opérette. Les 
deux duos, la romance du violon brisé, toute la 
musique fut portée aux nues ; chantée par made- 
moiselle Schneider, Darcier et Berthelier, la 
partition d'Offenbach, traversée par la note émue 
qu'il faisait vibrer de façon si exquise, le sacra 
définitivement aux oreilles des Parisiens. 

Le mois d'octobre était arrivé, et malgré le 
froid qui, le soir venu, s'étendait sur les Champs- 
Elysées, le théâtre restait comble. 

Les Bouffes avaient leurs habitués et un chro- 
niqueur mondain aurait consacré plusieurs co- 
lonnes à dépeindre la petite salle, un soir de 
première. Il y aurait reconnu la marquise de 
Las Marismas, à laquelle Jacques avait dédié les 
Deux Aveugles, mesdames Dupuytren, d'Os- 
mont, de Chabriant, Desroy, de Maillé, de 
Tracy, De Mancel, de Vaufreland, Salle, de 
Boismouchy ; il eût cité MM . de Massa, Andrassy, 
de Caux, duc d'Hamilton, Baroche, de Barban- 
tane, Doucet, d'Hautpoul, de Nicolaï, Auber, de 
Rothschild, Bacciochi, de Morny, Adam, de la 



SA VIE ET SON OEUVRE 29 

Rochejacquelein, Ingres, Horace Vernet, de 
Bazancourt, de Soubiran, de Bourgoing, Géniol, 
de Castellaiine. 

On courait voir et revoir les Deux aveugles^ 
on les fredonnait dans les rues ; le Ministre de la 
maison de l'Empereur les faisait jouer au camp 
deBoulogne, les grands salons, suivantl'exemple 
de M. de Morny, les appelaient à eux, et le 
maestro écrivait sur la partition d'un de ses 
interprètes : A Berthelier l'aveugle, de la part 
d'un directeur clairvoyant. 

A peine songeait-on à signaler Madame 
Papillon, malgré l'élégance achevée de Pradeau 
sous le costume féminin ; on ne s'occupait guère 
davantage de Périneiie (29 octobre), bien qu'Of- 
fenbach eût à plaisir semé les mélodies à travers 
ces deux partitions. 



LES BOUFFES-PARISIENS 

AU PASSAGE CHOISEUL 

Ba-ta-Clan — Croquefer. 

Durant toute cette première campagne, une 
préoccupation incessante était restée au jeune 
directeur. Où trouver un abri quand la neige 

2. 



30 OFFENBACH 

élèverait un rempart entre Paris et le carré Ma- 
rigny? Maintenant qu'il avait communiqué à 
tout son entourage sa foi en lui-même, chacun 
se mettait en campage, cherchait avec lui. Les 
voyages à la découverte d'un théâtre avaient un 
écho jusque dans les journaux illustrés : on y 
voyait le maestro, sa maison des Champs-Elysées 
sous le bras, la main armée d'un violoncelle, à 
la recherche d'une salle d'hiver. 

Dès le 26 septembre, il avait, dans une 
lettre adressée aux sociétaires de la Comédie- 
Française, résigné ses fonctions de chef d'or- 
chestre, la direction des Bouffes absorbant tout 
son temps. 

« Mais en me séparant de vous, ajoutait-il, 
j'espère ne pas vous devenir étranger; mes 
sympathies et mon concours restent acquis à la 
Comédie-Française, et toutes les fois qu'elle 
croira devoir faire appel à mes faibles talents, 
soit comme compositeur, soit comme exécu- 
tant, je me rendrai toujours à ses ordres avec 
empressement. » 

Enfin il apprit que Comte, fatigué de sa 
longue direction du théâtre des jeunes élevés, . 
était disposé à lui céder la salle Choiseul. Le 
temps d'échanger les signatures et Jacques 



SA VIE ET SON OEUVRE 31 

Offenbach, tout en s'occupant de son déménage- 
ment, préparait sa nouvelle installation. 

Sous la direction de M. Lehmann, les travaux 
commençaient aussitôt; 80,000 francs devaient 
être dépensés dans la nouvelle salle que l'archi- 
tecte promettait de livrer le 2 décembre à mi- 
nuit. 

Les Bouifes-Parisiens ont depuis subi bien des 
transformations, réparations, reconstructions, 
bouleversements de toutes sortes et le théâtre 
actuel ne ressemble plus en rien à la bonbon- 
nière dans laquelle l'opérette allait prendre ses 
quartiers d'hiver. 

Un étageàmonterpourseprésenter au contrôle, 
une autre ascension pour arriver aux fauteuils 
d'orchestre ; dans la salle, une seule rangée de 
loges, sur chacun des côtés un petit foyer; la 
scène plus étroite de , deux mètres, mais plus 
profonde qu'elle ne l'est aujourd'hui. On voit 
que les plans primitifs ont subi maintes modi- 
fications. 

L'inauguration solennelle . fut retardée de 
quelques jours ; les Bouifes étaient trop mo- 
destes pour vouloir entrer en lutte avec leurs 
grands frères l'Opéra et l'Opèra-Comique, qui 
annonçaient le Pantagruel de Théodore Labarre 
et Les Saisons de Victor Massé. 

Le 29 décembre seulement, les portes s'ou- 



32 OFFENBAGH 

Yiirent et, devant la salle envahie, l'orchestre 
attaquait Ba.-ta-clan. Si la pièce de Ludovic 
Halevy laissait loin derrière elle les extrava- 
gances des Deux aveugles^ la partition de 
Jacques ne le cédait en rien non plus à son 
aînée. 

Pradeau, Berthelier, Guyot, M"^ Dalmont (le 
ministère venait d'autoriser quatre personnages), 
entraînés par les bravos qui éclataient autour 
d'eux, enlevèrent la musique dans laquelle la 
verve la plus folle coudoyait la grâce la plus 
charmante. 

La salle d'hiver s'ouvrait sous des auspices 
aussi heureux que sa sœur des Champs-Elysées. 

Elodie ou le Forfait nocturne, la première 
opérette en collaboration avec Hector Crémieux 
pour les débuts de Léonce, le Postillon en Gage^ 
une reprise de Pepito^ sont les seules partitions 
données par Offenbach jusqu'au 3 avril qui vit 
le grand succès de Tromb-al-Kaza,r, joué par 
M"^ Schneider, Pradeau, Léonce. 

L'année s'annonçait heureuse pour les musi- 
ciens grands et petits : Adam venait de remporter 
une nouvelle victoire à l'Opéra avec le Corsaire; 
à la salle Favart, Auber triomphait dans Manon, 
Clapisson donnait la Fanchonette au Théâtre- 
Lyrique ; aux Italiens, on fêtait la rentrée de la 
Grisi, et là-bas, aux Folies-Nouvelles, c'était, 



SA VIE ET SON OEUVRE 33 

dans Deux sous de Charbon, un acte joué par 
Hervé, les débuts d'un compositeur de 19 ans, 
M. Delibes. 

Enhardis par la vogue persistante, les Bouffes- 
Parisiens allaient justifier les craintes que leur 
naissance avait inspirées à l'Opéra-Comique. 
C'est à eux qu'Adolphe Adam apportait les 
Pantins de Violette, joués le 29 avril. 

Le rideau tombé, le compositeur enlevait dans 
ses bras Hortense Schneider, l'embrassait, et lui 
jurait que le Chalet ne reparaîtrait à la salle 
Favart qu'avec le petit Pantin dans le rôle de 
Kettly. 

Elle sort du théâtre, folle de joie, éblouie à 
l'idée de cet avenir qui dépassait ses rêves les 
plus ambitieux. Aussi, quel coup terrible, quand 
en arrivant rue Monsignyle lendemain, elle ap- 
prenait la mort d'Adolphe Adam. — Et ce mo- 
ment, qui lui semblait l'écroulement de toutes 
ses espérances, décidait au contraire de sa for- 
tune. 

Que serait devenue à l'Opéra-Comique la 
radieuse étoile des Variétés? Pour avoir une 
Kettly charmante, eùt-il fallu renoncer à Hélène 
et à Boulotte, à la Grande Duchesse et à la 
Périchole? 

Aybc l'Imprésario joué jusqu'à la clôture de 



34 OFFENBAGH 

la saison d'hiver, Mozart lui-même fait une ex- 
cursion à la salle Choiseul. 

Mais les Champs-Elysées ont repris leur ani- 
mation, il est temps de reparaître au Carré Ma- 
rigny. 

La Rose de Saint-Flour brille pour la pre- 
mière fois sur l'affiche, avec Hortense Schneider 
et Pradeau. 

Le 17 juillet, un grand frisson d'espérance 
secoue tous les musiciens, du Conservatoire aux 
quatre coins des départements : Offenbach 
ouvre un concours aux Bouffes pour une opérette 
en un acte. Douze cents francs, une médaille en 
or, et sa partition jouée au passage Choiseul, 
quelle perspective ouverte au lauréat î 

Quelques pages pour les Dragées deBa.ptême, 
une pièce de circonstance en l'honneur du 
Prince Impérial, le petit divertissement des 
Bergers de Watteau, signé comme la première 
pantomime du pseudonyme Lange, la ravissante 
partition de Le 66 sont les seuls ouvrages d'Of- 
fenbach donnés durant cette saison. 

Nous revenons à la salle Choiseul avec le 
Financier et le Savetier d'Hector Crémieux, 
qui peut, dans l'œuvre du maître, prendre rang 
parmi les actes les mieux venus ; la.Bonne d'En- 
fants. 

Puis, Offenbach s'efface pour faire place aux 



SA VIE ET SON OEUVRE 35 

six Demoiselle à marier de M. Delibes, à 
M'fiiea Landry, un opéra-comique exquis de 
M. Duprato dont les cent représentations consé- 
cutives des Trovatelles à la salle Favart, ont 
déjà rendu le nom populaire. 

Jaloux de prouver au monde que tous les 
genres lui sont bons, hors le genre ennuyeux, 
Jacques, pour inaugurer l'année 1857, s'attaque 
à la féerie. Les Trois Baisers du Diable lui sont 
un nouveau prétexte à écrire une partition pim- 
pante et certes plus originale que la pièce de 
Mestepés. 

De Croquefer ou le dernier des Paladins 
datent les premiers démêlés des Bouffes avec la 
Censure. 

Confiants dans la faveur que leur avait tou- 
jours témoignée le Ministère, les auteurs avaient 
sans hésiter dépassé le privilège et ajouté un 
cinquième personnage. 

Grand émoi dans les bureaux et interdiction 
de jouer Croquefer, alors que l'opérette était 
annoncéedéjàpour le surlendemain. Démarches, 
raisonnements, prières, se heurtent à un impla- 
cable refus. 

Le désespoir seul peut inspirer une invention 
de génie semblable à celle qui sauva la pièce. 

Si l'action avait impérieusement besoin d'un 
cinquième personnage, il n'était pas indispen- 



36 OFFENBACH 

sable que ce surnuméraire parlât. La langue 
coupée dans une rencontre avec les Sarrazins, 
il gagnait encore en sympathie devant le public. 
Le rôle de Mousse-à-Mort fut donc transformé 
par MM. Jaime et Tréfeu. Des banderolles por- 
tant les répliques nécessaires surgirent de la cui- 
rasse machinée, quelques aboiements furent 
poussés à propos pour ne rien déranger à un très 
joli quintette et Croquefer passa au jour fixé. 

Une explosion de gaîté secoua la salle ; 
M. Fould tout le premier rit et fut désarmé. 

Après Croquefer vient Dragonette dont nous 
reparlerons à propos du voyage des Bouffes en 
Angleterre. M^'^ Coraly Guffroy, le futur Cupi- 
don d'Orp/iëe, débutait dans cet acte. 

Le 8 et le 9 avril sont signalés par l'appari- 
tion du Docteur Miracle, musique de Lecocq le 
premier jour, deBizetle lendemain. 

Les représentations des ouvrages couronnés 
furent de courte durée; chantées par les mêmes 
artistes, les mélodies de l'un et de l'autre furent 
écoutées avec une égale indifférence, une poli- 
tesse froide. 

De Vent du soir (16 mai) date la longue amitié 
de Jacques avec Phili2:)pe Gille. 

Désireux de témoigner au jeune auteur sa 
reconnaissance pour la part de collaboration 
toute désintéressée qu'il avait apportée à la 



SA VIE ET SON OEUVRE 37 

Reine Topaze, Léon Battu s'était mis en quête 
d'un musicien qui consentit à lui écrire la par- 
tition d'un acte récemment terminé. 

Quelques semaines après arrive un mot du 
protecteur fixant rendez-vous aux Bouffes où la 
pièce a, écrit-il, chance d'être reçue. On tombe 
en pleine répétition ; tandis qu'à l'avant-scène 
Jacques interrompt, gesticule, Philippe Gille 
croit reconnaître sa prose dans le dialogue 
échangé entre Désiré et M"" Garnier; voilà bien 
ses héros : Vent du soir et le Lapin courageux. 

Retrouver au théâtre des Bouffes, augmentée 
de toute une partition d'Offenbach, l'opérette 
qu'on croyait enterrée à jamais, c'est là, je crois, 
un fait unique dans la mélancolique histoire des 
débutants. 

Déjà, lesmusiciens dits sérieux s'insurgeaient, 
cherchaient à ameuter contre Jacques Offenbach 
les mélomanes bien pensants. Il perdait le 
grand art, il le narguait, lui, l'adorateur de Mo- 
zart ; tous, ils étaient prêts à rendre leurs tabliers 
si le public continuait à affluer au théâtre Choi- 
seul. 

Ce qu'ils dissimulaient soigneusement, les 
sournois, c'est qu'un des leurs et pas le moindre 
donnait l'exemple de la défection : Meyerbeer, 
depuis la création des Bouffes, était un fidèle du 
petit théâtre ; avec une régularité qui tenait du 

3 



38 OFFENBAGH 

prodige, il assistait à chaque seconde représen- 
tation, ne se cachant à personne de la sympathie 
que lui inspirait le jeune compositeur. 

Au lendemain de toute première, Offenbach, 
certain de recevoir la visite du maître, faisait 
réserver une loge. Quelques minutes avant 
l'heure indiquée pour l'ouverture, Meyerbeer 
arrivait au contrôle, présentait le coupon du 
fauteuil loué par lui dans l'après midi. — Gas- 
ton Mitchell paraissait alors, l'accompagnait 
jusqu'à la loge où Jacques venait passer une 
partie de la soirée. 



PREMIER VOYAGE DES BOUFFES 

Le bruit de tant de succès avait passé la fron- 
tière : en même temps que les journaux appor- 
taient les bulletins de victoire, les partitions 
semaient à travers les villes couplets et refrains 
et Offenbach, quand vint Tété de 1857, confiant 
la garde des Bouffes à ses nouvelles recrues. 
Désiré, Mesmacker et Lise Tautin, partit avec 
ses vétérans à la conquête de l'Angleterre. 

Dans sa retraite de Twickenham.où elle vivait 
entourée de ses enfants, on parla à la reine 
Marie-Amélie des représentations françaises et 
elle exprima le désir d'entendre les opérettes 



SA VIE ET SON OEUVRE 39 

que Londres applaudissait chaque soir au théâtre 
Saint-James. 

Au jour fixé, Jacques et sa suite arrivent à 
Orléans-House. Le cœur leur bat un peu à tous 
devant cette reine courbée par la douleur plus 
encore que par le temps et qui, les yeux fixés 
sur eux, ne perd pas un geste, pas une parole. 
Assis auprès du duc d'Aumale, le maestro lui 
dit l'odyssée de ses premiers ouvrages. 

Dragonette figure au programme. C'est l'his- 
toire d'un petit fifre, engagé de l'armée républi- 
caine; il disparait au moment du combat, on 
l'accuse, on le croit déserteur et on va procla- 
mer sa honte, quand il revient, serrant dans ses 
bras le drapeau arraché à l'ennemi. Au chant 
de triomphe qui s'élève alors : « Crions en 
chœur : vive la France », la Reine éclate en 
sanglots, les princes maîtrisent à grand peine 
leur émotion. 

Si joyeuse à Paris, l'opérette a évoqué devant 
les exilés le souvenir de la patrie absente, res- 
suscité toutes les ingratitudes, "tous les deuils. 

Au repas qui suit la représentation, Ofi'enbach 
prend place à la table royale, un souper est 
servi aux artistes dans un salon voisin, et les 
ducs de Nemours et d'Aumale y viennent porter 
un toast à la France et aux Bouffes-Parisiens. 

On traverse de nouveau le détroit, et, sans 



40 OFFENBACH 

s'arrêter à Paris, on se dirige sur Lyon. Là. le 
public du Grand théêtre voit défiler : Cro- 
quefer, les Deux aveugles, acclamés avec fré- 
nésie, BataclcLTi, le Qavetier et le Financier, 
Dragonette. 

Offenbach a reparu aux Champs-Elysées. Le 
temps d'assister aux dernières études et à la re- 
présentation de la Demoiselle en Loterie 
(27 juillet) sur un livret étourdissant d'Hector 
Crémieux, et déjà on signale sa présence à 
Etretat. Sous prétexte de se reposer des excur- 
sions de l'été, il organise une fête au profit des 
pauvres, et le carré Marigny [sera en deuil ce 
jour-là, car le maestro a appelé à lui sa troupe 
parisienne. 

» Le problème dont la solution m'inquiétait 
le plus, écrit Jacques à M. de Villemessant, 
c'était de trouver un logement pour mes ar- 
tistes. La veille de leur arrivée, je n'avais pas 
encore un coin pour reposer des têtes si chè- 
res... à mon cœur, car Etretat est aussi rempli 
aujourd'hui qu'il y a un mois. 

Nos artistes n'avaient pas de gîte ; alors ont 
commencé des actes de dévouement à enri- 
chir la morale en actions. Un de mes amis 
a bien voulu partir pour deux jours, afin de 
laisser sa chambre à Mesmacker ; Guvot a 



SA VIE ET SON OEUVRE 41 

trouvé un asile héréditaire chez l'excellent 
curé d'Etretat ; Désiré a été casé à la mairie 
entre deux actes de mariage. M'étant jeté aux 
genoux de M™® Blanquet, elle a fait déguerpir 
un monsieur des plus chauves pour loger 
M"" Tautin. Quant au grand Salomon, l'ac- 
compagnateur du théâtre, il a daigné partager 
l'ordinaire du greffier de M. le Maire, ce qui 
fait plus que jamais honneur à son juge- 
ment ! ! » 

Malgré les supplications des Lyonnais, pour 
la retenir encore, la troupe des Boufifes s'est 
mise en route : M™" Dalmont, Mareschal et Guf- 
froy, Pradeau et Léonce ont regagné le passage 
Choiseul qui inaugure sa saison d'hiver, le 
10 octobre, par le Mariage aux Lanternes. 

En des temps moins troublés que les nôtres, 
l'Opéra-Comique se serait assuré au plus vite 
cette perle, digne de prendre place au même 
écrin que la chanson de Fortunio et le pre- 
mier acte des Bergers. 

11 a aujourd'hui encore la même jeunesse, 
qui le faisait tant applaudir en 1857, ce Mariage 
aux Lanternes écrit par Offenbach dans ses 
premières années ; le public seul a vieilli. 

Le mois de novembre voit naitre les Deux 
Pêcheurs d'Offenbach et les Petits prodiges 



42 OFFENBAGH 

de Jonas, dans lesquels Jacques avait intercalé 
la valse des animaux, accueillie avec un en- 
thousiasme parent du délire à sa fête costum.ée 
du mois de mars. 

Vers la fin de l'année, l'afficlie se transforme 
tout-à-coup; elle affecte des airs prudes. Auprès 
de Mozart et d'Adam apparaît Rossini donl 
le Bruschino trône entre Uhnpresario et les 
Pantins de Violette. . 

Jusqu'à la minute dernière, on a espéré voir 
le grand maestro à la répétition générale, mais 
à toutes les prières, il a opposé la même ré- 
ponse : « Victime tant qu'on voudra, complice 
jamais ! » 

Jaloux de montrer au dédaigneux quel accueil 
lui réservait le théâtre, les' amis de Jacques 
acclament un gros monsieur dont les traits rap- 
pelaient vaguement le visage du cygne de 
Pesaro et qui partage les honneurs dé la soirée 
avec M"^ Dalmont et M. Duvernoy. 



LE GRAND OPÉRA-BOUFFE 
Les Dames de la Halle. — Orphée aux Enfers. 

Nous sommes en 1 858 ; une ère nouvelle 
s'ouvre pour les Bouffes-Parisiens. Offenbach a 



SA VIE ET SON OEUVRE 48 

obtenu l'autorisation de mettre en ligne tout le 
personnel du théâtre. 

Adieu les opérettes à trois ou quatre per- 
sonnages, les petits actes vite écrits et aussi 
rapidement montés ! L'Opéra-Bouffe va naitre, 
révolutionner le vieux monde dès ses pre- 
miers pas, l'éblouir de sa fantaisie, de sa 
richesse, l'attirer par sa grâce et l'enivrer de son 
entrain. 

Orphée est proche; sous son archet magique 
vont se dérouler les rythmes qui feront tour- 
noyer l'univers. 

Voici, avec Mesdames de Ist Halle (3 mars 
poindre le grand Opéra-Bouffe : Offenbach 
inaugure une autre manière. 

Dans un décor lumineux signé de Cambon, 
ressuscitant le vieux marché au temps du roi 
Louis XV, vont et viennent les marchandes 
avec leurs éventaires, les acheteurs et les sol- 
dats. Offenbach se révèle l'artiste fastueux et 
grand seigneur qu'il sera jusqu'au dernier jour. 

Le tableau pQusical est digne du cadre et le 
succès de cet opéra-bouffe, si vif à Paris, allait 
être plus grand encore dans les départements et 
à l'étranger. 

C'est au Mariage aux Lanternes que vont 
tous les bravos pendant le voyage des Bouffes, 
à Marseille d'abord puis à Berlin. 



44 OFFENBAGH 

Si les applaudissements sont nourris, les 
recettes restent assez maigres, et on regagne 
Paris en passant par Ems où les artistes recueil- 
lent à la fois honneur et profit. 

La réussite de La Chatte raétainorphosée en 
Femme ne fut pas moins éclatante. Triple suc- 
cès de musique, de pièce et d'interprètes. La 
partition d'Offenbach avait donné une seconde 
jeunesse à l'ancien vaudeville de Scribe, qui 
renaissait aux Bouffes plus pimpant que ja- 
mais. 

Toute cette année est pour le directeur une 
longue suite de soucis, une inépuisable série 
de tourments. Voyant les recettes du théâtre 
se maintenir aux environs du maximum, 
Jacques a dépensé sans compter : des pièces de 
velours se sont englouties dans la salle, les cos- 
tumes ont dévoré des lés de satin. Aux devis des 
architectes, sont venus s'ajouter les prix des 
décors commandés aux peintres attitrés de 
l'Opéra. 

La caisse s'est ouverte à l'appel de toutes les 
infortunes ; la charité ignorée et discrète s'est 
faite la complice de la prodigalité admirée et 
bruyante. L'heure arrive où le spectre de Clichy 
se dresse devant Jacques. 

Alors que les mélodies chantent en foule 
dans son cerveau, il faut songer aux mille 



SA VIE KT SON OEUVRE 45 

ruses qui dépisteront les gardes du commerce : 
ce sont des sorties furtives à travers des che- 
mins ténébreux, l'hospitalité d'une nuit de- 
mandée à un ami, de rapides voyages durant 
lesquels, l'esprit en repos, il travaille avec fré- 
nésie, quelques heures passées à Bruxelles où il 
écrit l'entraînant final d'Orphée, des retours 
brusques à Paris où il faut surveiller la mise en 
scène, diriger les études. 

Les répétitions vont grand train, quand les 
gardes du commerce reparaissent. 

C'est Désiré qu'ils menacent cette fois, c'est 
lui qu'ils guettent et qu'ils poursuivront jus- 
qu'au paiement du dédit de 20,000 francs réclamé 
par le Palais-Royal. 

Et le travail continue au milieu de transes 
toujours nouvelles, jusqu'à la date mémorable 
du '21 octobre 1858. 

Le courant théâtral n'était pas à la mythologie , 
à en juger par le programme des spectacles de 
ce soir-là, et ce n'était pas Pluton mais bien Satan 
qui tenait la corde. Il triomphait à l'Opéra- 
Comique avec la Part du Diable, chantée par 
madame Cabel; mademoiselle Scriwaneck et 
Alphonsine, Judith Ferreyra et Lassagne jouaient 
les Bibelots du Diable aux Variétés ; le roi des 
ténèbres s'était rendu maître aussi du théâtre 

3. 



46 OFFENBAGH 

National où les Pilules du Disible faisaient les 
frais de la soirée. 

La Comédie française annonçait le Bourgeois 
Gentilhomme; le théâtre Italien, lYorrïia, pour 
les représentations de madame Penco ; les A'^oces 
de Figaro attiraient la foule au Lyrique grâce à 
cet incomparable trio d'étoiles : Ugalde, Van- 
denheuvel-Duprez etMiolan Carvalho. La Vénus 
de Milo de Louis d'Assas à l'Odéon ; à la Gaité 
la McLrnière des Saules de Brot, le Faust de 
d'Ennery admirablement monté par Marc-Four- 
nier, défendu par Rouvière, Dumaine, mademoi- 
selle Luther, ne pouvaient entrer en lutte avec 
les Lionnes Pauvres (Félix, Parade, mademoi- 
selle Fargueil) ou la vogue du Punch Grassotdon^ 
Hortense Schneider chantait si joyeusement la 
ronde au Palais-Royal. Les Fugitifs à TAm- 
bigu, Paul Legrand aux Folies nouvelles. Les 
étoiles des Délassements comiques avaient nom 
Montrouge et mademoiselle Paurelle ; le ballet 
espagnol brillait au Pré Catelan. 

L'embarras du choix n'était pas un vain mot 
pour l'amateur de théâtre et il fallait q\\ Orphée 
réunît une forte somme de séductions pour 
lutter sans désavantage. 

Depuis deux ans déjà, la pensée de mettre à la 
scène l'époux d'Eurydice avait germé dans le 
cerveau d'Hector Crémieux. C'était le moment 



SA VIE ET SON OEUVRE 47 

OÙ les Bouffes étaient, de par la volonté ministé- 
rielle, cantonnés dans les pièces à quatre person- 
nages, et les héros de l'acte projeté, pour lequel 
il s'associa M. Ludovic Halévy, étaient Jupiter, 
Pluton, Eurydice et Proserpine. S'agissait-il de 
rappeler au public les exploits d'une autre divi- 
nité, cette mention pleine de couleur locale : 
« On lit dans Douillet ». précédait l'explication 
du personnage. 

Mais bientôt, au profond désespoir de Jacques, 
Crémieux, trouvant à son Olympe des allures 
trop mesquines, déclare renoncer à Orphée. 

Arrive la représentation des Petits Prodiges. 
La troupe au grand complet donne dans l'opé- 
rette de Jonas, tournant ainsi l'ordonnance qui 
interdit les choristes aux Bouffes. Enhardi par 
le silence du ministère, Offenbach veut recom- 
mencer semblable tricherie pour la pièce mytho- 
logique qui l'a tant séduit. Il promet des cos- 
tumes splendides, des décors inouïs à Hector 
Crémieux qui reprend son scénario, et le bou- 
leverse de fond en comble, remplaçant par trois 
tableaux et un défilé complet le quatuor pri- 
mitif. 

Ludovic Halévy l'aide au début dans son tra- 
vail, mais le second tableau n'est pas encore 
terminé qu'il reçoit sa nomination de sous-chef 
au ministère de l'Algérie. Il se retire laissant 



48 OFFENBACH 

son collaborateur seul dans sa lutte avec Jupin. 

La pièce est sur pied. Jacques, autorisé par un 
récent décret à surcharger sa scène de choristes 
et de figurants, multiplie les engagements. A 
Bade où il passe quelques semaines, Crémieux 
reçoit une lettre du maestro réclamant un rôle 
pour un artiste plein de fantaisie qu'il vient 
d'enlever à la Comédie française : Bâche — 
et tout un tableau nouveau fut improvisé en 
même temps que naissait c«t immortel roi de 
Béotie. 

La première soirée fut un succès très muet. 
Le public ne voulut pas ou ne sut pas com- 
prendre ; il lui sembla que toucher aux dieux et 
aux héros, c'était s'attaquer au baccalauréat lui- 
même. A peine daigna-t-il sourire de ci, de là; 
la musique si personnelle, si débordante d'esprit 
avec ses ensembles entraînants, ses mélodies 
exquises, les magnificences de la mise en scène, 
une réunion d'artistes tels que Désiré, Léonce, 
Tayau , Bâche, mesdames Tautin , Chabert, 
Geoffroy, Macé, rien ne put vaincre la réserve 
du spectateur. L'Euohë lui-même, avec sa su- 
perbe envolée, vit son succès surpassé par la 
danse de mademoiselle Tautin. 

Rares étaient ceux qui osèrent rompre en 
visière avec les sentiments de la salle : du nombre 
Jules Noriac qui.au sortir du théâtre. donnait au 



SA VIE ET SON OEUVRE 49 

Figcoro-Programme ce bizarre et télégraphique 
compte rendu : 



« Inouï, 
« Splendide, 
« Ebouriffant , 
« Gracieux, 
« Charmant, 
« Spirituel, 
« Amusant, 
« Réussi, 
« Parfait, 
« Mélodieux 
« l'opéra 
« d'Orphée 
(c'est un 
opéra) 
« sera 

(( incontesta- 
blement (ce 
mot n'en finit 
pas). 
« le 
« plus 
« grand 
« succès 
« de 



« l'hiver. 
« Ceci 
« soit 
« dit 
« sans 
« blesser 
» Faust. 
« La 

« musique 
« d' 

« Offenbach 
« est 

« ravissante. 
« Mademoi- 
selle 
« Tautin 
« aussi. 
« Et 

« Garnier 
« donc ! 
« Et 

« Geoffroy ! 
« Succès 
« pour 



« tout 

« le 

« monde. 

« Léonce, 

« Désiré, 

« Bâche, 

« splendides! 

« Cent 

« représenta- 
tions au 
moins ! 

« Gloire 

« et 

« argent 

« pour 

(( Offen- 

« bac h 

« et 

« pour 

« Crémieux ! 

c( Tant 

« mieux ! 

Jules Noriag. 



50 OFFENBACH 

Toute une semaine s'écoule sans qu'Orphée 
se relèye de son insuccès. Les auteurs sont en 
• permanence au théâtre ; les artistes y viennent 
dès le matin et les journées se passent en rac- 
cords. La situation est doublement critique pour 
Jacques : si la réputation du musicien est en- 
gagée, le directeur joue son va-tout. L'échec 
d'Orphée, c'est la ruine des Bouffes. 

On coupe impitoyablement, on taille sans 
merci; un tableau entier disparaît, entraînant 
avec lui Cerbère, représenté par le père de 
M"** Tautin et Caron. 

C'est le moment où éclatent dans les Débats 
les attaques virulentes de Jules Janin. Le grand- 
prêtre de la critique tonne, lance des anathè- 
mes, foudroie les Bouffes dans ce style extrava- 
gant dont il a emporté le secret. 

Bien des gens hésitaient à aller entendre 
Orphée, que cette tempête de malédictions 
décide ; la pièce qui déchaîne de pareilles rafa- 
les d'épithètes ne peut être la première venue. 
Les recettes commencent à monter, l'ascension 
devient rapide, et, sûr de lui maintenant, Jac- 
ques distribue les rôles en double. 

Jules Janin continue à lancer l'interdit contre 
le passage Choiseul. Partageant l'avis de Nestor 
Roqueplan qui n'assistait pas à une première, 
sous prétexte que cela influençait son opinion, 



SA VIE ET SON OEUVRE 51 

l'illustre critique avoue n'avoir pas vu le triom- 
phant opéra-boulîe. 

A bout de patience, Hector Crémieux lui dé- 
coche, par l'entremise du Figaro, celte spiri- 
tuelle riposte : 

a Mon cher Figaro, 

« Lundi dernier, 5 décembre, comme les lun- 
dis précédents, le critique sérieux des Débats, 
plus connu dans l'antiquité sous le nom de 
P. Janinus Maro, R. Janinus Flaccus, P. Jani- 
nus Naso, Janin- Virgile, Janin-IIorace, Janin- 
Ovide, le Janin que vous connaissez, le Janin 
du Musée des antiques, le Janin des racines 
grecques, Janini quod superest, M. Jules 
Janin, enfin, a eu son accès de lyrisme hebdo- 
madaire. Rien de surprenant jusque-là ; c'est 
un état morbide, une fièvre intermittente, 
contre laquelle un autre emploierait la qui- 
nine. Mais il aime son mal. 

Attention! Le voici qui s'avance : incedit! 
Il a revêtu le beau costume de parade qu'il 
s'est choisi dans la défroque de l'Odéon pour 
paraître devant le public — costume grec ou 
romain selon le cas — éblouissant de paillet- 
tes — et il va se livrer à ses exercices périodi- 
ques. — Mais il lui faut un tremplin — cette 



52 OFFENBACH 

fois c'est sur le dos d'Orphée aux Enfers, 
d'une inoflfensive bouffonnerie qu'il prendra 
son élan pour faire le saut, le grand saut anti- 
que et périlleux et qu'il exécute tous les lun- 
dis avec le même succès 

C'est toujours l'histoire du vicomte de Pont- 
grimaud, dont parle le gendre de M. Poirier, 
de ce Pontgrimaud qui, pour faire croire à 
sa noblesse, pousse des cris de paon si on fait 
une égratignure à un Montmorency. M. Jules 
Janin veut faire croire qu'il sait le latin parce 
qu'il sait du latin ! et qu'il connaît Horace 
parce qu'il l'a appris par cœur — sur le tard 
— tandis qu'on l'apprend d'ordinaire au col- 
lège. 

En écrasant de son mépris le bouffon, le 
grotesque, le burlesque, M. Janin écrivait -sa 
propre condamnation, il s'écrasait de lui- 
même — sui contemptor. — Il y a dans Orphée 
une tirade dont Léonce, à son entrée dans 
l'Olympe, fait tous les soirs les délices du pu- 
blic. Cette tirade simple et naïve, qui dépasse 
tous les autres effets comiques de la pièce, la 
voici : elle a été découpée dans un feuille- 
ton de M. Jules Janin. (Journal des Débats, 
10 mai 1858.) » 

Suit cette tirade d'un lyrisme échevelé que 



SA VIE ET SON OEUVRE 53 

Jacques, devait plus tard, à la Gaîté, mettre en 
musique pour Montaubry : « On respire une 
odeur de déesse et de nymphe, une suave odeur 
de myrthe et de verveine, de nectar et d'am- 
broisie. On entend le roucoulement des co- 
lombes, etc. » 

Un peu déconcerté par la révélation de cette 
collaboration, Jules Janin laisse en paix les au- 
teurs, mais pour se jeter tout aussitôt sur le 
musicien qu'il déchire à belles dents. 

Offenbach n'est pas plus patient qu'Hector 
Crémieux : 

« Ah ! Janin ! mon bon Janin ! lui écrit-il, que 
je vous ai de la reconnaissance de m'éreinter 
tous les lundis comme vous le faites ! N'érein- 
tiez-vous pas Rachel? N'éreintiez-vous pas 
Dumas? N'éreintiez-vous pas Scribe et tous 
ceux qui ont un véritable talent? Donc, je 
Buis en bonne compagnie. 

Vous traitez ma musique d'abominable m- 
vention, de musique au jupon court et sans 
jupon, la musique à la chie-eh-lit ? (schoking 
Janin) vous vous croyez encore à l'école ! 
Musique de carnaval et de bal masqué ! Musi- 
que en haillons ! Elle n'a pourtant jamais 
mendié une ligne de vous. 

Vous insultez le compositeur d'Orphée, 
l'auteur de la prose d'Orphée, les artistes qui 



54 OFFEJSÎBACH 

jouent dans Orphée^ et le public qui va et ap- 
plaudit à Orphée; vous insulteriez, s'il le 
fallait, la buraliste qui délivre des billets pour 
Orphée. » 

Maintenant, Jacques lui-même serait impuis- 
sant à arrêter l'élan de la foule ; personne n'ose- 
rait avouer qu'il n'a pas entendu YEvohé, pas un 
provincial ne regagnerait sa sous-préfecture 
sans y pouvoir causer de Jupin et d'Eurydice. On 
fait une moyenne de 1900 francs. Et les artistes 
ne sont pas les derniers à profiter de cette mois- 
son dorée. 

« Vous avez joué le rôle de John Styx dans 
Orp/iëe avec un véritable talent, écrit Jacques 
un beau matin à son pensionnaire Bâche ; 
permettez-moi, en faveur de ce succès de vous 
imposer une condition bien dure, il est vrai, 
mais que, par considération pour votre di- 
recteur, vous voudrez bien accepter. A partir 
du l'''" de ce mois, je double vos appointements 
pour toute l'année. 

En agissant ainsi, croyez bien, mon cher 
Bâche, que je n'ai qu'un but : c'est de faire un 
ingrat de plus. » 

Jaloux d'accroître encore le prestige de son 
œuvre, le maître multiplie et varie les attrac- 



SA VIE ET SON OEUVRE 55 

tions. A la 50° le rôle d'Amphitrite est ajouté 
pour M''° Maréchal, merveilleuse sous les coraux 
et les algues serpentant à travers sa longue che- 
velure. De douze qu'ils étaient au début, les 
choristes portés au nombre de vingt-quatre en- 
toureront dieux et déesses. 

Force est aux plus sceptiques d'abjurer leurs 
erreurs ; ceux qui ont douté d'Orphée vont faire 
pénitence publique. 

L'exemple leur sera donné par Heugel lui- 
même, qui avait payé 300 francs la partition dont 
chacun se méfiait. 

Le spirituel éditeur ajoute un ex-voto à son 
amende honorable. 

« Les éditeurs du Ménestrel vous doivent 
une fiche de consolation. Ils avaient douté 
d'Orphée aux Bouffes-Parisiens, comme si l'on 
pouvait douter de votre musique. 

Pardonnez-leur et souffrez qu'ils mettent à 
vos pieds — nouvel Orphée — le moderne 
clavecin que vous savez. Ce ne sera certaine- 
ment pas le plus beau piano de votre vie (style 
Prud'homme). 

Fable et Prudhomme à part, l'acquit ci-in- 
clus vous dira, sans plus de façons que la 
chose n'en mérite, combien vous serez aima- 
ble de regarder comme votre toute propriété, 



56 OFFENBACH 

» à partir de ce jour, le piano dirigé par nous 
» sur votre habitation d'Etretat. 

» Bien votre tout dévoué, 
M J. L. Heugel. » 

L'Opéra voit naître Herculanum ; Faust pa- 
raît au Lyrique ; sur la scène de l'Opéra-Comi- 
que, on traîne Meyerbeer après la première 
représentation du Pardon de Ploërmel et tou- 
jours l'archet magique d'Orphée attire la foule 
aux Bouffes. 

Pas de voyage durant l'été de 1859 : le 5 juiii, 
à minuit, les divinités de l'Olympe ont dit adieu 
à leur palais de la rue Monsigny. Descendus au 
rang de simples mortels, bésiré, Léonce et 
M"^ Maréchal reparaissent trois jours après aux 
Champs-Elysées dans une opérette de Labiche : 
UOmelette à la FoUe'mbuche, dont la musique 
a été confiée à M. Léo Delibes. 

Grâce à elle, on attend plus patiemment le 
premier acte donné par Offenbach depuis 
Orphée. Titre : Le Mari à la porte. Au sortir 
du théâtre, une valse exquise est déjà dans tou- 
tes les mémoires. 

Rien à glaner sur la pièce de circonstance qui 
vient après. Les Vivandières de la Grande- 
Année, dans laquelle Bâche paraît en petit 



SA VIE ET SON OEUVIU': 57 

chasseur, chantent là campagne d'Italie; succès 
de musique et succès de costumes, mais succès 
éphémère. 



GENEVIEVE DE BRABANT 
Orp/iée au théâtre Italien. 

Offenbach est hanté par le rêve de donner un 
pendant à Orphée. Le cadre des Bouffes com- 
mence à lui sembler trop étroit; déjà on parle 
d'un scénario de M'^'' Taglioni, d'un ballet des- 
tiné à Emma Livry, dont l'Opéra lui confierait 
lapartition. 

Il a triomphé avec le paganisme ; il veut main- 
tenant s'attaquer à l'histoire et demande à son 
ami Etienne Tréfeu de ressusciter pour lui les 
tragiques aventures de Geneviève de Brabant. 

Le scénario à peine arrêté, c'est dans le cabi- 
net de Jacques un défilé incessant ; il veut faire 
oublier les merveilles de l'année précédente. 
Les décors sont commandés à MM. Cambon et 
Thierry; Gustave Doré et Stop dessinent les cos- 
tumes. Tout en examinant la maquette de la 
gare du Nord ou du Royaume de la Complainte, 
le maître travaille : la partition commencée est 
sur son bureau ; la scène achevée de la veille 



58 OFFENBACH 

est à l'étude le lendemain, car on voudrait, par 
une superstition Lien excusable, que le mois 
d'octobre qui vit naître Orphée présidât encore 
à l'apparition de Geneviève. 

Malgré toute l'ardeur déployée, en dépit des 
répétitions prolongées, la première ne peut être 
affichée avant le 19 novembre. 

La foule était grande ce soir-là autour du 
théâtre ; des gardes achevai maintenaient l'ordre 
dans la rue Monsigny, et les nouvelles apportées 
au dehors durant l'entr'acte présageaient un 
succès foudroyant. Après le tableau du départ, 
après l'éclatant final de la Brabançonne, le 
rideau était tombé sur une longue ovation. 

« Un pendant à la Marche des Dieux ! » disait- 
on des loges à l'orchestre et ceux-là n'étaient 
pas les premiers venus qui applaudissaient les 
hauts faits de Siffroy. Meyerbeer était là ; autour 
de lui, le prince Gortschakoff, le duc de Grani- 
mont, maréchal Magnan, princesse Gagarine, 
Saint-Victor, Méry, prince Poniatowski, Aguado, 
de Talleyrand, de Masséna, d'Argout, Emma 
Livry, Gautier, prince Bonaparte, Augustine 
Brolian, Pereire, Biestat, duc de Rovigo, Ta- 
giioni, de Pêne, Azevedo, baron Pelletan, prince 
de Bauffremont, Gabrielli, Millaud, Albéric Se- 
cond, Hector et Emile Crémieux, Heugel, Janin 
lui-même. 



SA VIE ET SON OEUVRE 59 

Mais au second acte, le public un peu refroidi 
par le décousu du dialogue, fut complètement 
dépaysé quand il se vit transporté dans le 
royaume de la Complainte. 

Rarement pourtant, Offenbach avait été plus 
heureusement inspiré que dans ces sept tableaux. 
Bien des pages qu'on acclama ensuite aux Me- 
nus-Plaisirs, lors de la version nouvelle écrite 
par Hector Crémieux et Etienne Tréfeu, ne 
réussirent pas à sauver Geneviève de Brahccnt 
et point ne fut besoin de redemander les gardes 
à cheval pour les représentations suivantes. 

La renommée du musicien était trop solide- 
ment établie maintenant pour être atteinte par 
ce demi-succès. Elle en souffrait si peu, que, 
dès le mois de décembre, on parlait de l'appari- 
tion prochaine d'un grand opéra-comique de 
Scribe et de Jacques. 

Il était devenu le Parisien par excellence ; 
autour de lui se groupaient tous les noms dont 
retentissaient le boulevard ou les salons. C'était 
chaque soir un envahissement des coulisses : de 
là partaient nouvelles et mots d'esprit qui se 
colportaient le lendemain à travers la ville. 

Dans YOmnihiLs^ — c'est le surnom qu'avaient 
valu au foyer les deux banquettes parallèles qui 
en étaient le plus bel ornement — se réunis- 
saient chaque soir Ludovic Halévy, Crémieux. 



60 OFFENBAGH 

Gustave Doré, Léo Delibes, de Neuville, May- 
rargues, Gustave Claudin, Robert et Gaston 
Mitcliell, Arnold Scheffer, Amédée Ferret, Au- 
bryet ; ceux-là étaient les fidèles et le nombre en 
allait grossissant toujours. 

Que d'inventions folles sorties de ces conver- 
sations toutes semées d'éclats de rire et qui se 
continuaient, au sortir du théâtre, autour de la 
table du café Riche. 

Au mois de février 1860, les Bouffes, ja- 
loux d'aborder tous les genres, ouvrent leurs 
portes à la revue. Le mardi gras étant proche, 
les auteurs MM. Gille et Grange l'ont baptisée 
le plus logiquement du monde : Le Carna,va,l 
des revues. 

Pour les couplets, on a grapillé de droite et 
de gauche dans l'œuvre du directeur qui a cou- 
ronné tous ces emprunts d'une spirituelle paro- 
die de la musique, dite alors de l'avenir. 

Les figurants se pressent plus nombreux que 
d'habitude : des débutants à coup sûr, si l'on en 
juge parleur mine embarrassée, parle soin qu'ils 
prennent à cacher leurs visages sous le para- 
pluie ou le collet de fourrure lorsqu'en des en- 
jambées prodigieuses ils traversent la scène au 
tableau du Bois de Boulogne. 

C'est ainsi que l'Omnibus au grand complet 
passait sous les yeux du public, conduit quelque- 



SA VIE ET SON OEUVRE 61 

fois par Offenbach lui-même, se glissant d'un por- 
tantàl'autre, toujours tremblant d'être reconnu. 

Pour terminer la saison, Clairville transforme 
en opérette le Dap/ints etChloé, joué en 1849 
au Vaudeville par M'"" Octave et Delannoy. 
Accueillie avec une faveur marquée, cette par- 
tition d'une fraîcheur délicieuse, écrite dans 
cette note tendre qui, plus tard, fît si adorable 
le premier acte des. Bergers, sera reprise par la 
suite avec M™" Ugalde, dans le rôle de Daphnis 
crée par M"" Juliette Beau. 

Le 27 avril, au plus fort du succès de Daphnis, 
les Bouffes n'ouvrent pas leurs portes; le mot 
Relâche occupe seul l'afQche. — C'est que le 
théâtre du passage Choiseul est invité par son 
voisin de la place Ventadour. 

Le motif de cette excursion d'un soir : le désir 
exprimé par l'Empereur de connaître lui aussi 
ïOrphce dont tous ses sujets raffolent. Ses ré- 
giments défilent aux sons d'Orphée, le quadrille 
d'Orphée retentit sous les voûtes des Tuileries 
et il se surprend à maudire sa grandeur qui l'ê- 
loigne de cet Olympe tant vanté. 

Un jour, on lui apprend qu'une représenta- 
tion au bénéfice de Jacques s'organise au 
Théâtre-Italien, et, sans hésiter, il promet d'y 
assister, mais à la condition qu Orphée aux 
Enfers sera du programme. 



62 OFFENBAGH 

Voilà pourquoi la troupe d'Offenbach traversait 
la rue Monsigny. suivie dans son déménagement 
de la campagne de Thèbes. du séjour des dieux 
et du palais de Pluton. 

Pour cette mémorable représentation à la- 
quelle le Violoneux, chanté par W^° Cico, ser- 
vira de lever de rideau, la Comédie Française a 
donné la Joie fait peur. Emma Livry et Mérante 
danseront un pas de la Sylphide. Dans Orphée 
l'orchestre et les chœurs des Italiens fraternise- 
ront avec les musiciens des Bouffes. Pour ter- 
miner, la Symphonie de Vaxeniv, extraite du 
Carnaval des revues, et conduite par M. Bon- 
net. 

Loges ou fauteuils, les places sont cotées au 
prix de 25 francs, et Jacques s'est engagé à n'ac- 
cepter sur la feuille que des noms connus de 
lui, éloignant de la sorte toute crainte plus ou 
moins fondée de complot. — En quelques 
heures la salle est louée (22,000 francs de re- 
cette). 

Le jour de la représentation venu, les émis- 
saires des agences encombrent la place Venta- 
dour. A peine a-t-on signalé la rentrée de deux 
loges et de quatre fauteuils, qu'ils offrent 
3,000 francs des premières et 60 louis des autres. 
Sans vouloir les entendre, le bénificiaire fait 
porter les coupons tant enviés aux premiers ins- 



SA VIE ET SON OEUVRE 63 

crits sur la liste des refusés et quand Napo- 
léon III prit place dans l'avant-scène impériale, 
son regard embrassa une des plus éblouissantes 
salles qu'il eût encore contemplées. 

Jamais la voûte du Théâtre-Italien ne retentit 
de bravos plus frénétiques que ce soir-là et la 
semaine suivante, Lin superbe bronze était remis 
au Maestro avec cette simple inscription gravée 
sur le socle : 

l'empereur a JACQUES OFFENBACH 

Voilà les Bouffes-Parisiens bien loin de leurs 
débuts. Fi des pièces à trois personnages ! Il 
leur faut chœurs et mise en scène, décors à la 
plantation compliquée, toutes choses dont s'ac- 
commoderait mal le petit théâtre des Champs- 
Elysées. Aussi Offenbach renonce-t-il au démé- 
nagement annuel ; au lieu de l'affiche annonçant 
la réouverture du Carré Marigny, les Parisiens 
lisent l'avis officiel du départ des Bouffes. 

Pensant avec son Jupiter que 

Quand on veut se faire adorer 
Il faut se laisser désirer^ 

le maestro envoie sa troupe à Bruxelles ; Orphée 
prend ses quartiers d'été dans les galeries Saint- 
Hubert. 



64 OFFENBAGH 

Les premières soirées furent menaçantes ; le 
public, dérouté par cette apparition soudaine 
de rOpéra-Bouffe, surpris par la joyeuse fan- 
taisie de cette antiquité qui contrastait si fort 
avec toutes les leçons retenues du collège, se 
montra un peu maussade et réserva ses bravos 
pour Les Dames de la Halle. 

Mais quelques jours eurent raison de cette 
hésitation et bientôt, Anvers gagné parla conta- 
gion réclama Orphée. 

La mémorable soirée où l'affluence fut telle 
que, barrières renversées, contrôle culbuté, la 
foule se précipita dans la salle et que M. Des- 
monts dut faire la recette en enjambant les fau- 
teuils, en circulant devant le front des loges. 

Privés de leur théâtre, les promeneurs des 
Champs-Elysées ont frappé à la porte du Cirque; 
c'est le temps du beau Léotard. Tandis que les 
amateurs du saut périlleux s'extasient devant 
sa souplesse, ceux que charment des émotions 
plus douces applaudissent à l'Opéra les sœurs 
Marchisio, dans Sémiramis ; au Gymnase, le 
Voyage de M. Perrichon. 

Mais on aspire au retour des Bouffes, et quand 
parait l'afïiche bénie où rayonne le nom à'Or- 
phée, le passage Choiseul retrouve ses fidèles, 
M"*" Tautin les bravos accoutumés. 



SA VI1-: ET SON OEUVRK 65 



OFFENBAGH A L^OPÉRA ET A I/OPERA- 
COMÎQUE 

Le Papillon — Barhonf — La Chanson de Fortunio, 

Le mois d'octobre amène avec lui les Jeunes 
Gens de Laya à la Comédie Française, au Vau- 
deville Rédemption d'Octave Feuillet avec 
M"* Fargueil ; on parle vaguement chez Déjazet 
du Candide de Victorien Sardou. — Le mois 
d'octobre se passe et les échos des Bouffes re- 
tentissent encore des chants des dieux. 

Ils ne peuvent d'ailleurs espérer une œuvre 
nouvelle de Jacques en ce moment : l'Opéra et 
l'Opéra-Comique l'ont appelé et il a obéi au mi- 
lieu d'un formidable concert de cris de rage et 
de grincements de dents. — Offenbach chez 
Meyerbeer! scandale!! Offenbach chez Boiel- 
dieu ! Profanation ! ! 

La jalousie perce sous la colère, la jalousie de 
ses cinq années de victoires. On rit, mais sui- 
vant le précepte de Figaro, et on aiguise les 
plumes pour la revanche d^Orphée. 

4. 



66 €FFENBACH 

L'Opéra ouvre la marche le 26 novembre, 
avec le Papillon, (scénario du Marquis de Saint- 
Georges et de M"^ Taglioni). 

Quoi qu'on en ait dit depuis, le succès delà 
partition fut énorme : Jacques y avait, de déli- 
cieusetaçon, jonglé avec les rhythmes. Disposant 
pour la première fois d'un orchestre aussi nom- 
breux que celui de la rue Lepelletier, il avait su 
se garder de la bouffissure et du tapage. A côté 
des motifs endiablés, les phrases pleines de 
langueur ! Le compositeur d'Orphée auprès du 
rêveur du Violoneux. 

Il faut rendre cette justice à l'Opéra, que, fer- 
mant l'oreille aux protestations de tous les mé- 
connus, de tous les ignorés, il accueillit Offen- 
bach de royale manière : il lui donna Emma Li- 
vry, cette incarnation de la grâce, en qui revi- 
vaient toute la séduction et déjà presque la 
gloire de la Taglioni, il lui donna M"* Mar- 
quet, qui,' sacrifiée au premier acte, prenait sa 
revanche en éblouissant la salle de son écla- 
tante beauté, puis M"°' Beaugrand Fiocre et 
Baratte, Stoïkoff, Brach, et Lamy, MM. Mé- 
rante, Berthier et Lenfant. — Les costumes 
étaient d'une ravissante fantaisie et les décors 
comptent parmi les chefs-d'œuvre de M. Des- 
pléchin. 

Le triomphe de la soirée fut pour la Lesguinka^ 



SA VIE ET SON OEUVRE 67 

au pas adorable dansé par M. Mérante et Emma 
Livry. Celle-ci, dans sa carrière si courte et si 
tragique, ne remporta pasdesuccès comparable : 
malgré l'entorse qui lui fit du second acte un 
cruel supplice, Farfalla fut acclamée, rappelée 
sans pitié et Taglioni, associée au triomphe de 
>on élève, parut avec elle sur la scène, remer- 
ciant le public qui ne se lassait pas d'applau- 
dir. 

La critique constata le- succès du maestro. 
« La musique d'Offenbach, écrit Paul de Saint- 
Victor, est toute de mélodie et de rhythme, ces 
deux éperons de la danse ». Fiorentino, pour- 
tant ennemi acharné du maître, rendait pareille 
justice à làpartition. Jules Janin conservait sa 
dent contré Jacques, mais se montrait réservé 
depuis les spirituelles ripostes qu'il s'était at- 
tirées. Aussi se borna-t-il à un bavardage éthéré 
sur sa jeunesse et celle de M"** Taglioni. 

Aux attaques des ennemis de Jacques qui 
criaient à l'échec, le public répondit en emplis- 
sant la salle de l'Opéra quarante-deux repré- 
sentations durant. On peut citer les ballets qui 
connurent pareille vogue . 

Le nom de Jacques avait figuré simultané- 
ment au tableau des répétitions de la salle 
Lepelletier et de la salle Favart, et l'apparition 
de Barkouff deYait suivre de quelques heures 



68 OI'FEXBACII 

seulement la première du Papillon^ quand 
M""^ Saint-Urbain tomba malade, jetant le dé- 
sarroi dans le répertoire. 

Il fallait choisir au plus vite l'artiste qui héri- 
terait du personnage de Maima et monter à la 
hâte un spectacle nouveau qui pût conduire le 
théâtre jusqu'au soir de la première. Quelques 
représentations de M™^ Cabel, VEventail de 
M. Boulanger, la Perruche, le Chaperon Rouge, 
donnèrent à M"* Marimon le temps de prendre 
possession de son rôle. 

Le 24 décembre, Offenbach qui brillait à 
l'Opéra avec le Papillon et régnait sur les 
Bouffes où Orphée avait dépassé la 300^ prit 
possession de l'Opéra-Comique. 

On avait mené grand bruit autour de la nou- 
veauté du sujet traité par MM. Scribe et Bois- 
seaux. Il fallut vite en rabattre et se borner à en 
constater la puérilité. 

On goûta le plus modérément du monde cette 
pièce, qui péchait par excès d'originalité, et la 
partition de Jacques fut entraînée dans le désas- 
tre du livret. On bissa la chanson du Grand Mo- 
gol, la valse de la bouquetière, un troisième 
morceau encore, on sut gré à M^'® Marimon, à 
MM. Sainte-Foy, Berthelier, Warot de tout le 
talent déployé, à M"*" Bélia de sa grâce, à M. Bau- 
mont de sa mise en scène fastueuse, mais Bar- 



SA VIK ET SON OEUVRE 69 

koiiff fut dès le premier soir condamné sans 
appel. 

La joie fut immense dans le camp des en- 
dormeurs. A coups de tam-tam on annonçait, 
déjà la fin d'Offenbach, on proclamait la mort 
de son prestige, brisé en miettes par cet échec. 

Le critique du Figaro, M. Jouvin, était absent 
de Paris le jour de cette malheureuse représen- 
tation ; c'est à Jacques lui-même qu'il demanda 
pour le journal le compte rendu de son opéra- 
comique. La réponse arrivait dès le lendemain. 

« Depuis que j'ai l'âge de raison — hélas! 

ce n'est pas d'hier — je fais de la musique, 
et depuis que je fais de la musique, j'admire 
beaucoup celle des autres, si bien que j'ai 
entendu cent fois des chefs-d'œuvre qui s'ap- 
pellent VIrato de Méhul, Don Pasquale de 
Donizetti, le Tableau parlant de Grétry, Vlta- 
lienne à Alger de Rossini, le Caïd d'Am- 
broise Thomas, Gilles Ravisf^eur de Grisar. 

Assurément, je n'ose pas comparer à ces 
belles et charmantes œuvres ma modeste par- 
tition, mais m'est-il défendu d'essayer de mar- 
cher dans la route que des maîtres aimés 
m'ont tracée ? Que je n'atteigne pas le but, 
soit ! mais que je n'aie pas le droit de me cas- 
ser le cou dans ce chemin-là, voilà ce que je 



70 OFFENBACH 

conteste. Reste à savoir si je suis mort. Le 
public le dira » 

Dès la S'' représentation, Warot souffrant 
cédait le rôle de Saëb à M. Laget et le 5 janvier 
suivant, une note annonçait que Barkouff était 
momentanément interrompu pour cause d'indis- 
position de M"® Bélia. 

Le Vaudeville avait eu l'honneur d'inaugurer 
l'année 1860, avec la Pénéloj^e norma.nde 
d'Alphonse Karr. A l'Opéra, la gloire d'une 
clôture à sensation : le 29 décembre, M. Wa- 
lewski, ministre d'État, met la nouvelle salle au 
concours ; la tribu des architectes est encore en 
émoi quand se lève la première heure de 1861. 

Les Femmes fortes de Victorien Sardou ou- 
vrent le feu au Gymnase, jouées dans la nuit du 
31 décembre, par Numa, Félix, M™®' Fargueil 
et Pierson. 

Au tour des Bouffes maintenant : Orphée a 
consenti à s'éloigner, et bien vite, Maître For- 
tunio s'empare de la place, traînant derrière lui 
tout son bataillon de petits clercs; Alfred de 
Musset après Virgile. 

La chanson du chandelier hantait les rêves 
de Jacques, la voix de basse de Delaunay traver- 
sait ses plus sombres cauchemars. Transporter 
de la Comédie aux Bouffes .l'aveu discret du 



SA VIE ET SON OEUVRE II 

petit amoureux était sa chimère. — Il s'en con- 
fessa un matin à Hector C rémieux et à Ludovic 
Halévy ; quelques heures plus tard, l'absolution 
lui était donnée sous forme de l'acte adorable qui 
a nom : La chanson de Fortunio. 

Il fut écrit et composé en huit jours, répété 
en une autre semaine et put être donné le 
5 janvier. C'était le Benjamin du Maitre qui le 
chérit d'une tendresse sans égale jusqu'au jour 
où il entendit les premiers bégaiements des 
Contes d'Hoffmann^ le favori qui, dans la 
grande famille, sait à force de succès faire excu- 
ser la préférence du père. 

La Chanson de Fortunio a été le plus formi- 
dable succès de première dont on ait gardé souve- 
nir aux Bouffes Parisiens. Telle était la fureur 
des bravos et des bis, que la partition entière fut 
jouée deux fois ; après la mélodie célèbre qui eut 
assuré à elle seule la renommée d'un composi- 
teur, la représentation fut suspendue quelques 
minutes par les acclamations enthousiastes. 

Meyerbeer. rencontrant Millaud le lendemain, 
parlait avec ravissement de la partition de son 
ami Jacques : « J'aurais aimé l'avoir faite » ; c'est 
ainsi qu'il résumait ses impressions. 

Quant à la pièce, Paul de Musset écrivant à 
l'un des auteurs, le remerciait « de l'hommage 
gracieux rendu à, la mémoire de son frère, dans 



7?. OFFENBACn 

le privilège donné à sa chanson de toucher tous 
les coeurs. 

La déception fut grande pour les Jérémies qui 
s'étaient levés au soir de Barkouff. Là où ils 
avaient laissé un vaincu, ils retrouvaient 
un triomphateur; le public applaudissait plus 
vivant que jamais celui dont ils avaient juré 
d'exposer le cadavre. 

Indigné de ce déchaînement d'outrages , 
Xavier Aubryet lançait au lendemain de For- 
tunio un étincelant plaidoyer, son Discours 
pour Offenbach. 

« Mon Dieu ! j'admets que le laborieux M. Cla- 
pisson, le consciencieux M. Reber, l'alchi- 
miste mélodique Berlioz, le prophète Wagner 
et d'autres personnages considérables, ont eu 
de meilleures intentions que le futile Jacques 
Offenbach; mais pourquoi ne les ont-ils pas 
réalisées ? Leur verre est immense ; celui de 
M. Berlioz a deux coudées de haut, celui de 
M. Wagner est grand comme le monde; mais 
qu'y boit-on ? Ils ont oublié le liquide. 

M. Berlioz en tête le prend de très haut 
avec Jacques Offenbach; on dirait un aigle 
qui admoneste un moineau. Seulement, le moi- 
neau vole encore et l'aigle est empaillé... 
les faux dédains ne m'imposent guère. M. Ber- 



SA VIE ET SON OEUVRE 73 

lioz peut mépriser tant qu'il voudra la mu- 
sique d'Offenbach, il ne fera pas estimer la 
sienne. Tant qu'on n'aura pas institué à 
l'Ecole polytechnique une classe spéciale de 
Berliozométrie^ où l'on démontrera que les 
trois angles d'une harmonie valent deux mé- 
lodies, la musique de proie de M. Berlioz n'a 
pas de chance d'être respectée. 

On le croyait bien mort après tant de coups 
en pleine poitrine : M. Scudo se frottait les 
mains, M. Berlioz fixait le soleil, M. Hequet 
contemplait voluptueusement le cadavre , 
M. Perrin se disait : « Quel flair j'ai eu ! » 
Quand tout d'un coup la victime ressuscite et 
berne ses bourreaux par un nouveau bail fait 
avec le talent. 

Je vous donne la Chanson de Fortunio 
comme un petit chef-d'œuvre qui a le droit 
d'être placé entre les Noces de Jeannette et 
\e Chien du jardinier. Je souhaite à l'Opéra- 
Comique une pareille bonne fortune. Le 
poème est exquis, la musique est délicieuse, 
les artistes sont excellents, la mise en scène 
est adorable. Ludovic Halêvy et Hector Gré- 
mieux, les auteurs du livret, ont été réellement 
cueillir leur inspiration sur la tombe d'Alfred 
de Musset, Offenbach y a planté des roses. » 



t\ OFFEXBACII 

Inconnue la veille, mademoiselle Pfotzer qui 
débutait sous les traits de Valentin, rentrait 
étoile dans sa loge. Jacques l'avait engagée au 
sortir du Conservatoire, devinant le charme 
séduisant, la grâce exquise de cette frêle jeune 
fille dont la carrière allait être si brillante et si 
courte. 

A la répétition générale, Marc Fournier, assis 
auprès d'Hector Crémieux s'extasiait, lui comme 
les autres, devant cette voix de cristal, ce regard 
adorable et profond. Puis passant soudain de 
l'enthousiasme à l'indignation : « Dire qu'il ne 
s'est pas trouvé avant Jacques un directeur doué 
d'un semblant d'intelligence pour la com- 
prendre. Ah ! si je lavais entendue ! » Hector 
Crémieux partit d'un éclat de rire. A la Porte 
Saint-Martin, dans le royaume même de Marc 
Fournier, mademoiselle Pfotzer, avait, l'année 
précédente, paru dans le Faust de M. d'Ennery. 
Encore élève du Conservatoire, elle était parmi 
les chanteuses du tableau d'Herculanum. 

Le succès de Fortunio maintient aux Bouffes 
les recettes (VOiyhée; l'amoureuse chanson 
attire la foule du mois de janvier au milieu de 
mars, pendant que les Effrontés gagnent leur 
bataille au Théâtre-Français , que l'Ambigu 
donne Y Ange de Minuit^ que Miirger disparaît, 
suivi de près par Scribe et qu'à l'Opéra l'ap- 



SA VIE ET SON OEUVRE 7.) 

proche du Tannhaûser met le monde musical 
en mouvement. 

L'œuvre de Wagner est donnée le 13 mars et 
le grand succès de la soirée est pour l'éventail 
de madame de Metternich, cet éventail brisé 
devenu légendaire. 

On raconte qu'Auber, interrogé sur la valeur 
de la partition, a répondu : « Comme ce serait 
mauvais si c'était de la musique ! » — Avis de 
M. Gounod questionné à son tour : « C'est fort 
intéressant au point de vue grammatical. » 

Le 23 mars, Offenbach donne aux Bouffes le 
Pont des Soupirs (2 actes et 4 tableaux) ; formi- 
dable succès de première. C'est une page déta- 
chée des Chroniques de Venise, adaptée à la 
scène française par Hector Crémieux et Ludovic 
Halévy. Des gens grincheux prétendirent que 
les auteurs avaient jonglé avec l'histoire et 
mirent en doute les hauts faits attribués au doge 
Cornarino Cornarini. 

Tous morts aujourd'hui, les interprètes de 
cette folie : Désiré, Tacova, Bâche, Potel et 
]^,jiies pfotzer, Tautin, Testée, dont l'assaut de 
vocalises au dernier tableau passionnait le pu- 
blic; disparus, tous ces interprètes dont la gaîté 
gagnait la salle, dont l'entrain s'étendait aux 
coulisses. 



76 OFFliNBAGH 

Deux des habitués de l'omnibus siégeant 
aujourd'iiui au quai Malaquais, se souviennent- 
ils encore de cette soirée de mi-carême qui les 
vit assis au Conseil des Dix, présidé par Tacova ? 
— Moins graves qu'ils ne sont à présent, malgré 
la longue robe et la barbe prodigieuse qui les 
travestissaient, ils chantèrent, ils sautèrent pour 
la plus grande joie et d'eux-mêmes et des spec- 
tateurs. 

Vers la fin des représentations du Pont des 
Soupirs, une file d'équipages vint se ranger rue 
Monsigny et les passants reconnurent avec une 
sorte de stupéfaction la livrée du duc de Morny. 
De la porte basse donnant accès sur la scène 
sortent Désiré, Léonce, tant d'autres avec 
eux qui prennent place dans les voitures de la 
Présidence. 

Les Bouffes traversent l'eau pour donner au 
Palais-Bourbon, en présence de l'Empereur, la 
première représentation de Monsieur Choii- 
fleury restera chez lui Ze . . ., l'opérette de 
MM. de Saint-Rémy (pseudonyme du duc), 
Hector Crémieux, Ludovic Halévy et Offen- 
bach. 

Le théâtre ferme le 29 mai pour ne se rou - 
vrir qu'en septembre, sous la direction de Var- 
ney. Malgré six années de succès constants, à 
moitié ruiné par des frais dont il n'a pas su arrê- 



SA VIE ET SON OEUVRE 77 

ter la marche chaque jour plus menaçante, 
Offenbach abandonne la scène d'où l'opéra- 
boufife créé par lui s'est élancé à la conquête du 
monde. 



M. ET ]\P"^ DENIS 



Les Bavards. 



Seuls, le passage Choiseul etDéjazet ferment 
leurs portes durant l'été de 1861. Les théâtres de 
Paris bravent le soleil et c'est le moment de la 
canicule que quelques-uns choisissent pour 
lancer leurs pièces nouvelles. La musique sem- 
ble élire domicile au Palais-Royal, avec la Pou- 
larde de Caux, un vaudeville dont six composi- 
teurs connus ont signé les couplets. 

M"® Victoria porte au Gymnase le travesti de 
Piccolino ; le Vaudeville donne la première d'un 
Mariage de Paris, d'Emile de Najac et About, 
l'Opéra-Comique le Salvator Rosa de Jules 
Duprato. 

On reparle un instant du Tannhauser^ mais 
pour annoncer son enterrement définitif: il a péri 
corps et biens, dans l'incendie du magasin de 
décors de la rue Richer. 



78 OFFENBACH 

Le feu poursuit les musiciens : le voilà qui 
s'attaque à Jacques et dévore sa villa d'Etretat, 
ne faisant qu'une bouchée des manuscrits. 

Dès la fln d'Août, on signale la rentrée pro- 
cliaine de la troupe des Bouffes, retour de 
Vienne où le répertoire, Orp/iëeentéte, atrouvè 
autant de partisans qu'à Paris. 

En remettant le pouvoir aux mains de Varney, 
Offenbach n'a pas abandonné les Bouffes. Lié 
qu'il est au passage Clioiseul et par son amitié 
pour le nouveau directeur et par le souvenir de 
tant de triomphes, il reste le compositeur attitré 
du théâtre. 

On fait à Monsieur Choufleury les honneurs 
de la réouverture (14 septembre) ; la succession 
de M^'^ Tautin, engagée aux Variétés, échoit à 
M"* Auclair. Succès formidable pour Léonce, 
ruisselant de grâce et de coquetterie sous le cos- 
tume féminin. La chanson de Fortunio ter- 
mine le spectacle. 

Huit jours après, tous ceux-là qui s'étaient 
pressés dans la salle des Bouffes, ce que Paris 
comptait de noms, de gloires ou de réputations 
naissantes, se retrouvaient autour du cercueil 
de Rose Chéri, l'incarnation la plus pure de la 
mère, de la femme et de l'artiste. 

Sur la partition de Apothicaire et Perruquier 
qui suivit de près (17 octobre), nous lisons cette 



SA VIK ET SON OEUVRE 7'J 

mention ; « Musique (du temps jadis) de J. Of- 
fenbach », qui mérite une explication. 

Depuis deux années déjà, cette opérette en un 
acte était reçue aux Bouffes, où le livret très- 
amusant d'Elie Frébault avait fait admettre à sa 
suite les croches d'un auteur inconnu. Les se- 
maines, puis les mois se passent sans apporter 
de nouvelles de la lecture ni de la distribution. 
Lettres, réclamations, devant lesquelles Jacques 
se décide à avouer qu'il a perdu la musique. 

De quelle façon M. Frébault se dégagea-t-il 
vis-à-vis de son collaborateur, je l'ignore ; mais 
à coups de papiers timbrés, il exigea pour 
son acte une partition signée du Maître lui- 
même. 

Force fut de s'exécuter, mais, désireux de 
prouver de quelle mince importance était pour 
lui le travail ainsi imposé, Jacques écrivit en 
quelques heures une partition entière dans lé 
style du siècle dernier. Grupetti, appogiatures, 
mignardises et délicatesses de toutes sortes, rien 
ne manquait à ce pastiche, que le public — trom- 
pant les calculs du boudeur — accueillit avec 
une faveur marquée. 

Lorsque, peu de temps avant sa mort, les en- 
fants d'Oifenbach, aidés de quelques amis, vou- 
lurent dans l'appartement du boulevard des 
Capucines, représenter un acte du répertoire 



80 OFFENBAGH 

paternel, c'est sur Apothicaire et Perruquier 
que leur choix se fixa. 

Comme s'il se fût repenti du jugement équi- 
table qu'il venait de rendre, le public se montra 
d'une inexplicable sévérité à l'égard du Roman 
coTïiique (de MM. Crémieux et Halévy) donné le 
10 décembre, pour les débuts de M"^ Thérèse 
Olivier, et qui s'arrêta à la 28^ soirée. 

L'accueil strident fait à la Gaëtana d'Edmond 
About, la manifestation partie de l'Odéon, et 
venant, à travers Paris, protester jusque sous 
les fenêtres de l'auteur, sont le premier fait 
marquant de l'année 1862. 

Bien différente est la façon dont la petite salle 
des Bouffes salue, le 19 janvier suivant, un 
nouvel acte de Jacques : M. et 3/™* Denis. Dans 
cette partition, dont chaque morceau serait à 
citer, il est une page aussi exquise que la chan- 
son de Fortunio, la Chacone qu'égrenait à ravir 
la voix de M"^ Pfotzer. M"" Darcier, nièce du 
chanteur populaire, débutait ce soir-là et aussi 
M"" Simon qui, sortie du corps de Ballet de l'O- 
péra, se révéla ou plutôt crut se révéler chanteuse. 

A l'issue de la représentation, au milieu d'une 
orgie de bravos, Potel — le sergent Bellerose — 
proclamant le nom des auteurs, MM. de Lau- 
rencin et Delaporte terminait ainsi : « la mu- 
sique est du maestro Offenbach. » 



SA VIE ET SON OEUVRE 81 

Grand scandale dans le clan ennemi : Jacques 
s'élève à la hauteur de Rossini ; il faut donner 
une leçon à cet ambitieux, abattre tant de va- 
nité — et c'est en véritable justicier que M. Car- 
don, rédacteur du Figaro-Programme écrit son 
compte rendu, tout en protestant de ses inten- 
tions bienveillantes. 

Le succès de M. et M™^ Denis avait mis 
Offenbach en joyeuse humeur et il répond par 
cette lettre qui pourrait prendre place dans 
l'œuvre du Baron Brisse. 

« O Potel ! ami maladroit ! nous voilà bien ! 
Et à quelle sauce nous accommode M. Cardon ! 
— Eh bien, monsieur ! apaisez votre bienveil- 
lance et apprenez que Maestro est un terme 
italien qui s'applique à tous les compositeurs 
du plus grand au plus petit, comme maître 
s'applique en France à tous les avocats du 
plus éloquent au plus bègue, comme mon- 
sieur à tout le monde, si bien qu'on dit 
M. Jules Janin comme M. Cardon!... 

Je ne puis terminer sans vous exprimer 
toute ma gratitude pour une bienveillance qui 
s'est traduite par une tentative d'éreintement 
jusqu'à la moelle, M. Cardon!... » 

Durant les mois de février et de mars tous les 

5. 



82 OFFENBAGH 

actes à succès du répertoire alternent sur l'af- 
fiche des Bouffes. 

Le Voyage de MM. Duna.7ian père et fils 
(2 actes et 4 tableaux de Siraudin et Moinaux) 
est comme une échappée tentée par l'Opéra- 
Bouffe sur les domaines de la revue, une sorte 
de pièce d'actualité, peu bourrée en situations 
musicales. 

Guidé par mesdemoiselles Géraldine, dont la 
renommée avait été grande aux Folies Nou- 
velles, Darcier, Baudoin, par Désiré, Léonce, 
Pradeau d'une étourdissante fantaisie en 
homme-orchestre, le spectateur assistait à une 
apothéose du Casino Cadet, une des joyeusetés 
du Paris d'alors. Un petit ballet y était dansé 
par douze enfants, qui irrita quelques âmes trop 
sensibles : des récriminations éclatèrent, sem- 
blables à celles soulevées, vingt-cinq ans plus 
tard, par le quadrille de Monsieur de Crac, et 
le pas fut supprimé. 

Parmi les meilleures pages delà partition, le 
Chœur des Guitares devint vite populaire. 

Aussi souvent répété cette année-là que le 
nom d'Offenbach, celui de Victorien Sardou, 
avec les Prés Saint-Gervais, la Papillonne et 
la Perle Noire. 

Sans attacher plus d'importance que le maître 



SA VIE ET SON OEUVRE 83 

lui-même à Jacqueline^ ce lever de rideau 
signé du pseudonyme Lange, suivons la 
troupe des Bouffes à Bruxelles où les représen- 
tations d'Orphée font fureur pendant l'été 
de 1862. 

L'Olympe s'est installé au théâtre du Parc, 
dirigé par M. Delvil, et il ne faut pas chercher 
dans le luxe de la mise en scène les raisons 
de la vogue nouvelle.- Les costumes seuls 
ont été apportés de Paris ; pour les décors 
on s'accommode tant bien que mal du matériel. 
Un jardin peut à la rigueur remplacer la cam- 
pagne de Thèbes ; agrémenté de quelques 
. colonnes, il donnera une vague idée des splen- 
deurs de l'Olympe. Mais où trouver un palais 
digne de Pluton, dans ce théâtre ouvert jusqu'à 
présent au répertoire de la Comédie Française 
ou du Vaudeville ? 

On se souvient à temps que le Roman d'un 
jeune homme pauvre a disparu de laffichc 
quelques semaines seulement avant l'arrivée de 
la troupe française. — Sauvés, mon Dieu ! 
C'est dans le décor du souterrain que se dérou- 
lera l'acte de l'Enfer. Pour éviter toute confu- 
sion dans l'esprit du public, on applique à la 
muraille deux tètes de démons peintes à la hâte ; 
maintenant Jupin peut danser son menuet, 
Eurydice lancer l'hymne à Bacchus. 



84 OFFENBACH 

Une autre députation de l'Olympe s'est instal- 
lée à Vienne pendant l'été ; mademoiselle Géral- 
dine en est l'Eurydice. On joue aussi le Voyage 
de MM. Dunanan^ et M. et Madame De7ns 
dont mademoiselle Pfotzer fait, autant qu'à 
Paris, acclamer la Chacone. 

A Ems a été réservée la primeur d'un acte de 
M. Nuitter sur lequel Offenbach a jeté les bro- 
deries les plus scéniques qui se puissent rêver : 
Bavard et Bavarde, imité d'une comédie de 
Cervantes, est joué par mesdames Gérard et 
Baudier, par Wartel et Potel. Nous le retrou- 
verons l'année suivante aux Bouffes. 

C'est le moment où madame Galli-Marié, l'une 
des futures interprètes d' Offenbach, fait ses 
premiers pas sur la scène de l'Opéra-Comique; 
c'est aussi l'instant où s'ouvre un nouveau 
théâtre dans lequel retentiront plus d'une fois 
les refrains du maître. Le Cirque Impérial est 
mort, vive le Chatelet qui ressuscite ses splen- 
deurs en la personne de Rothomago. 

Une autre Eurydice attend Aristée au passage 
Choiseul : Delphine Ugalde, Galathée elle-même, 
conquise à l'Opéra-Bouffe. C'est une nouvelle 
existence donnée à Orphée; on veut entendre 
la grande cantatrice enlever superbement 
l 'Evohé comme elle enlevait l'air de la Coupe. 

Aidé d'Hector Crémieux, Jacques prépare 



SA VIE ET SON OEUVRE 00 

déjà le menu du souper qui fêtera la 400"; il a 
des semaines devant lui pour terminer la nou- 
velle version des fîaucai'ds, écrire les chœurs, les 
ensembles ajoutés à la partition d'Ems : Orphée 
ne quittera l'afliche des Bouffes que le 20 février. 

Dans l'intervalle, les Ganaches portent à son 
apogée la gloire de Victorien Sardou, on bataille 
autour du Fils de Giboyer, et Capoul fait dans 
la Déesse et le Berger de Duprato sa première 
création. 

Le 16 novembre au matin, Paris apprend 
l'horrible accident dont Emma Livry vient, 
d'être la victime, brûlée pendant la répétition de 
la Muette^ transportée mourante chez elle. La 
rue Lafïîtte est assiégée, on s'arrache le bulletin 
des docteurs, on s'inscrit en foule chez cette 
exquise Farfalla, tant adorée et tant respectée. 

Une autre idole nait en même temps aux 
Parisiens : Adelina Patti, qui débute dans la 
Somnambula. 

Le 15 décembre, la façade du Châtelet s'illu- 
mine ; trois loges de face ont été réunies et ratta- 
chées au foyer par un salon improvisé. A sept 
heures et demie, les voitures de la Cour s'ar- 
rêtent sur la place : le prince Impérial va pour 
la première fois au théâtre. L'Impératrice est 
restée derrière lui jusqu'à l'apothéose, toute sou- 
riante à la joie de son fils. 



86 OFFENBAGH 

La rue Favart célèbre la 1000^ de la Dame 
Blanche en même temps que le passage Choi- 
seul la 400" d'Orphée. 

Le 20 février 1863, première des Bavards. La 
muse d'Offenbach ne s'est jamais révélée plus 
délicate et plus spirituelle ; il a écrit là une véri- 
table partition d'opéra-comique où tout babille 
délicieusement, les voix et l'orchestre. 

Madame Ugalde porte le travesti de Rolland. 
De cette même voix chaude qui enlève la chan- 
son à boire si joliment rythmée, elle dévide 
l'amusante causerie au mouvement toujours 
croissant, elle soupire la romance : « Sans 
aimer, ah ! peut-on vivre ». Elle joue avec une 
verve qui brave la fatigue, et chante « avec cet 
enthousiasme qui défie la satiété », c'est ainsi 
que M. Jouvin résumait son jugement. 

Grand succès aussi pour Désiré qui, en com- 
pagnie de madame Ugalde et d'Edouard Georges, 
fit de la scène des biscuits un chef d'œuvre de 
comique. 

Bataclan, la Chanson de Fortunio, pour les 
débuts de M"^ Dartaux, accompagnent les Ba- 
vards jusqu'aux premiers jours d'avril. Puis 
quelques représentations d'0?*p/iëe et le théâtre 
ferme ses portes. 



SA VIE ET SON OEUVRE 87 

LISGHEN ET FRITZGHEN 

Les Géorgiennes. 

Au lendemain de la clôture, les Bouffes sont 
abandonnés -aux ouvriers. Quelques semaines 
plus tard, rien ne restait de l'ancienne salle, 
et, tandis que le théâtre actuel s'élevait rapide- 
ment, la troupe s'éparpillait aux quatre points 
cardinaux. Une partie, conduite par M. Des- 
monts, prenait la route de Lyon, emmenant avec 
elle Orphée et les Dames de la Halle; d'autres 
s'envolaient vers Bade, vers Ems, où chaque 
été le répertoire d'Offenbach régnait en maître. 

Cette année-là, Jacques s'y était installé, 
emportant pour 'charmer ses loisirs quatre par- 
titions à terminer : les Fées du Rhin, comman- 
dées par l'Opéra de Vienne,- la Belle Aurore 
réservée à Berlin, les Géorgiennes destinées 
aux Bouffes et // signor Fagoto promis au petit 
théâtre d'Ems. 

Un samedi soir, M. Briguiboul voulant fêter 
le grand succès remporté par une de ses opé- 
rettes, réunissait le maestro et ses amis à l'éta- 
blissement des jeux. Durant le souper, la con- 
versation tomba sur la merveilleuse facilité de 



88 OFFENBAGH 

travail de Jacques. Les intimes citaient des 
exemples prodigieux, le dépeignaient à l'ou- 
vrage au milieu du caquetage de ses enfants, du 
bruit, des rires. Lui alors, par une sorte de 
coquetterie, de proposer cette gageure : en huit 
jours il écrirait, orchestrerait et ferait répéter 
un acte. 

Le pari est tenu, et Offenbach fixe au samedi 
suivant l'exécution de sa promesse, à la condi- 
tion qu'un livret lui sera fourni dans les vingt- 
quatre heures. 

M, Paul Boisselot, qui était parmi les convi- 
ves, offre sans plus tarder un acte apporté de 
Paris à tout hasard, attendant au fond de sa 
malle la venue du musicien que la Providence 
met sur le chemin de chaque poëte. — La pro- 
position est acceptée, le manuscrit envoyé le 
lendemain dès l'aube à l'hôtel de Jacques. Et 
le samedi suivant, une salle enthousiaste 
acclame chaque morceau de Lischen et Fritz- 
chen^ précédé d'un autre acte charmant : Il 
sigyioT Fagotto. 

Tandis. qu'Offenbach se reposait de la sorte, 
sa musique faisait une seconde apparition au 
théâtre du Palais-Royal, à vingt-quatre ans de 
distance de la première : après Pascal et 
Chanibord, joué en 1839, le Brésilien de 
MM. Meilhac et Halévy (9 mai 1863). Le nom 



SA \'IE ET SON OEUVRE 89 

de Jacques ne figurait pas davantage cette fois-ci 
sur l'affiche de l'acte joué par M^'" Schneider, 
Brasseur et Gil-Pérez, mais tout Paris n'en fre- 
donna pas moins le : « Voulez-vous accepter 
mon bras ». 

L'année 1863 va s'achever et on attend encore 
la réouverture des Bouffes. Tous les corps de 
métier se coudoient dans le théâtre ; devant un 
public de maçons et de tapissiers, sous l'œil des 
menuisiers et des gaziers, les artistes répètent. 

Les portes ne sont pas encore posées le 5 jan- 
vier 1864, jour de l'inauguration solennelle; 
sous les tentures clouées à la hâte, le froid se 
glisse dans la salle, mais le thermomètre lui- 
même ne peut rien contre Jacques. Si, malgré 
la grâce de M"" Irma Marié, on fait un accueil 
réservé à l'Amour chanteur, quelle revanche 
quand vient le tour de Lischen et Fritzchen. 
Paris confirme le jugement d'Ems ; sur les rives 
de la Seine comme aux bords de la Lahn, on 
acclame l'opérette improvisée, de l'Offenbach 
de derrière les fagots, et avec elle. M"" Zulma 
Bouffar, étoile à son aurore. 

Rassuré sur le sort des Bouffes, Jacques a pris 
la route de Vienne, surveillant dès le jour de 
son arrivée les études des Fées du Rhin sur la 
scène de l'Opéra. Telle est sa rage de travail que 
le soir de la première, il ne peut, vaincu par la 



90 OFFENBAGH 

fatigue, se traîner jusqu'au pupitre. C'est de 
la coulisse qu'il assiste, le 4 février, au triomphe 
de son œuvre. 

Le il, réussite complète de Fagotto au Carl- 
theater; le 15 enfin, à l'An der Wien, succès 
prodigieux de la Demoiselle en Loterie aug- 
mentée de sept morceaux. 

Toutes les fatigues sont oubliées et Jacques 
se dirige à la hâte vers Paris où se répètent les 
Géorgiennes. 

Il veut prodiguer ses soins à cette partition 
qui doit être le dernier ouvrage donné au passage 
Choiseul. 11 l'a déclaré bien haut, il ne veut, 
durant deux années, s'occuper que de la repré- 
sentation à Paris des Fées du Rhin et d'un 
opéra-comique dont le livret l'a empoigné. 

Serment de musicien ! 

Sur son théâtre reconstruit, rien ne semblait 
impossible à Varney : il avait accueilli à bras ou- 
verts les Géorgiennes, que leur déploiement de 
mise en scène semblait destiner bien plutôt au 
Châtelet ou à "la Porte-Saint-Martin. La ten- 
tative, si hardie qu'elle parût, fut couronnée 
d'un succès complet, malgré l'incident qui faillit 
interrompre la pièce dès les premiers soirs. 

A l'armée des Géorgiennes, il fallait un ba- 
taillon complet d'étoiles et Varney, jaloux d'as- 
surer à ses affiches l'attrait d'un nom, avait 



SA VIE ET SON OEUVRE 91 

engagé M™® Saint-Urbain, maintes fois applaudie 
des habitués du Théâtre Italien. 

De gre ou de force, mais en tous cas très-brus- 
quement, il fallut que la cantatrice abandonnât 
le rôle de Feroza à la 5'' représentation et le 
funèbre mot : Relâche apparut sur les portes 
closes des Bouffes-Parisiens. 

Mais le surlendemain, la rue Monsigny s'illu- 
minait de nouveau : en quarante-huit heures, 
M""" Ugalde avait appris le rôle redoutable et se 
déclarait prête à paraître devant le public. 

Cent représentations ne suffirent pas à satis- 
faire la curiosité des Parisiens. Chacun voulait 
voir l'imposante entrée de Léonce, fièrement 
juché sur son éléphant — un chef d" œuvre de car- 
tonnage ; — les lorgnettes faisaient prime quand 
arrivait l'armée des Géorgiennes : douze ado- 
rables tambours précédant la générale Ugalde, 
tout un état-major d'officiers exquis conduits 
par M"®' Zulma Bouffar, Taffanel, et derrière 
M"® Lange, le porte-drapeau, deux compagnies 
aussi pimpantes et aussi coquettes que leurs chefs . 

Les oreilles n'étaient pas plus sacrifiées que les 
yeux:desapplaudissementsfrénétiquessaluaient 
M™® Ugalde après la chanson de la treille, l'air à 
boire, et surtout cette irrésistible Marseillaise 
des femmes, qui couronnait la partition des 
Géorgiennes. 



92 OFFENBACII 

A côté du rôle de Feroza, fièrement campé, à 
l'allure martiale, le Pacha Rhododendron, sous 
les traits épanouis de M. Pradeau, avait de quoi 
charmer les amateurs de refrains lestement 
troussés. 

Le rideau tombé sur la dernière représenta- 
tion des Géorgienyies^ la troupe des Bouffes 
emporte les costumes d'Orphée, de Fortunio, 
des Dames de la Halle, et commence une fruc- 
tueuse tournée à travers les départements. 

Jacques passe la frontière et donne à Ems la 
primeur de deux opérettes de MM. Nuitter et 
Tréfeu, le Soldat magicien, — baptisé plus tard, 
au passage Choiseul, le Fifre enchanté — et 
Jeanne qui pleure et Jean qui rit. 

Extrait d'une lettre adressée à M'"® Offenbach, 
ce programme de la journée du maestro : 

« A 6 h. 1/2, je me suis levé et j'ai bu. 

» A 9 heures, Désiré et Paul sont venus pour 
w prendre une leçon sur Jeanne. 

» A 10 heures, j'ai assisté à la répétition géné- 
» raie de Fortunio. 

» A il heures, déjeuner. 
» A midi, répétition du Soldat. 

» A 2 h. 1/2, visite à M. de Talleyrand, le 
» ministre de France à Berlin, qui m'avait prié 
» d'aller le voir pour me présenter à sa femme. 

» A 4 heures, mon bain. 



SA VIE ET SON OEUVRE 93 

» Il est 5 heures, j'écris à toi. 

» A G heures, je dine. 

» Ce soir, à 7 h. 1/2, ensemble de Jeanne et 
» du Soldat chez moi. » 

Bravos frénétiques, pour les deux partitions 
créées par M'"" Albrecht, sérénades sous les fenê- 
tres du maestro qui passe le Rhin à toute vapeur 
et gagne Etretat où ses amis l'attendent. 

Puis, retour brusque à Paris, la discorde est 
aux Bouffes, dont le gouvernement se trouve 
encore une fois modifié. Une brouille éclate entre 
Jacques et la direction Hanapier, les huissiers 
se mettent en campagne. 

Une correspondance aigre-douce s'engage 
dont la presse recueille parfois les échos, jus- 
qu'au jour où, venant frapper à la porte du 
Maitrepour poursuivre leur œuvre d'apaisement, 
les négociateurs apprennent qu'il a, le matin 
même, pris la route de Vienne où les Géorgien- 
nes se répètent. 



CHAPITRE III 



I 864-1 872 



LA BELLE HÉLÈNE 



Coscoletto — Les Bergers. 

En l'an de grâce 1804, un vent de discorde 
s'abattit sur les théâtres parisiens. Offenbach, en 
froid avec les Bouffes, jurait un éternel adieu au 
passage Choiseul; Ilortense Schneider, irritée 
du refus persistant opposé à toutes ses demandes 
d'augmentation, rompait brusquement avec le 
Palais-Royal. 

Plutôt que d'ajouter quelques billets bleus 
aux six mille francs qu'il lui donnait chaque 
année, le théâtre laissait échapper la créatrice 
de Mimi Bamboche, de la Mariée du Mardi- 
Gras, des Diables Roses. 

Rentrée chez elle, mademoiselle Schneider 



96 OFFENBAGH 

qui, pour la centième fois, venait de renoncer à 
tout jamais à la scène, congédie sa maison et 
un télégramme avertit sa mère de sa prochaine 
arrivée à Bordeaux. 

Les malles encombrent l'appartement, le dé- 
ménagement précipité donne aux salons une 
apparence de pillage, quand soudain le timbre 
retentit. 

Seule en ce moment, la fugitive n'a garde de 
répondre à la sonnerie précipitée, violente. Mais 
une voix qu'elle croit reconnaître se mêle au 
carillon et la décide à parlementer. « Qui est 
là? » — « Moi, Ofîenbach! » — et la conversation 
■ s'engage à travers la porte entre le maestro 
qu'accompagne Ludovic Halévy et son ancienne 
pensionnaire. 

« Je vous apporte un rôle, un rôle éton- 
nant. » 

— « Trop tard, mon cher! je renonce au 
théâtre. » — L'argument parait sans force sur 
Jacques. — « Une création superbe pour le Pa- 
lais-Royal. » — A ces mots un cri de rage répond 
de l'antre côté de la serrure ; la porte s'ouvre et 
au milieu du vestibule, dans l'entassement des 
colis, Hortense Schneider, avec des impréca- 
tions terribles, défend qu'on prononce désormais 
devant elle le nom du théâtre maudit. 

Les deux collaborateurs profitent d'un mo- 



SA VIE ET SON OEUVRE 97 

ment d'accalmie pour lui vanter le rôle qu'elle 
refuse avant que de le connaître : une pièce 
grecque, l'enlèvement d'Hélène par Paris. Quel 
cachet d'adorable fantaisie elle eût imprimé au 
personnage de la Reine ! Comme elle eût déli- 
cieusementraillélesbons vieux héros d'Homère ! 

Jacques s'est approché du piano ; il fredonne 
l'air : Amours divins^ l'Invocation à Vénus, 
les couplets : Un Mari sage, que mademoiselle 
Schneider, assise sur une malle, écoute charmée 
et redemande; mais elle se tiendra parole 
malgré tout. 

Quelques heures plus tard, l'express l'entraîne 
vers Bordeaux, joyeuse de sa liberté mais un 
peu jalouse déjà de la rivale qui créera le rôle 
d'Hélène. 

Une promenade à travers les allées de Tourny, 
une flânerie le long des quais et voilà Paris 
détrôné, oublié presque dès le premier jour 
quand survient une dépêche d'Offenbach : 
« Affaire ratée au Palais-Royal, mais possible 
aux Variétés. Répondez. » 

11 faut éloigner la tentation : le souvenir des 
6000 francs par an à la rue Montpensier en 
fournit le moyen. Mademoiselle Schneider va 
exiger un chiffre exhorbitant et les pourparlers 
seront vite rompus. « Je demande 2000 francs 
par mois », répond le télégraphe. 

6 



"98 OFFENBAGH 

Dépêche du lendemain, celle-ci signée de 
Cogniard : « Affaire entendue, venez vite. » 

De la même au même : « Parfait ! Demande 
seulement une semaine de repos. » 

Mais deux jours après, Hortense Schneider 
était déjà à Paris, accourait aux Variétés où on 
n'attendait qu'elle pour commencer les études 
de la Belle Hélène. 

Jamais, de mémoire" de régisseur, on n'avait 
vu pareil empressement, pareille rage de tra- 
vail. Les répétitions commençaient avant l'heure 
fixée, se prolongeaient au-delà du terme habi- 
tuel. Chaque soir, durant les entr'actes de la 
Liberté des Théâtres., les coulisses retentis- 
saient des refrains d'Offenbach; des loges, du 
foyer, ils s'envolaient tout joyeux. 

Enfin la Belle Hélène apparaît sur l'affiche 
des Variétés ; nous sommes au samedi, jour de 
la répétition générale, et la première est fixée au 
mardi suivant. 

Dans la salle tous les fidèles. L'état-major de 
Jacques, la campagne des Bouffes achevée, l'a 
suivi sur le nouveau champ de bataille, sûr 
d'avance de la victoire. 

Parmi les jeunes Grecques, Hélène s'avance 
sous ses longs voiles. Elle pleure la mort 
d'Adonis ; puis, de suppliante qu'elle était, sa 
voix se fait audacieuse, lance à toute volée la 



SA VIE ET SON OEUVRE 99 

vibrante phrase : « Il nous faut de Vartiour. » 
L'Opéra-Bouffe a reconquis l'enfant prodigue 
qui lui revient non pas triste et déchu, mais la 
voix agrandie, le geste large, s'imposant dans 
tout son éclat. 

Entrée de Paris : c'est Dupuis, un favori du 
succès qui ne lui a pas été une seule fois infi- 
dèle de Monsieur Garât à la Liberté des 
Théâtres. Aujourd'hui il débute dans un emploi 
nouveau : adieu couplets et duettos ; de par la 
volonté d'Offenbach, il va se révéler ténor 
d'Opéra-Comique. La métamorphose n'a guère 
coûté au musicien parfait qu'est Dupuis et les 
amis du maître attendent sans l'ombre d'in- 
quiétude l'air du mont Ida. 

Mais les bravos se glacent sur les lèvres, les 
mains restent muettes : le motif jugé adorable 
par les rares élus à qui Offenbach l'avait fait 
entendre, se déroule avec une lenteur déses- 
pérante, et le morceau s'achève au milieu du 
plus complet silence. 

L'impression fâcheuse est vite dissipée : la 
Belle Hélène ne compte plus que des fana- 
tiques ; on se presse autour de Jacques, on en- 
toure les interprètes, mais rien ne peut faire 
oublier à Dupuis l'échec du Mont-Ida. Il a rega- 
gné Nogent la mort dans l'âme, regardant la 
Marne d'un œil farouche. 



100 OFFENBACH 

Au sortir d'une nuit d'insomnie, il va courir 
chez Jacques, le supplier de lui retirer le rôle 
de Paris, quand un billet arrive, d'une écriture 
plus tourmentée et nerveuse encore que de 
coutume, le réclamant à la minute même. 

Dupuis bondit jusqu'à la rue Laffitte. Sans 
lui laisser le temps de prononcer une parole, 
Offenbach l'entraîne jusqu'au piano, lui fait 
entendre un Mont-Ida nouveau, puis un second, 
puis un troisième. — « Et maintenant, mon 
grand, choisissez ! » 

Hésitation du berger qui se voit plus embar- 
rassé devant les trois couplets qu'en présence 
des trois déesses. Mais le maître le pressant, il 
se décide pour le premier — « C'est celui que je 
trouve le plus joli; » — « Moi aussi, réplique 
simplement Jacques. Maintenant filez à Nogent 
et travaillez ; moi je vais orchestrer. » 

C'était un dimanche, le train était bondé et 
les voyageurs empilés dans le wagon où avait 
sauté le ténor eurent la primeur de l'immortel 
couplet que les orgues, les pianos sans compter 
les théâtres, allaient semer à travers le monde. 
Sans se soucier de ses voisins ébahis, Dupuis 
fredonna, siffla, chanta tant et tant qu'arrivé à 
Nogent il tenait son air et apprenait tout déses- 
péré que la première était retardée de vingt- 
quatre heures. 



SA VIE ET SON OEUVRE 101 

La Belle Hélène (comme les ouvrages d'Of- 
fenbach qui lui succédèrent au boulevard Mont- 
martre), eut dès le soir de sa naissance sa place 
marquée parmi les triomphes légendaires. Bu 
qui s'avance, Un mari sage, Oià Kejohalê, Dis- 
moi Vénus^ Pars pour la Crête éclataient de 
toutes parts, salués du même enthousiasme qui 
avait accueilli Orphée. Les étoiles s'effaçaient 
devant M"^ Schneider, en qui allait s'incarner 
la fortune de l'Opéra-Bouffe. 

Douze heures après la sortie des Variétés, 
Jacques recevait le billet suivant de Victorien 
Sardou qui, mieux et plus sûrement que toutes 
les critiques du monde, disait la victoire de la 
veille : 

« Voilà un grand succès pour vous, mon cher 
ami, et une délicieuse soirée pour nous. Je 
serais allé vous crier bravo au théâtre si je 
n'avais eu à reconduire M'"" Sardou. Mais ce 
matin, à mon réveil, je le crie encore en cher- 
chant à me rappeler le délicieux air de Du- 
puis au l*"" acte et les deux romances de 
Schneider, et le finale du l*" et le finale du 2% 
et la pièce entière d'ailleurs qui m'a trotté 
toute la nuit par la tête. Vos acteurs vous ont 
très-bien servi : Dupuis et Grenier sont très 
amusants, M"" Schneider a joué comme elle 



102 OFFENBAGH 

sait jouer, et aussi chanté avec un art que je 
croyais perdu. 

Je ne vois pas trop, heureux homme, ce qui 
manque à votre triomphe et je n'ai qu'un seul 
regret : c'est de ne pas en être. « 

Eperdus devant des railleries qui s'adres- 
saient à Virgile, ridiculisaient Homère, les clas- 
siques se répandirent en menaces et, par un 
procédé renouvelé à'Orphée, maudissant théâ- 
tre, auteurs, interprètes, mirent ainsi, bien 
malgré eux, le comble à la vogue de la Belle 
Hélène. Jupin et Aristée avaient à jamais con- 
damné l'Olympe ; Hélène et Paris portèrent le 
dernier coup à la Grèce ancienne. 

Après ce retentissant succès, les Bouffes se 
désolèrent plus que jamais d'avoir laissé échap- 
per le Maestro et leur désespoir éclata dans la 
revue de 1865 ; Roland à Rongeveaux, où 
M"^ Irma Marié, sous les traits d'Orphée, rappe- 
laitl'enfant prodigue. Mais les Variétés voulaient 
enchaîner le triomphateur et, sans perdre de 
temps, Cogniard réclama pour son théâtre un 
second opéra-bouffe qui succéderait à la Belle 
Hélène quand les recettes le permettraient. 

C'était laisser aux auteurs tout le temps dési- 
rable. Que la neige s'abattît sur Paris ou qu'un 



SA VIE ET SON OEUVRE 103 

clair de lune illuminât les boulevards, la caisse 
s'emplissait avec une rare monotonie. 

Autre victoire pour le Maestro dans le courant 
de février : il gagne le procès engagé avec les 
Bouffes. Condamné à respecter les traités, le 
passage Choiseul sera forcé désormais à donner 
chaque soir deux actes du répertoire d'Offenbach, 
et à monter par an deux partitions nouvelles. 
Les directeurs parisiens n'ont plus qu'un rêve : 
chercher chicane au musicien et être condam- 
nés à pareille peine. 

Les derniers jours de février, les mois de 
mars et d'avril se passent et Offenbach est invi- 
sible ; il n'a pas paru au café Riche, sa présence 
n'a pas été signalée aux Variétés. L'inquiétude 
s'empare de ses amis, et M. Koning, partageant 
l'anxiété de tous, implore des nouvelles par l'in- 
termédiaire du Nain-Jaune. 

La réponse ne se fait pas attendre. 

« Vous me demandez compte de ma vie de- 
puis trois mois. 

Ce que j'ai fait, ce que je fais, ce que je 
compte faire ? 

Mon passé, mon présent, mon avenir, ma 
bonne et ma mauvaise fortune ? 

Ce que j'ai fait se résume en peu de mots : 

J'ai servi de maréchal des loois à la Belle 



104 OFFENBAGH 

Hélène et je suis parti de Paris pour lui pré- 
parer des logements à Vienne et à Berlin. 

A Vienne, la l""* représentation a eu lieu le 
17 mars et je crois que vous en avez constaté 
vous-même le grand succès 

Le 9 avril, j'étais de retour à Paris. 

Un rhumatisme (entre nous et confidentiel- 
lement c'était la goutte) m'attendait à la gare 
et s'emparait d'une jambe. J'avais quelques 
jours devant moi, je le laissai faire. 

Quand on est mince et sobre comme moi, 
il y a une certaine coquetterie à avouer une 
infirmité qui ne s'attaque en général qu'aux 
puissants de ce monde. 

J'ai eu la goutte, je le déclare et vous pou- 
vez l'imprimer; ce qui ne m'a pas empêché 
de terminer à l'amiable nos différends avec 
les Bouffes. 

Vous connaissez la conclusion ; je prends la 
direction artistique du théâtre que j'ai fondé. 

Comme j'avais encore à faire en Allemagne, 
bon gré, mal gré, la goutte s'en est allée ; je 
suis reparti pour Berlin où j'ai conduit la pre- 
mière représentation de la Belle Hélène. Succès 
au moins aussi grand qu'à Vienne et je suis 
revenu après la 3'. 

Voilà pour le passé ! 

Le présent prépare l'avenir : 



SA VIE ET SON OEUVRE 105 

1° Je fais une pièce en deux actes i)Our 
Ems : le Lazzarone. 

Mes collaborateurs sont MM. Nuitter et 
Tréfeu. 

2" Trois actes pour les Bouffes (les Bergers^ 
paroles de MM. Hector Crémieux et Philippe 
Gille). 

3" Barbe Bleue, la grande pièce d'hiver 
pour les Variétés, avec Ludovic Halévy et 
Meilhac 

Mais ce qui m'occupe plus que tout cela, 
c'est la réorganisation du personnel des Bouf- 
fes » 

Aux Variétés, encore et toujours la Belle 
Hélène. Les recettes se maintiennent à des hau- 
teurs telles qu'il a été décidé, aux approches de 
la centième, qu'on reculerait de cinquante jours 
le traditionnel souper. — La fête est célébrée 
chez Petèrs, une des dernières nuits de mai. 

Entre Offenbach et Villemessant, Hortense 
Schneider, toute scintillante de diamants ; au- 
tour de la reine. M"*' Ugalde, Pierson, Tostée, 
Alphonsine, Julia H***, Irma Marié, Renaud, 
Gervais; MM. Albéric Second, Dupuis, Noriac, 
Prével, Cogniard, Mitchell, Thiboust, Barrière, 
Claudin, Marx, etc., etc. — Deux toasts accla- 



106 OFFENBACH 

mes, celui du compositeur à l'étoile et la 
réponse de la même au même. 

Les Bouffes sont fermés, aux Variétés les in- 
terprètes de la Belle Hélène réclament quelques 
semaines de repos ; c'est le momentpour Jacques 
d'aller par delà la frontière cueillir les lauriers 
de chaque été. Suivons ses amis à Ems, applau- 
dissons avec eux quand le 24 juillet il monte au 
pupitre et dirige la ravissante ouverture de 
Coscoletto, l'opëra-bouffe en deux actes de 
MM. Nuitter et Tréfeu, qu'il annonçait à M. Ko- 
ning sous le titre du hcizzarone. 

La partition entière est acclamée, personne 
ne songe à contester le succès qui se traduit 
par le cortège obligé d'ovations, de sérénades, 
de soupers ; les artistes ne sont pas oubliés dans 
le concert d'éloges qui salue l'œuvre nouvelle et 
l'on vante à l'envi mesdames Albrecht (Cosco- 
letto) Lovato, et Delmary, Falchieri, Gourdon 
et Gerpré. Chacun, le lendemain, se sur- 
prend à fredonner la phrase enlevante : Le 
Volcan fwine^ ou le final « Xous sommes tous 
empoisonnés. » 

Sans laisser à Jacques le temps de savourer 
son triomphe, on le réclame en France : le 
curé d'Etretat lui rappelle que le mariage de 
mademoiselle Offenbach avec M. Comte est 
proche et qu'il a besoin de lui pour achever les 



SA VIE ET SON OEUVRE 107 

études de la messe composée pour cette cir- 
constance solennelle. Et voilà Jacques maître 
de chapelle : il fait travailler les chantres et les 
enfants de chœur pendant les rares instants 
dérobés à ses invités. 

Il n'en faut pas moins penser au profane. 
Les avis des Bouffes se succèdent : songe-t-il à 
leur réouverture prochaine? a-t-il terminé le 
travail promis? 

Rien ne sera oublié et le passage s'illumine le 
21 septembre, fêtant à la fois le retour du 
maître et la première des Refrains des Bouffes. 
C'est une sorte de revue, un véritable kaléidos- 
cope dans lequel défilent les succès remportés 
au carré Marigny ou rue Monsigny, des Deux 
Aveugles aux Géorgiennes. Avec une galan- 
terie toute chevaleresque, on a même fait une 
place aux Variétés et Bu qui s avance est du 
eortège. 

Berthelier et Lise Tautin reviennent au ber- 
cail eux aussi, lui pour chariter la gigue du 
Rêve d'une nuit d'été, elle, pour se couronner 
encore des pampres de la Bacchante. Léonce 
en Aristée, Désiré, Desmonts, Irma Marié en 
Valentin, Valtesse en Vénus, Testée sous le 
costume du page Amoroso , Zulma Bouffar, 
Frasey, Garrait, un long etc., toute la troupe 
4epuis les maréchaux jusqu'aux soldats. 



108 OFFENBACH 

Six semaines après, la veille même de la 
Famille Denoiton, Jeanne qui pleure et Jean 
qui rit, retour d'Ems, où nous l'avons signalé 
l'année précédente. Mademoiselle Bouffar hérite 
du double rôle crée au Kursaal par mademoi- 
selle Albreclit. 

Offenbach mène de front ses grands ouvrages 
de l'hiver : on s'occupe déjà de Barbe Bleue 
aux Variétés, des pourparlers sont entamés avec 
le Palais-Royal et, aux Bouffes, les Bergers vont 
être prêts. 11 ne fait un mystère à personne de sa 
préférence pour cette dernière partition, pas 
plus que de l'enthousiasme que lui a inspiré la 
pièce d'Hector Crémieux et Philippe Gille. 

« Au premier acte, nous sommes en pleine 
antiquité, écrit-il à Villemessant, et pour mon- 
trer à la mythologie que je n'avais pas de 
parti pris contre elle, je l'ai traitée en Opera- 
Seria — étant entendu, n'est-ce pas ? que la 

musique Séria n'exclut pas la mélodie 

Au 2*^ acte j'ai nagé en plein Watteau et j'ai 
mis tous mes efforts à me souvenir (c'est si 
bon de se souvenir) de nos maîtres du 
xviii" siècle. Dans l'orchestre comme dans la 
mélodie, j'ai tâché de ne pas m'éloigner du 
style Louis XV dont la traduction musicale 
me séduisait tant. 

Au 3" acte, j'ai cherché à réaliser la mu- 



SA viK p:t son oeuvre 109 

sique Courbet. — Nous avons choisi, autant 
que possible, les tableaux où les femmes sont 
habillées. Vous apprécierez notre réserve. 

» Je me résume en vous affirmant que je n'ai 
jamais écrit une partition avec plus d'amour, 
ayant à remplir le cadre le plus heureux que 
je pusse souhaiter : trois époques, trois cou- 
leurs différentes réunies dans le même 
opéra. » 

La dramatique ré[iétition générale du 5 dé- 
cembre allait encore faire parler des Bergers 
avant la première. 

Les pasteurs prosternés invoquaient Eros 
quand une explosion formidable retentit : l'outre 
de gaz qui devait illuminer d'une auréole l'appa- 
rition de mademoiselle Zulma Bouffar, venait 
d'éclater et soudain, au milieu des cris de ter- 
reur, la salle est plongée dans l'obscurité. 

Un affolement pareil est chez tous, gagne les 
du théâtre. On se précipite à travers le 
labyrinthe des escaliers ; dans le passage, artistes 
et choristes en costume grec ou en habit 
Louis XV se comptent anxieux ; ils entourent 
madame Frasey-Berthelier, évanouie sous le 
coup de la frayeur à laquelle elle devait bientôt 
succomber. 

Cette intervention inattendue de la tragédie 

7 



110 OFFENBAGH 

dans rOpéra-Bouffe retarde de quelques jours 
seulement la représentation des Bergers. 

Le 11 décembre, salué par une triple salve, 
Offenbach prend place au pupitre. 

Il avait dit vrai : rarement musicien se trouva 
en présence d'un livret aussi complexe; jamais 
compositeur ne rendit avec un tel bonheur , 
une égale délicatesse de coloris, les contrastes 
qui étaient le fond même de ces trois actes : 
V Idylle (Berihelier, mademoiselle Irma Marié), 
les Trumeaux (Léonce, madame Frasey , enfin 
la Bergerie réaliste (Désiré, Gobin, mademoi- 
selle Tautin). 

Le public, changé dans ses habitudes par cette 
partition tour à tour dramatique, délicate, 
joyeuse, ne tarda guère à bouder le théâtre. 

Le grand succès de la première représenta- 
tion fut un feu de paille; malgré leur mise en 
scène si artistique, malgré le ravissant tableau 
du second acte d'une couleur à rendre Watteau 
jaloux, avec ses satins, ses houlettes enruban- 
nées, les Bergers se traînèrent à grand peine 
jusqu'au mois de février. 

Le bœuf qui figurait dans le cortège et en 
l'honneur duquel la régie avait été transformée 
en étable, même les polémiques engagées par 
les journaux de l'opposition à propos des prin- 
cipes de 89 mis en cause par Désiré, rien ne put 



SA VIE ET SON OEUVRE 111 

vaincre l'inexplicable éloignemenl du public 
qui céda seulement devant la reprise d'Orphée 
aux Enfers. 



BARBE-BLEUE 
La Vie Parisietuie 



Nouvelle direction, nouvelle brouille avec 
Jacques qui abandonne les Bouffes pour la 
seconde fois. La séparation durera trois ans. 

Libre du côté du passage Choiseul, il se 
voue tout entier aux Variétés où l'on annonce la 
lecture de Barbe-Dleue. 

La simple justice, en même temps qu(> la 
plus élémentaire politique exigeaient qu'on des- 
tinât les principaux rôles aux créateurs de la 
Belle Hélène. Mais avec la distribution, les diffi- 
cultés commencent. 

M. Koning, envoyé par Hoslein, alors direc- 
teur du Cliàtelet, est venu proposer à mademoi- 
selle Schneider un engagement à raison de 
300 francs par soirée. L'offre est tentante, mais 
la diva refuse de quitter son théâtre des Va- 
riétés avant d'avoir fait part de ses projets au 



il2 OFFENBAGH 

directeur et aux auteurs dont son départ, elle le 
sait, modifierait tous les plans. 

L'alarme fut de courte durée : les 300 francs 
que proposait le Chàtelet furent donnés par les 
Variétés. De ce jour-là, aucun traité écrit n'en- 
chaina llortense Schneider à son théâtre ; le 
seul lien qui les unit fut une parole loyalement 
gardée de part et d'autre jusqu'à la brusque et 
inexplicable rupture dont nous parlerons à pro- 
pos de la Boulangère. 

Certains de conserver leur étoile, MM. Meil- 
hac et Halévy convoquent les artistes pour leur 
lire le poème. Dupuis écoute imperturbable 
et se retire en déclarant qu'il refuse le rôle de 
Barbe-Bleue; même, afin de prouver combien 
sa décision est inébranlable, il n'assiste pas à 
la lecture musicale. 

Mais Jacques s'était juré d'avoir son ténor: il 
l'appelle auprès de lui, chante et parle, joue et 
mime, et le lendemain, le révolté était le premier 
arrivé à la répétition des Variétés. 

Rien de plus rare au théâtre qu'un succès 
venant après un succès : le public rendu diffi- 
cile, exigeant plus quand il devrait au contraire 
montrer plus d'indulgence, faisant des compa- 
raisons involontaires, réclamant d'autres effets 
des mêmes artistes, tout semble se liguer contre 
les auteurs fidèles. L'étourdissante réussite de 



SA VIE ET SON OEUVRE 113 

la Belle I/e/è?jedevaitdoiic inspirer des craintes 
sérieuses pour la fortune de Barbe-Bleue. 

Pourtant , on applaudit lîuulotte et Barbe- 
Bleue, comme on avait applaudi Hélène et Paris; 
Saphir et Popolani prirent la place d'Oreste et de 
Calchas. Ma première femme est morte et tant 
d'autres pages avec elle, furent jugées dignes 
de tous les dérangements musicaux qui s'étaient 
attaqués à la précédente partition. 

Le triomphe de la première (5 février 1866) fut 
encore plus vif et l'on put juger, à la violence de 
certaines attaques parues dès le lendemain, la 
portée de cette nouvelle victoire gagnée par 
rOpéra-Bouffe. 

Les Variétés devenaient le temple consacré à 
Ofîenbach ; là se ruait la foule de ses adorateurs, 
là se précipitaient les étrangers le soir même de 
leur arrivée à Paris ; les directeurs du monde 
entier y envoyaient leurs pensionnaires saisir 
au passage un geste de Schneider, une into- 
nation de Dupuis. 

Plus un jour ne se passe sans que les jour- 
naux retentissent du nom de Jacques ; tous les 
directeurs sont suspendus à la sonnette de la 
rue Lafïitte, l'étranger le réclame; aujourd'hui 
on annonce une lecture, demain une excursion 
de quelques jours, pour conduire à Vienne ou à 
Berlin le dernier ouvrage monté à Paris. Les 



J 1 'i OFFENBACII 

projets s'entassent, les courriers de théâtre ac- 
cueillent tous les bruits qui circulent : c'est un 
Panurge écrit pour la Porte-Saint-Martin, le 
maestro termine pour les Variétés les Ainours 
de Louis XV, le Calife Aroun-al-Raschid est 
promis au Chàtelet. 

Pour l'instant, le Maître n'a qu'à encaisser les 
droits d'auteur de Darbe-Dleue qui résiste vic- 
torieusement à l'été, à travailler à la Grande- 
Duchesse et à mettre la dernière main à la Vie 
Parisienne dont la lecture va être faite au 
Palais-Royal. 

La folie du jour n'avait pas épargné le théâ- 
tre Montansier. A la veille de l'Exposition , 
M. Plunkett avait voulu se mettre sous la pro- 
tection du triomphant compositeur; il avait de- 
mandé à avoir, lui aussi, son opéra-bouffe, mais 
à celte condition qui eût fait bondir tout autre 
musicien, que la partition serait interprétée par 
les pensionnaires du théâtre. 

M'"'' Céline Montaland s'était maintes fois 
déjà, et non sans éclat, mesurée avec des couplets 
de vaudeville ; M'"'' Paurelle, dans son passage 
aux Délassements-Comiques et aux Bouffes, avait 
affronté les croches avec une certaine assurance ; 
M^'" Honorine ne pouvait davantage inspirer 
d'inquiétudes sérieuses ; quant à M'"'' Thierret, 



SA VIK ET SON OEUVRE 115 

sa fantaisie se riait de toutes les ditïîcultés. Mais 
en considérant les ténors mis en ligne par 
M. Plunkett, il faut avouer que le péril était 
grand. Et pourtant, Jacquesréalisa le programme, 
écrivit pour l'organe un peu voilé de Brasseur, 
l'aphonie de Hyacinthe, le registre indécis de 
Gil-Pérés et de Lassouche comme il l'eût fait 
pour Dupuis ou Berthelier. 

Pendant qu'il dirigeait au Palais-Royal les 
études do la ]'ic joarisienne^ les Bouffes rou- 
vrent sous la direction de M. Varcollier, le mari 
de M'"" Ugalde, et plus que jamais le Maître 
reste en froid avec la scène créée par lui. Les 
relations étaient tendues à ce point que dé- 
fense avait été faite, par ministère d'huissier, de 
remonteraupassageChoiseulunactequolconque 
de son répertoire. On passe outre et Daphnis est 
donné, avec M""' Ugalde dans le rôle du berger. 

Les querelles entre auteurs et directeurs sem- 
blent être à l'ordre du jour: c'est aussi le mo- 
ment où Victorien Sardou, irrité des révélations 
de certains journaux, relatives à sa pièce du 
Vaudeville, retire Maison-Neuve prête à pas- 
ser. La résistance de M. Ilarmant eut raison de 
cette boutade, de même que la ténacité de 
M. Varcollier rendit vaine la méchante humeur 
d'Offenbach. 

Au Palais-Royal, on va fixer la date de la 



116 OFFENBAGH 

première ; les interprètes ont apporté une ar- 
deur sans égale aux répétitions ; chacun est 
ravi, nul ne songe à jalouser son voisin. Les 
vœux de M. Plunkett ont été exaucés : tous les 
créateurs font partie du théâtre, à l'exception de 
M"'' Zulma Boufîar engagée pour le rôle de la 
gantière, peu important au point de vue mu- 
sical le jour de la lecture, et transformé au cours 
des études. 

Mais cette helle confiance, cette foi absolue 
s'écroulent à la veille du grand jour. La répé- 
tition générale de la Vie Parisienne est restée 
célèbre dans les fastes du théâtre : M^'" Paurelle, 
n'étant que du 3° acte, ne s'est pas fait faire de 
toilette nouvelle, tant elle est persuadée que 
la pièce s'arrêtera en route ; la peur s'empare 
de MM. Meilhac et Halévy, à ce point même 
qu'ils proposent au directeur de retirer l'ou- 
vrage si laborieusement monté. Jacques est 
moins effrayé , s'il faut en croire ce billet à 
M"'" Schneider : 

« Ma chère amie, 

» Je sais que Meilhac s'est chargé de ta loge — 
il fallait bien que tu sois à notrepremiére — une 
première de moi sans mes filles chéries, Hélène 
et Boulotte, aurait été une chose impossible. 

« A demain donc. J'espère que tu useras plus 



SA VIE ET SON OEUVRE 117 

d'une paire de gants en applaudissant les choses 
adorables que j'ai faites dans la Vie Parisienne. 
A ces jours-ci notre lecture. 

Ton père respectueux. 

Jacques OFFENBAcn. 

Le 31 octobre, M"" Schneider ne fut pas seule 
à exaucer la prière du Maître et nombreux ont 
été les dégâts causés à toutes les pointures par 
les salves que souleva, de la première note à la 
dernière, la partition endiablée. La princesse 
de Metternich elle-même fut infidèle à Wagner. 

Quelle surprise c'était d'entendre Gil Pérès 
fredonner les couplets des marquises, Brasseur 
enlever l'air du Brésilien, Hyacinthe soupirer 
auprès de M"'-' Paurelle : L'amour est une 
échelle iynmense. 

On oubliait de regarder M'"'' Céline Montaland 
pour écouter son joli rondeau : Je suis encore 
tout éblouie. 

On n'eut à reprocher que quelques longueurs 
à la pièce, notamment le quatrième acte dis- 
paru depuis, occupé tout entier par M""-" de 
Quimper Karadec et Gardcfou. 

La partition achetée 12,000 francs par l'édi- 
teur Heu, Otfenbach ne s'occupe plus que de la 
Grande Duchesse (d'abord annoncée sous le 
titre de la Chambre-Bouge). 



118 OPFENBACH 

LA GRAN'DE-DUGHESSE DE GÉROLSTEIN. 

Voici que sonne la première heure de 1867. 
Tous les regards sont tournés vers le Champ- 
de-Mars où le Palais de l'Exposition s'achève ; 
les théâtres comptent bien ne pas être les der- 
niers à recueillir la pluie d'or qui va s'abattre 
sur Paris. Ils font assaut de coquetterie, ils as- 
pirent à se rendre irrésistibles. 

A rOpéra-Comique, l'injuste sentence rendue 
contre Mignon^ le soir de sa naissance, est 
déjà réformée ; la Source donne à M. Delibes 
ses grandes entrées à l'Opéra. La Porte Saint- 
Martin monte la Reine Cotillon de tapageuse 
mémoire. A la Gaité, l'arrivée de Miss Menken 
est pour les Pirates de la. Savane le signal 
d'une nouvelle jeunesse. Le Gymnase et le 
Vaudeville n'ont garde d'abandonner Nos Dons 
Villageois et Maison Neuve. Quant aux Va- 
riétés, elles ont simplement rappelé à elles 
Hélène et Paris et on a couru, comme au premier 
jour, se griser de Bu qui s'avance, de Pourquoi 
Vénus, de toutes ces pages que pas un Parisien 
n'ignore. 

On se souvient de la querelle fameuse sur- 
venue entre mesdames Schneider et Silly, ter- 



SA YIK ET SON OEUVRE 119 

minée par la défaite tlOresle dont le rôle est 
confié à M''° Berthe Legrand. 

Aux Bouffes, on n'a qu'un rêve : reprendre 
Orphée, mais Offenbach persiste dans son refus, 
interdit plus cjue jamais son répertoire à la di- 
rection Varcollier. Hector Crémieux, moins 
cruel, est disposé à accorder le laissez-passer 
demandé par Eurydice, d'autant plus que, cette 
fois encore, elle se présente sous les traits de 
M'"" Ugalde. Mais on n'a pas de Cupidon, on se 
désole, lorsque Cora Pearl se présente. Le 
théâtre l'a tentée et, peu habituée qu'elle est à 
résister à ses caprices, elle se déclare prête à 
débuter. 

La joie règne dans le passage Choiseul; il 
n'est pas de loge assez belle pour la divinité nou- 
velle; à la hâte on prépare la grande pièce qui 
est aujourd'hui le cabinet directorial. Et, quand 
elle entre en scène à la première répétition, do 
quels regards curieux on la dévore ! Il n'est plus 
bruit dans tout le théâtre que des splendeurs de 
son hôtel, des murs tendus de soie bleue bro- 
chée d'or, de la salle de bains tapissée en onyx, 
de ses huit voitures, des dix chevaux de ses 
écuries. 

Le 20 janvier, Keupidon affronte le public ; 
et quel public ! Klialil-Bey, prhice Murât, ducs 
de Mouchy. de liamilton, Mustapha-Pacha. 



l'?0 OFFENBACH 

Pietri, de Sagan, Davilliers, de Richelieu, de 
Cossé-Brissac, Ezpeleta, Blount, de Caumont- 
Laforce, prince Troubetzkoy, Emile Augier, de 
Gontaut-Biron, Daru, Hallez-Claparède, de 
Caux, Narisclikine, Vacquerie, Nigra, de Lafer- 
rière, Doucet ; et, applaudissant aux premiers 
pas de la débutante, mesdames Barucci, Co- 
lombier, Léonide Leblanc, Massin, Letessier, 
Silly, Thérésa, Gabrielle Mery, Emilie Williams, 
Guimont, Loyé, Dameron, Kid, Resuche. 

Par un prodige d'élasticité, la petite salle 
réalise des recettes de 3,000 francs jusqu'au jour 
où Cora Pearl, lasse de gloire, abandonne l'arc 
de Cupidon qu'elle n'avait porté que douze fois. 

Le 22 février, un souper réunit chez Peters 
les artistes des trois théâtres : Hélène tend la 
main à Métella et à Eurydice, Paris, le Brési- 
lien et Aristée fraternisent. 

La renommée de Jacques semble croître en- 
core : l'étranger se dispute chaque note tombée 
de sa plume. La dernière partition jouée à Paris 
est aussitôt réclamée par delà la frontière. La 
Vie Parisienne a déjà soulevé les transports 
des Viennois; dans une représentation de gala 
donnée au palais de Berlin, c'est à la Chanson 
de Fortunio que sont faits les honneurs du 
programme et Pauline Lucca ne dédaigne pas 
d'y paraître dans le rôle de Valentin. 



SA VIK KT SON OEUVRE 121 

Cependant, cette vogue sans exemple n'a pas 
encore atteint son apogée ; la Grande-Duchesse 
vaapparaitrr, affoler l'Europe, s'unir à l'Expo- 
sition pour attirer l'Univers à Paris. 

Il n'existe pas, je crois, d'autre exemple d'une 
renommée à la fois aussi foudroyante et aussi 
durable, s'étendant à tout ce qui, de près ou de 
loin, touchait à cette œuvre miraculeuse qui de- 
vait révolutionner jusqu'à la politique. Ne l'ac- 
cusera-t-on pas un jour, d'avoir contribué aux 
désastres de 1870 ? 

Pour le moment, personne ne semblait soup- 
çonner la perfidie cachée, les tendances mena- 
çantes de la Grande-Duchesse de Gérolstein 
qu'on répétait avec une incroyable ardeur. Il 
s'agissait d'être prêt avant l'ouverture de l'Expo- 
sition et, dans ce travail à la vapeur, les nerfs 
surexcités amenaient mainte diversion im- 
prévue. 

Jacques, sans cesse sur la brèche, n'était pas 
toujours maitre de lui. Une parole charmante, 
la main vite tendue avaient, il est vrai, bientôt 
effacé la rancune. 

Mais si la querelle éclatait entre le Maître et 
l'étoile, si les nerfs d'Oifenbach entraient en 
lutte avec la volonté d'Hortense Schneider, on 
se regardait consterné, il devenait impossible 
d'assigner un terme à la guerre. Aussi de 



122 OFFENBACII 

quelles gâteries on entourait la di^'a, avec quel 
soin jaloux on écartait d'elle tracasseries ou 
contrariétés ! 

Sans trop d'encombrés, on arrive à la veille 
de la répétition générale. Dupuis, Grenier, 
Couder, Kopp sont ravis; la Grande-Duchesse 
elle-même se déclare satisfaite. Jamais, il est 
vrai, le Maitre ne s'est montré plus prodigue à 
son égard : Rondo des militaires, couplets du 
sabre, déclaration, légende du verre, le rôle 
entier promet d'être populaire dès le lende- 
main. Mais ce qui l'enthousiasme surtout, c'est 
le grand cordon qu'elle va arborer sur son 
éblouissant costume du premier acte. 

Elle a fait plusieurs jours de suite la prome- 
nade du Palais-Royal, avec de longues stations 
devant les étalages de croix et de rubans, et 
un ordre entièrement inédit, mais destiné à 
éblouir Paris, a été le fruit de cette persévérante 
étude. 

Les habitués des répétitions de Jacques sont 
à leurs places, sur la scène les soldats sont ran- 
gés, les musiciens à l'orchestre attendent les 
trois coups pour attaquer l'ouverture. Tandis 
qu'on s'étonne du retard, qu'on le commente, 
s'en inquiète, un drame s'engage dans les cou- 
lisses : de parla Censure, le grand cordon vient 
d'être interdit et personne n'ose porter la fatale 



SA VIE ET SON OEUVRE 123 

nouvelle à llortense Schneider, quand sur la 
porte elle paraît, délicieusement crâne sous le dol- 
man, cravache en main, la poitrine traversée du 
large ruban ; au côté la plaque scintille. 

Il n'est plus d'hésitation possible. Un héroïque, 
un dos auteurs lui apprend l'implacable décret 
qui la frappe, et la Grande-Duchesse éclate en 
sanglots. Elle ne jouera pas. 

Maislaphrase dusabrequi retentitàl'orchestre 
arrive jusqu'à elle. — Renoncer à un rôle pa- 
reil? Allons donc! Et déjà sous les larmes, 
l'adorable sourire a reparu. 

M"" Schneider n'était pas femme à laisser 
passer sans vengeance l'arrêt arbitraire, cause 
d'un si gros chagrin : au Salon de l'année sui- 
vante, Paris entier se pressera devant une su- 
perbe toile de Pérignon : la Grande-Duchesse 
de Gérolstein devant le front de ses troupes, 
fière, constellée de décorations, et sur le cor- 
sage bleu, se détachant comme un défi, le cor- 
don prohibé, la plaque interdite. 

Nouvelle intervention de la Censure dans le 
courant do la répétition générale. Revenu vic- 
torieux et admis en présence de sa souveraine, 
Fritz chante : « Madame, en 18 jours j'ai ter- 
miné la guerre. » Dupuis n'a pas achevé ces 
mesures qu'un cri indigné retentit à l'orchestre : 
« Pas de politique ! nous no pouvons pas tolérer 



l'24 OFFEXBACH 

cela. » — Profonde stupéfaction des librettistes 
quiprotestent de la pureté de leurs intentions et 
cherchent quel péril social peut se cacher sous 
un alexandrin aussi parfaitement inoffensif. 

La Censure a pitié de leur peine. Le vers en 
queslion est une allusion flagrante à la campagne 
récente de la Prusse contre l'Autriche : dix-huit 
jours ont suffi pour arriver à Sadowa. Pourquoi 
évoquer des souvenirs sanglants à la veille de 
l'Exposition, en pleine fête de la paix ? 

La correction est bientôt faite : « Madame, en 
quatre jours j'ai terminé la guerre » — et le 
repos de l'Europe fut assuré. 

12 avril! — Un coup d'œil sur les affiches 
de ce soir-là ; le programme est le même, ou peu 
s'en faut, que celui du l"'" mai, jour de l'ou- 
verture de l'Exposition. 

L'Africaine à l'Opéra ; Galilée et II ne faut 
jurer de rien à la Comédie Française, un spec- 
tacle qui réunit presque tous les noms des 
sociétaires; l'Opéra-Comique donne le Fils du 
Brigadier de Victor Massé ; l'Odéon le Barbier 
de Séville. M™°' Nilsson et Carvalho chantent la 
Flûte enchantée au Théâtre Lyrique ; on admire 
au Chàtelet la sveltesse de M"° Desclauzas, le 
prince Charmant de Cendrillon. Gymnase : les 
Idées de M'"" Aubray superbement jouées par 
M""" Pasca; les exercices équestres de Miss 



SA VIE ET SON OEUVRE 125 

Menkeii clans les Pirates de la Savane ont 
transformé la Gaité en succursale du Cirque ; 
c'est à la Porte Saint-Martin, où Mélingue et 
M'"° Vigne s'incarnent en Buridan et en Margue- 
rite de Bourgogne; à l'Ambigu, où M'"° Mario 
Laurent joue la Chouanne de Crisafulli, que 
les amateurs de drame cherchent un refuge. Le 
Vaudeville offre au public les Souveiiirs d'Ad. 
Belot (Saint-Germain), le Palais-Royal, la Vie 
Parisienne avec un nouveau Brésilien, Berthe- 
lier, aussi irrésistible que son prédécesseur. 

M"" Boisgontier est l'étoile du théâtre Déjazet, 
la Fille du Millionnaire d'Emile de Girardina 
demandé l'hospitalité au théâtre Saint-Germain 
(Cluny). Du qui s avance de Busnach est la 
revue à la mode. L'Alcazar et l'Eldorado mettent 
en vedette les noms de Suzanne Lagier et de 
M'"° Cornélie. 

Paris, dés le lendemain de la première, ne 
songea plus qu'àlaG)"a?ide-Duc^iesse ; sa musique 
était sur toutes les lèvres, la chanson du sabre 
comme la déclaration qu'avait si adorablement 
murmurée Schneider, le rondeau de Fritz aussi 
bien que la légende du verre. Plus que jamais, 
J.icques était proclamé le roi des rois de l'Opéra- 
Boutfe, si bien jugé par Jérôme dans une de ses 
chroniques de l'Univers Illustré : 

« On ne sait pas ce qu'exige de ressources 



150 OFFENBACH 

mélodiques, d'imagination, de variété, ce genre 
tout spécial et dans lequel si peu de maîtres ont 
excellé. Les procédés, les formules, la science 
harmonique ne suffisent pas ici. Il faut jouer, 
comme on dit, argent comptant; il faut payer de 
verve, d'originalité, d'esprit sans tomber dans 
l'étrange et dans le bizarre: il faut être gai sans 
effort, bouffon sans trivialité. Ainsi fait Offen- 
bach. et l'on est étonné lorsqu'on entend son 
nouvel opéra, de ce que peuvent contenir à la fois 
de charme et de belle humeur, d'enchantements 
et de rires les sept notes de la gamme. » 

Telle était la popularité de ce dernier ouvrage, 
qu'il semblait que chacun des personnages 
prolongeât son existence par delà la rampe. Ce 
n'était plus Hortense Schneider qu'on se mon- 
trait au Bois, c'était la Grande-Duchesse passant 
au milieu de son peuple; Dupuis n'existait plus, 
c'est Fritz lui-même qui flânait sur le boulevard ; 
quant au général Boum, si odieusement décrié 
plus tard, sa figure prenait place dans l'his- 
toire. 

Les avant-scènes voyaient un incessant défilé 
de princes, de guerriers, de diplomates qui 
applaudissaient la Grande-Duchesse, se pâmaient 
devant Boum, étaient mis en gaité par Grog. 

Dès le 21 avril, l'Empereur est allé aux 



5;a vik i:t son rfl.;uvRK l'H 

Variétés; il y retournera bientôt après, arcom- 
paii'nant l'Impératrice. Quelques jours plus tard 
M. Thiers est signalé dans une baignoire ; puis 
viennent le prince de Galles, le duc d'Edim- 
bourg, M. de Bismarck. De Cologne où le train 
impérial s'est arrêté quelques instants, le Czar 
télégraphie son désir d'assister le soir même à 
la représentation de la Grande-Duchesse. Aus- 
sitôt averti, tout le personnel du théâtre, conduit 
par Cogniard, se lance à la poursuite des loca- 
taires des avant-scènes, et parvient à les leur 
arracher. — Voici encore le Vice-roi, les rois de 
Bavière et de Portugal, le roi de Suède avec le 
grand-duc Constantin. 

L'Empereur d'Autriche qui avait promis, lui 
aussi, de faire halte au boulevard Montmartre, 
n'a pas tenu sa parole , mais la Grande^ 
Duchesse n'est pas une inconnue pour lui ; il a 
été des premiers à l'applaudir à Vienne où le 
succès n'a pas été moindre qu'à Paris, où le 
compositeur a été rappelé six fois, acclamé, 
écrasé de couronnes. 

L'Offenbachisme, pour employer l'expression 
favorite des ennemis jurés de Jacques, s'est 
étenduà laHongrie. Le jouroù, àPestli, François- 
Joseph recevait la couronne de Saint-Etienne, la 
Belle Hélène, traduite en maggyare a eu les 
h(jnnours d'une représentation solennelle. 



128 OFFENBAGH 

Si la Grande-Duchesse était apparue quelque 
dix ans plus tard, de quel i^ruit de cymbales 
encore plus strident elle eût empli les journaux ! 
Quelle avalanche de réclames elle eût fait 
éclore ! La mode n'était pas encore aux dédi- 
caces colportées à travers les courriers ; sur la 
partition envoyée à l'étoile. Jacques écrivait 
simplement : «A Schneider^ la capricieuse pen- 
sionnaire; » MeilhacetHalévyfaisaientprécéder 
leur brochure des lignes suivantes : « Si nous 
)) disions ici tout le bien que nous pensons 
» de toi, tu serais vraiment trop orgueil- 
» leuse ». 

Et les anecdotes à glaner ! Cette caisse énorme 
envoyée un beau matin à la diva par ses auteurs 
et renfermant le plus complet assortiment 
il'épicerie qu'on put rêver. — N'avait-elle pas 
dit qu'elle aimait les présents solides! 

A Paris, le Lyrique donne la première de 
Roméo et on assiste chez Duprez à l'audition 
des Amants de Véro7ie, du marquis d'Ivry ; le 
4 juin, l'Opéra voit réunis autour de l'Empereur 
et de l'Impératrice, le Czar, le Prince Royal de 
Prusse, le Grand-Duc héritier, le Taïcoun, les 
princes de Hesse et de Saxe-Weimar; Her- 
nani reparaît à la Comédie-Française et la Vie 
Parisienne, après avoir doublé le cap de la 
200", emplit toujours la caisse du Palais-Royal. 



SA VIE ET SON OEUVRE 1*29 

La Grande-Duchesse poursuit sa carrière 
triomphale, troublée un soir seulement par l'ac- 
cident arrivé à Grenier qui se casse la jambe au 
final du '2° acte. M"" Schneider ne chantant pas 
le dimanche, c'est alors la Belle Hélène qui 
s'empare de l'affiche, avec M"*" Tautin. 

Le mois de juillet est inauguré par la distribu- 
tion solennelle des récompenses, que président 
l'Empereur et le Sultan. La comédie anglaise 
avec Sothern s'est installée au théâtre Ven- 
tadour. Une représentation extraordinaire est 
donnée au Gymnase dans laquelle M'"*'' Chau- 
mont et Judic doivent interpréter quelques 
chansonnettes ; et Offenbach jugeant qu'il s'est 
assez longtemps reposé, prend la route d'Ems où 
il dirige la Permission de dix heures, créée par 
Gourdon, Grillon, M""" Lemoine et Colas, et la 
Leçoîi de Chant, une saynète improvisée entre 
deux répétitions. Il y apprend la conquête de la 
Belgique par la Grande-Duchesse, l'entrée de 
Fritz-Berthelier à Marseille ;" à Bordeaux, c'est 
M"* Rose Marie (aujourd'hui Rose Meryss), dé- 
couverte par Ligier dans un café-concert, qui 
portera le sabre-vainqueur, dès l'année sui- 
vante : 

Lo 7 août, les Variétés féteiil h 100" : les la- 
pins de l'armée de Gérolstein remettent à leur 
souveraine une adresse en vers. Proclamation 



130 OFFENJJAGII 

solennelle du chiffre des recettes : 474, 561 fr. 
50 c. — Les amateurs de statistique les addition- 
nent au résultat des 273 soirées de la Belle 
Hélène, des 130 représentations de Barbe-Bleue, 
des 265 de la T'ze Parisienne et obtiennent le 
total respectable de : 2,555,380 francs. 

Les droits qu'il allait toucher à la Société des 
auteurs n'avaient pu faire oublier à Jacques cer- 
taine amende qui lui avait été imposée l'année 
précédente par le Comité. Il était à la recherche 
d'une petite vengeance, quand il apprend qu'un 
Café-Concert voisin du Chàteau-d'Eau joue 
chaque jour le \'ioloneux ; et sans perdre une 
heure, l'épitre suivante est adressée au président. 

« L'année dernière vous m'avez si bien rap- 
pelé quelles étaient mes obligations, qu'au- 
jourd'hui il me serait agréable de connaître 
mes droits. — Je croyais, entre autres, avoir ce*- 
lui d'être protégé par vous et je croyais aussi 
vous avoir confié mes intérêts en abdiquant mon 
indépendance entre vos mains ; car, jelerépètej 
depuis quelque temps on m exécute, Dieu sait 
comme, Dieu sait où, et votre devoir était d'em- 
pêcher cet étrange abus ou, tout au moins, de 
m'en prévenir. Vous n'avez fait ni l'un ni 
l'autre, et au fond, je crois que vous ignoriez ce 
fait fâcheux pour moi à tous égards... 



SA VIK ET SUN" OEUVRE 131 

» Votre président, Messieurs, est en quelque 
sorte notre père ; il en a du moins les deux pré- 
rogatives principales : il châtie et protège ! Mais 
si je ne dois connaître de lui que les verges, je 
préfère, je l'avoue, redevenir orphelin. » 

A signaler dans les derniers jours d'octobre 
la Fiancée de Corinthe, de Duprato, à l'Opéra ; 
aux Variétés, le bénéfice d'Hortcnsc Schneider 
avec une recette qu'envierait la rue Lepelletier : 
17,000 francs. Dans la salle, tout l'armoriai de 
France ; au programme un acte de la Belle 
Hélène, un autre de Davbe-Dleue. et le Dites- 
lai. La Grande-Duchesse va abandonner ses 
Etats ; le Chàtelet l'appelle pour créer les 
Voyages de Gidliver et le désespoir est grand 
au boulevard. 

C'est à M"° Tautiu que les auteurs confient le 
sabre, si lourd à porter. 

Robinson Crusoé est en pleines répétitions à 
rOpéra-Comique ; pris par la goutte, Oiîeubach 
se fait transporter au théâtre et dirige les études, 
étendu sur une chaise-longue. Tous les rivaux 
que les derniers succès ont plus que jamais exas- 
pérés, sontpleins d'espoir ; ils se rappellent liar- 
kouff et se persuadent que la Salle Favart ré- 
serve un nouvel échec à leur terri])le ennemi. 
Telle n'est pas l'opinion qui semble préva- 



132 OFFENBACII 

loir au théâtre, où on a donné pour interprètes 
à l'œuvre de Jacques les artistes les plus aimés 
du public : M'"'' Galli-Marié — qui a déjà été 
Mignon et Kaled , Girard , Cico , Révilly , 
MM. Crosti, Sainte-Foy, Ponchard. Pour le rôle 
de Robinson, on a désigné Montaubry, le créa- 
teur de tant d'ouvrages charmants. 

Le samedi, 23 novembre, deux partis sont en 
présence dans la salle de l'Opéra-Comique : les 
Offenbachistes et leurs adversaires. A la tête des 
premiers, l'archiduc Louis Victor arrivé de 
Vienne dans la journée. 

Succès énorme pour le premier acte, et que 
nous sommes loin pourtant de l'Olympe ou de 
Gérolsteïn dans lesquels ou voulait à tout jamais 
interner le compositeur ! Un intérieur pa- 
triarcal, le père lisant la Bible, la mère assise 
au rouet, tout un tableau rendu avec une 
simplicité délicieuse. De temps à autre une 
page alerte comme la Ronde du dimanche, nous 
rappelle qu'Offenbach n'entend pas renier son 
passé. 

Force est aux dévots du grand art de laisser 
les applaudissements faire rage : n'auront-ils 
pas le second acte pour se rattraper? MM. Cor- 
mon et Crémieux nous ont transportés dans 
l'Ile ; après une symphonie écrite de main de 
maitre, le rideau se lève sur la chaumière de 



SA VIE ET SON OEUVRE 133 

Robiiison. Là nous trouvons aussi Vendredi ; 
M""" Galli-Mariè donne au petit sauvage une 
physionomie ravissante. Elle est mutine, em- 
portée, rêveuse ; elle fait acclamer la chanson 
si décidée « Taviayo, mon frère » et le poé- 
tique duo avec Rohinson. 

Dans le tableau suivant qu'ouvre la curieuse 
marche des Sauvages, Hector Crémieux a voulu 
fournir ^Jj^-ques prétexte à un de ces motifs à 
l'emporte-pièce dont il a le secrel : c'est la 
chanson du Pot-au-feu, dite par le cuisinier 
Sainte-Foy. Le chœur dansé très pittoresque, la 
valse enlevée par M'" Cleo, et le second acte 
s'achève aussi brillamment que le premier. 

Il n'est plus d'espoir que dans les deux derniers 
tableaux: l'un appartient presqu'entier à Ven- 
dredi dont M""" Galli-Marié dit à ravir la berceuse 
et les couplets « ylaître ingrat » ; il y a place 
encore pour le beau brun chanté par M"" Gi- 
rard. L'autre est traversé tout entier par le 
chœur des Tamayos, auquel se mêle la voix des 
marins. 

liarkouff est vengé — « Le succès de Rohinson 
écrit M. Jouvin, signale le retour du goût public 
vers le véritable genre de l'Opéra-Comique. » 
— « Adam est mort ! Vive Ofîenbach ! » lisons- 
nous ailleurs. 

La semaine suivante^ deux centième repré- 



13 1 UFFENBACII 

sentation de la Grande-Duchesse (30 novem- 
bre\ — C'est le moment de se livrer à de nouveaux 
calculs. Xous apprenons que les recettes ont 
été de 870,000 francs, sur lesquels les auteurs 
ont touché 104,400 francs. Bénéfices du direc- 
teur : 320,000 francs. 

Trois Grandes-Duchesses ont eu sous leurs 
ordres deux Boum Couder et Christian), trois 
princes Paul Grenier, Aurèle et Hittemans), 
deux Vanda (M"^* Garait et Vernet) mais un seul 
et unique Fritz, Dupuis, resté sur la brèche de 
la {'' à la 200^ 



Geneviève de Brabant 

Un fait incroyable à signaler le 2 décembre : 
pour la première fois de l'année, le nom dOf- 
fenbach n'est sur aucune affiche. L'éclipsé n'a 
duré qu'une journée mais a pu être observée par 
toute la population parisienne. 

Maintenant Jacques pousse une pointe jus- 
qu'au boulevard de Strasbourg, son drapeau 
Hotte sur les Menus-Plaisirs. 

Découragé du côté du drame. M. Gaspari avait 
tendu des bras suppliants vers le maestro, de- 
mandé un opéra-bouffe qui sauverait son théâtre. 
Réclamé à la fois par les Variétés et l'Opéra- 
Comique, Jacques allait se refuser à ce rôle de 



SA VIK KT SUN tHXVJlK 135 

terre-neuve, quand il songea à Geneviève de 
Drabant, délaissée depuis huit années. 

La partition avait été entraînée dans la chute 
de la pièce; pourquoi ne modifîerait-on pas le 
livret ? 

Le projet séduisit fort le directeur et Jacques, 
sans plus attendre, proposa son plan à Etienne 
Tréfeu qui l'accepta. Restait le choix du nouveau 
collahorateur; il ne fut pas besoin de longues 
diseussions pour s'arrêter au nom d'Hector Cré- 
mieux et vite on se mit à la besogne. 

Bientôt il ne restait rien de l'ancienne Gene- 
viève, à l'exception de quelques rares scènes 
transformées elles-mêmes, telles que l'arri- 
vée de Charles-Martel, le finale de la Braban- 
çonne ; une pièce tout autre était présentée à 
Jacques qui l'accueillait à bras ouverts. 

La plupart des morceaux de la partition pri- 
mitive trouvaient place dans cette seconde ver- 
sion, et auprès d'eux maintes pages inédites, 
entr'autresTimmortel duo des hommes d'armes. 

Le manuscrit avait été envoyé au bureau des 
théâtres ; avec l'insouciance des belles âmes, 
MM. Crémieux et Tréfeu attendaient son retour 
quand ils voient arriver à sa place une note me- 
naçante : « Leduo des gendarmes est impossible. 
Nous ne voulons pas qu'on ridiculise la gendar- 
merie. » 



136 OFFENBACH 

Les librettistes sont en deux bonds devant le 
bureau du Censeur. Ils se livrent d'abord à un 
panégyrique de la carrière militaire, la plus 
belle, la seule qu'ils eussent aimée. On les 
calomnie en les accusant de la sorte ; d'ailleurs 
ce ne sont pas des gendarmes, mais bien des 
hommes d'armes qu'ils mettent en scène, des 
guerriers cuirassés, à cottes de maille, à cuis- 
sards. — « Oui, et avec des tricornes ! » riposte 
l'Inquisiteur. — «Des tricornes moyen âge ! « est 
la réponse des deux martyrs. — « Inutile de fein- 
dre plus longtemps ! Votre manuscrit vous con- 
damne ! Pitou traite Grabuge de brigadier ! In- 
connu ce grade-là dans les armées de Charles- 
Martel. Vous n'aurez pas vos gendarmes. » 

Terrassé, Hector Crémieux va gagner la sortie 
quand une inspiration subite le ramène : « Si nous 
élevions Grabuge du grade de brigadier à celui 
de sergent. Ignorée dans la gendarmerie cette 
dignité-là !» — Le Censeur daigna sourire ; les 
hommes d'armes étaient sauvés. 

Restait à trouver une rime à la nouvelle dignité 
de Grabuge. Ainsi naquit l'immortel distique : 

« Ah! qu'il est beau d'être homme d'arme. 
Mais que c'est un sort exigeant I » 

Qui sut inspirer à Gabel un geste irrésisti- 
ble, si surprenant, si grandiose que la salle en- 
tière se pâma. 



SA VIE ET SON OEUVRE 137 

Le rôle charmant du page Drogan, chanté par 
M"° Zulma Bouffar, sa sérénade, ses couplets et le 
délicat trio de la, 7nain et de la barbe, la fantaisie 
folle de Sifroy et de Charles-Martel, les ensem- 
bles éclatantsjoints à ce duo classique dès son ap- 
parition, flrent une autre victoire de cette soirée 
du 26 décembre qui sauvait les Menus-Plaisirs. 

L'année entière avait été glorieuse pour Jac- 
ques ; aussi accaparait-il à lui seul une partie de 
l'acte des théâtres dans les quatre revues que 
firent éclore les derniers jours de 1867. Pendant 
que le 31 décembre Robinson et Geneviève se 
jouaient à l'Opéra-Comique et au boulevard de 
Strasbourg, les Variétés, la Porte Saint-Martin, 
Déjazet et les Folies-Marigny donnaient Paris- 
Tohu-Bohu, 1861, les Plaisirs de Paris, la 
Bonne Aveyiture qui célébraient à l'envi les 
triomphes d'Offenbach. 



La PÉRicnoLEi 

L'année nouvelle ne s'annonce pas moins 
brillante : voici d'abord qu'Mortense Schneider, 
retour de son excursion au pays de la féerie, 
est accueillie en souveraine dans son royaume 
des Variétés. Elle y reprend successivement 
Barbe-Bleue, la Belle Hélène, la Grande-Du- 
chesse. Pour elle et pour Dupuis chantant 

8. 



138 OFFENBACH 

comme ils savent le faire, les trois partitions- 
maîtresses d'Offenbach, le succès est le même 
qu'au premier jour. 

La Vie Parisienne reparait sur raflTiche du 
Palais-Royal ; les Bouffes sous la direction 
Comte et Noriac vont bientôt revenir au genre 
de leur créateur et Jacques s'engage à leur don- 
ner chaque hiver trois actes nouveaux. 

Pendant que son répertoire triomphe en Amé- 
rique comme en Europe, que New-York fête la 
150''représentationdelaOa?7de-DitCi^esse jouée 
par M"" Tostée, il écrit la Princesse de Trébi- 
zonde pour le théâtre de Bade. 

Le 3 avril, M""® Ugalde prend possession du 
rôle de Drogan ; c'est un puissant attrait de plus 
pour Geneviève dont on célèbre la centième ce 
soir-là. Et les calculateurs de rentrer en scène, 
d'entasser les additions sur les multiplications ; 
ils réservent la caisse des Menus-Plaisirs pour 
une autre occasion et bornent leurs opérations 
à Hélène, Barbe-Bleue, la Vie Parisienne, la 
Grande-Duchesse qui, réunies, ont versé dans 
les coffres-forts des deux théâtres 3.372.3G6 fr. 

Le Palais-Royal avait trop à se louer de sa 
première tentative musicale pour ne pas la re- 
nouveler ; M. Plunkett avait réclamé de ses 
trois auteurs le pendant de leur fantastique suc- 



SA VIE ET SOxN OEUVRE 130 

ces et, lo 6 mai, conviait la critique à venir juger 
le Château à Toto. 

L'espérance de tous fut déçue. Si moderne 
qu'il put être, l'opéra-bouffe de MM. Meilhac et 
Halévy fut, à l'unanimité, déclaré, une copie 
malheureuse de la Dame Blanche. La partition 
était, elle aussi, inférieure à ses ainées ; malgré 
l'entrain rythmique du rondeau que chantait 
M"* Zulma Boufîar, les amusants couplets du 
facteur, ceux du cheval de guerre dits par Gil- 
Pérès et Brasseur, malgré la réunion d'artistes 
tels que M™^' Alphonsine et Worms (aujourd'hui 
M'"" Delessart), Hyacinthe et tant d'autres, l'ac- 
cueil fait au Château à Toto fut des plus ré- 
servés. 

Jacques prenait sa revanche dès le lende- 
main aux Variétés qui enlevaient au répertoire 
des Bouffes le Pont des Soupirs, remanié par 
ses auteurs, Hector Crémieux et Ludovic Halévy, 
par son musicien qui l'avait enrichi de mainte 
page nouvelle. Seule, M"" Tautin reprenait le 
rôle qu'elle avait créé ; les autres personnages 
étaient distribués à M"°' Garait, Cap, Amélie La- 
tour; Grenier succédait à Tacova, Thiron, le 
sociétaire d'aujourd'hui, à Désiré. 

Le fameuse lutte de vocalises, tant applaudie 
jadis, avait disparu, ma'is lesmusiciensse conso- 
laient en écoutant le joli rôle de Malatromba, 



140 OFFENBAGH 

transformé de fond en comble en passant dans 
la voix de Dupuis. 

Jalouses elles aussi d'arborer le nom fameux, 
les Fantaisies-Parisiennes montent le 06, pour 
MM. Barnolt et Géraizer. 

Comme l'année précédente, la musique de 
Jacques ne connaît pas de résistances ; on s'enré- 
gimente en foule sous son drapeau. Armée du 
sabre magique, la Grande-Duchesse fait, en la 
personne de M'"" Ugalde, un voyage à travers les 
départements du nord et de l'ouest ; Irma Marié, 
après M"° Tostée, protège Fritz à New- York. 

Hortense Schneider passe le détroit et trans- 
porte à Londres la cour de Gérolstein. Le 
"2^2. juin, le théâtre Saint-James's donne asile au 
prince et à la princesse de Galles, aux princes de 
Danemark, de Hesse et de Teck, au comte et à 
la comtesse de Paris, au duc d'Aumale. 

Vient ensuite le tour de la Belle Hélène ; aux 
côtés de l'inimitable créatrice, Ravel personnifie 
Calchas ; M"° Hélène Monnier, Oreste. 

Août : Offenbach lit la Périckole aux Variétés 
et prépare la réouverture des Boutî'es, qui ne 
sont rendus au culte de l'opérette que le 30 sep- 
tembre. 

Dans l'intervalle, survient à la Porte-Saint- 
Martin la chute bruyante de Cadio de Georges 
Sand et Meurice, entraînant dans son désastre 



SA VIE ET SON OEUVRE 141 

Roger qui n'a pas craint de se mesurer au drame, 
auprès de Mélingue. 

Réouverture du passage Choiseul : deux actes 
nouveaux d'Offenbach. Le Fifre enchanté d'a- 
bord, déjà joué à Ems, et dont la très fine parti- 
tion remporte à Paris un succès plus sincère en- 
core ; puis 17/e de Tulijjaian, de MM. Chivot et 
Duru, cette incommensurable bouffonnerie dont 
la poésie délirante cfd fait hésiter tout autre que 
Jacques. 

De l'entrée de M'"'' Tliiorret à la chute du 
rideau, ce fut un délire ; on ne s'arrêtait de rire 
aux larmes que pour battre des mains. Entraî- 
nés par le public, Berthelier, Bonnet et Victor, 
dans le rôle d'Hermosa, s'élevèrent à la hauteur 
de ce comique vertigineux, et la réouverture 
des Bouffes s'acheva dans une série de rappels. 

Six jours seulement nous séparent de la Péri- 
choie. 

Lecture et premières études se sont passées 
sans incidents ; chacun eut accepté son rôle les 
yeux fermés, tant est absolue la foi en la réussite, 
tant Jacques semble à chaque œuvre nouvelle 
multiplier les séductions. Un seul sujet d'in- 
quiétude : le maître avait un peu bousculé ses 
interprètes, interpellé de droite et de gauche, 
mais la paix la plus profonde n'avait cessé de 
régner entre lui et la Perichole. 



142 OFFENBACH 

Or, pour tous ceux qui connaissaient la nature 
du musicien, qui avaient pu juger le caractère 
de M"" Schneider, il semblait impossible que co 
calme plat pût se prolonger jusqu'au jour de la 
première. Une bourrasque était imminente et 
chacun tremblait qu'elle éclatât à la dernière 
heure. 

Point ne fut besoin d'attendre si longtemps. 

Un jour qu'elle répétait à demi-voix, Jacques 
justement plus nerveux que de coutume, — le 
hasard a de ces à propos — fit remarquer à son 
interprète qu'il ne l'entendait pas et la pria de 
chanter plus haut. — Elle se prétend fatiguée ; 
le maitre insiste. — « D'ailleurs, réplique 
l'étoile dont l'agacement devient visible, je ne 
peux pas chanter cette phrase-là. » 

(( Soit ! M"" Schneider — ice nom prononcé à 
l'allemande était toujours chez OfFenbach, l'in- 
dice d'un orage prochain), — je la donnerai à une 
figurante. » 

Lancé d'une main sûre, un rouleau s'envole 
par-dessus l'orchestre et vient s'abattre au pre- 
mier rang des fauteuils, en même temps qu'une 
voix frémissante prononce ces paroles grosses 
de menaces : « Demain, je pars pour l'Italie ! » 
— et la Périchole s'enfuit des Variétés au plus 
grand trot de ses clievaux. 

La répétition fut levée, mais le lendemain à 



SA VIK KT SON OEIVRK 113 

l'heure fixée par le tableau, chacun était au 
théâtre, certain d'y voir apparaitre la capri- 
cieuse. Il lui avait sufiQ, rentrée chez elle, de 
fredonner la lettre de la Périchole pour oublier 
et ses rancunes et ses projets de voyage. 

Rarement on vit plus grand succès que celui 
du premier acte ; Hortense Schneider et Dupuis 
s'étaient, dés leur entrée, rendus maîtres du 
public et sûrs de leurs efl'ets, enlevaient les 
couplets du « Il grandira.. » Puis était venue la 
Lettre. Comme Schneider la disait, comme elle 
la vivait cette inspiration adorable entre toutes, 
si passionnée, si vivante : de quelles caresseSj 
de quelles càlinerie.s irrésistibles elle l'entou-^ 
rait ! 

Et la scène de la pendaison jouée par Piquillo- 
Dupuis avec toute la fantaisie d'un comédien 
maître, cette scène qui faillit devenir si réa- 
liste un soir que le caoutchouc maintenant la 
corde, résistait plus que de raison — Et lu gri- 
serie, chantée par la Périchole, avec un tact 
suprême ! 

La soirée eût encore dépassé en éclat la pre- 
mière de Barbe-Bleue: sans les longueurs du 
second acte, sans certains froissements qui se 
manifestèrent. On avait tant battu des mains 
qu'on semblait las d'applaudir. Mais Jacques 
avait fait, dans cet acte là, une dépense si 



144 OFFENBACH 

grande d'esprit et de gaîté. il y avait si peu 
ménagé les phrases folles ou tendres, qu'il suffit 
de quelques coupures pratiquées dès le lende- 
main pour que la PérichoJe prît place au livre 
d'or des Variétés entre Barbe-Bleue et la Belle 
Hélène. 

« C'est un feu roulant de mélodies, écrit 
M. Prével. Offenbach y a semé de nouvelles 
inspirations qui vivront plus longtemps que 
le plus jeune de nos académiciens, un immor- 
tel, pourtant ». 

A ceux qui accusaient Jacques de se répéter, 
de rester toujours lui-même — un défaut dont 
lui seul, peut-être, a pu s'offrir le luxe — 
M. Tarbé répondait dans le Gaulois : 

« La muse du maestro est vêtue d'une robe 
de moire aux tons changeants ; c'est toujours 
la même robe, mais ce n'est jamais le même 
reflet ». 

La comparaison n'est-elle pas charmante et 
vraie autant que jolie ! 

Les mois de novembre et de décembre se 
passent sans avoir été marqués par une œuvre 
nouvelle d'Offenbach. Ne pas conclure de là 
que le compositeur sommeille : pendant que Mon- 
tigny donne Séraphine, l'œuvre si puissante et 



SA VIE ET SON OEUVRE 145 

si attaquée de Sardou, que M"* Reicliemberg 
fait, à la Comédie-Française, ses premiers pas 
dans VEcoIe des Femmes, lui conduit à l'Opé- 
ra-Comique les répétitions de Vert-V^ert, lit 
aux artistes des Boutfes les trois actes de la 
Diva, achève la Princesse de Trébizonde que 
la troupe du passage Choiseul représentera à 
Bade l'été suivant. 



Vert-Vkrt — La Diva 

Pour inaugurer 1869, retour de la Grande- 
Duchesse au Variétés. Un peu après, excursion 
de Jacques à Vienne, où la Périchole est accla- 
mée. 

10 mars: ^^ert-]'ert h l'Opéra-Comique. — 
Succès plus grand encore que celui de Robin- 
son. Une création exquise pour Capoul, ce 
Valentin jadis représenté par Déjazet dans la 
comédie de Deforges et de Ueuven, remaniée 
pour OfîenLacli. La musique traduit à ravir 
toutes les nuances du rôle, timide d'abord, puis 
tendre, pétulant, emporté ; il est impossible de 
pousser à plus haut degré la science du con- 
traste. Voici, dans le second acte, l'air de bra- 
voure de Corilla, Y Alléluia naïf et charmant, le 
duo entre la cantatrice]et Vert- Vert qui s'anime, 



i4() OFFENBACII 

qui vit, qui palpite et l'éclatant final encadrant 
la chanson à boire. 

Et comme pour exprimer son amour, Mimi 
trouve des accents autres que ceux de la Co- 
rilla, et avec quelle grâce exquise Offenbacli 
fait entrevoir une larme sous 1 élégant contour 
de sa mélodie, larme qui perle mais ne tombe 
pas. 

La leçon de danse n'est-elle pas un bijou, 
elle aussi, si adroitement écrite, courant du 
menuet à la valse ! 

L'Opéra-Comique ne s'était pas montré plus 
avare pour Vert-Vert que pour Robinso?î. 
Autour de Victor Capoul il avait groupé Couder, 
Sainte-Foye, Gailhard, Ponchard ; àcôtéde Mlle 
Girard, Jacques retrouvait deux de ses anciennes 
interprètes : M"*" Cico d'abord, puis M"*" Mois- 
set qui, autrefois, sous le nom de Gabrielle 
Méry, avait paru dans Les Géorgiennes, aux 
côtés de M"'^ Ugalde. 

Dès la semaine suivante, pour les remercier 
solennellement de la part prise dans cette heu- 
reuse bataille, Jacques réunit ses artistes chez 
Brébant. Les auteurs ont invité Vert-Vert I''' 
qui s'excuse en ces lignes : 

« Cher maitre, 
J) J'ai {]uitto mon lit pour aller entendre votre 



SA ME ET SON OEUVRE 147 

œuvre, et si le plaisir guérissait, certes, en ce 
moment je serais sur pied. Malheureusement 
il n'en est rien et, malgré la bonne soirée que je 
vous dois, j'ai repris le cours de mes souffrances 
qui comptent sept mois aujourd'hui. 

» Il m'est donc impossible d'accepter votre 
flatteuse invitation, mais comme depuis long- 
temps mes nuits sont sans sommeil, soyez sûr 
que pendant celle de mercredi toutes mes pen- 
sées seront avec vous. 

» De votre côté ne m'oubliez pas, et en com- 
l»agnie de vos délicieux interprètes, portez une 
santé à la pauvre absente. Jamais vœu n'aura 
été formé plus à propos. 

« Merci aux auteurs ! à vous ! à tous 1 

Déjazet. 

\'ert-]'ert est lancé et si bien qu'il ne s'arrê- 
tera qu'en plein été. — Repos de quelques 
semaines seulement, en attendant la fin du 
congé de Capoul qui rentrera à la salle Favart 
sous les traits de Valentin. — Jacques peut 
donc se donner tout entier aux Bouffes, où la 
Dïva, qui devait jirendre le pas sur l'Opéra-Co- 
mique, a été retardée par un deuil cruel frap- 
pant M"" Ilortense Schneider. 

On a remis au 22 mars les trois actes qui sont 
comme Une biographie parlée et chantée de la 



148 OFFENBACH 

Grande-Duchesse elle-même : on nous la mon- 
trera d'abord rêvant les couronnes du théâtre; 
l'acte suivant nous fait pénétrer dans sa loge ; 
c'est sur la scène même c[ue nous la trouvons 
au dénouement. 

La répétition générale a marché à la satisfac- 
tion de* tous, mais, le matin même du grand jour, 
le maître veut encore faire à son étoile une re- 
commandation dernière : 

« Ma chère amie, 

« Je n"ai pas voulu te voir aujourd'hui pour 
ne pas t'cnnuyer. — J'ai fait répéter hier cin- 
quante fois; ils vont très-bien. — La seule ob- 
servation à te faire, c'est de ne pas trop presser 
le mouvement de fcLites-nous rire, ta ronde du 
l'^'" acte, pour pouvoir la presser un peu plus 
tout à la fin, — et voilà ! 

« Je suis très souffrant. Pourvu que ma Diva 
soit en bonne santé, le reste m'est indifférent. 

« Adieu , ma chère Hortense , — le plus 
vieux, le plus jeune, le plus charmant, le seul 
et surtout le plus dévoué de tes composi- 
teurs. 

« Jacoues Offenbacu. » 

Les étoiles du jour se donnent rendez-vous 
aux Bouffes pour applaudir leur reine : M"** Silly 



SA VIE ET SON OEUVRE 149 

elle-même est là, et aussi Blanche d'Antigny qui 
donne le signal d'un bombardement de fleurs. 

Aperçu au second entr'acte dans un coin" de 
l'orchestre , Victorien Sardou est entouré , 
étouffé. Il veut gagner les couloirs; on le suit 
et les cris de Patrie! résonnent, comme un 
écho des acclamations qui, quatre jours plus 
tôt, ont retenti à la Porte SaiiU-Martin. 

M''" Schneider chante à ravir un des rôles les 
plus difficiles écrits par Jacques, passant de la 
voix de poitrine à la voix de tête avec la sou- 
plesse et le charme qui avaient tant surpris le 
soir de Barbe-Bleue. La fantaisie de M'"" Thier- 
ret et la grâce de M"° Raymonde, portant le car- 
quois de l'amour, Désiré et Bonnet, Jean-Paul 
et Hamburger ont vaillamment secondé la Diva- 
Mais toutes les allusions, soulignées au pas- 
sage par les premières salles, furent sans effet 
sur le public des autres représentations et, par- 
tageant le sort commun à toutes les pièces d'ac- 
tualité , la Diva vit son succès s'user rapide- 
ment. 

Juillet. — Jacques est arrivé à Bade. Panta- 
lon et gilet jaunes, veston de velours bleu de 
ciel, gants gris, chapeau vert et ombrelle rouge, 
le voilà qui se rend à la répétition. 

La troupe des Bouffes a donné tout d'abord 
Tiilipatan, le Fifre enchanté, Lischen, Fortu- 



150 OFFENBACII 

7rio; le 31 juillet seulement, ou affiche la prm- 
cesse de Trébizonde, deux actes de MM. Nuitter 
et Tréfeu dont on parle depuis longtemps déjà, 
qu'on doit , l'hiver suivant , retrouver sur la 
scène du passage Choiseul. 

MM'"" Fonti, Raymonde et Périer, Désiré et 
Lanjallay enlèvent pièce et musique sous l'œil 
du maître assis au pupitre. 

Après les rappels, souper durant lequel l'or- 
chestre exécute des morceaux i)ris au répertoire 
d'Offenbach. 

A la table du triomphateur, les envoyés de 
Paris : Noriac, Emile Blavet, Oswald, Gabrielli, 
Weill, Asseline. 

« Offenbach peut se présenter au jugement 
dernier avec Orphée dans une main , Trébi- 
zonde dans l'autre. Il est bien sûr d'être nommé 
maître de chapelle du bon Dieu. » Ainsi débute 
le bulletin de victoire transmis au Figaro par 
M. Blavet. » 

Londres, pendant ce même été, possède aussi 
sa troupe d'opéra-bouffe, dont les étoiles s'ap- 
pellent Ilortense Schneider et Dupuis; l'en- 
gouement est grand pour ces joyeuses repré- 
sentations qui faillirent se dénouer en un terri- 
ble drame. 

Le théâtre Saint-James est comble: on 



SA VIE ET SON OET'VRE 151 

achrve le dernier acte à^ Orphée aux Enfers. 
Schneider-Eurydice vient de chanter VEvohé 
au milieu d'une tempête de bravos ; elle prend 
place sur un énorme praticable qui l'enlève, en 
une sorte d'apothéose, entre Paris et Jupiter, 
Dupuis et Desmonts, quand une clameur d'é- 
pouvante retentit. 

Le feu dévore le costume de M"" Schneider 
qui, sans songer au danger d'une pareille chute, 
bondit sur la scène, environnée d'une gerbe de 
flammes. 

« Ah! Emma Livry! » c'est le seul cri qu'elle 
ait poussé, comme un appel désespéré, puis elle 
s'est précipitée à terre, cherchant à se garantir 
le visage, tandis que M. Desmonts l'enveloppe 
du manteau de Jupiter, que M. Lapissida, au- 
jourd'hui directeur de la Monnaie, arrache la 
peau de tigre qui brûle, que les figurants l'é- 
touffent sous leurs tuniques jetées à la hâte. 

Dans la salle, ce sont des évanouissements > 
des fuites précipitées. Seuls- les musiciens de 
l'orchestre ont conservé un beau sang-froid, et 
accompagnent la tragédie de leurs trémolos et 
de leurs accords. 

Quelques instants s'écoulèrent (jui parurent 
des siècles, puis on vint rassurer le public, — 
et lorsqu'Eurydice entra en scène le lendemain, 
il lui fallut attendre pour attaquer ses cou- 



152 OFFENBACH 

plets, que l'enthousiasme de la salle fût un peu 
apaisé. 

A Paris, l'émotion causée par la bouteille 
d'encre brisée sur le groupe de C'arpeaux, par 
l'incendie de l'appartement do Sarab Bernhardt, 
s'est dissipée : on recommence à s'occuper des 
théâtres. Les Variétés et les Bouffes se disputent 
les Brigands, l'Opéra-Comique s'assure Fa?îia- 
sio que doit créer Capoul. 

Pour ne pas rester à court d'indiscrétions, les 
courriers des théâtres annoncent chaque jour la 
naissance prochaine de quelque pièce, dont la 
musique sera demandée à Jacques. Mais, en 
attendant les nouveautés, on se rabat sur les 
reprises : la BeUe-Hélène, avec M"'' Aimée, au 
boulevard Montmartre, la Vie Parisienne au 
Palais-Royal. 

A la fin d'octobre, toutes les difficultés sont 
aplanies : les Bouffes ont laissé les Brigands 
aux Variétés et répètent la Princesse de Tréhi- 
zonde. MM. Nuitter et Tréfeu ont augmenté 
d'un acte la pièce de Bade : là-bas, dès le lever 
tlu rideau, nous voyions les saltimbanques 
installés au château gagné en loterie ; le dia- 
logue qu'ils échangeaient alors a fourni les 
situations d'un premier acte qui nous les montre 
pauvres encore. 

M"'' Fonti et Désiré conservent leurs rôles ; 



S\ VIK ET SON OEUVRE 153 

mais Raphaël et Régina passent aux mains de 
M'"** Van Gliell et Chaumont ; Lanjallay aban- 
donne à Berthelier le sceptre du prince Casi- 
mir. 



LA PRINCESSE DE TRERIZONDE 
LES BRIGANDS 

Offenbach partage ses journées entre les deux 
théâtres; dans l'un comme dans l'autre, on sera 
bientôt prêt à passer. Une semaine de relâche et 
les Boutfes ouvrent le feu (7 décembre . Dès le 
second acte, le théâtre, très éprouvé par sa 
dernière campagne, était sauvé, de l'avis de 
tous, tant la plume de Jacques s'était faite 
tendre et gracieuse dans ces trois rôles cle Ra- 
phaël, de Zanetta et de Régina, sans sacrifier 
pour cela l'entrain et le brio. 

Les débuts musicaux de M" Chaumont furent 
un événement véritable. Après avoir admiré 
« sa petite^ main qui, en se crispant, trouve le 
moyen d'avoir de l'esprit », B. Jouvin ajoute : 

« On a beaucoup applaudi, au l*"" acte de l'opé- 
rette, les finscouplets si spirituellement détaillés 
par Régina Chaumont. L'ex-Déjazet du Gym- 
nase n'a qu'un souffle de voix et l'on ne saurait 
risquer avec elle le compliment ambitieux : 

9. 



15'l OFFENBACH 

c( Comme elle chante ! » — Chanter ! elle n'en 
a ni l'ambition ni la prétention. M"'' Chaumont 
se contente de dire la musiqne... C'est assez! 
c'est charmant ! » 

Le sort des Brigands n'est pas moins henreux, 
le 10 décembre, aux Variétés. Même diversité, 
mêmes contrastes dans la partitition, « un ma- 
riage de raison entre l'opérette bouffe et le 
style de l'opéra-comique. « 

Chanteur ou comédien, Dupuis fait de Falsa- 
cappa un pendant à Paris ou à Barbie-Bleue ; et 
de quelle inquiétude mortelle, pourtant il est 
accablé ! A l'issue de la répétition générale, 
Otfenbach a remanié tout le final du second 
acte ; du jour au lendemain, on a décidé que les 
carabiniers reparaîtraient, et la responsabilité 
entière repose sur Falsacappa. Une distraction, 
un manque de mémoire, la moindre confusion 
et le désarroi sera dans le camp des Brigands et 
la victoire compromise. 

Si grande était sa détresse, qu'il faillit, au 
premier acte, rétablir une scène coupée dés le 
commencement des répétitions, si charmante 
qu'on l'était jugée à la lecture, celle où les 
apprentis brigands s'exerçaient à dévaliser un 
mannequin. 

Mais le public ne soupçonna pas un instant 



SA VIK KT SON OEIVRE 155 

les Icnipèlos qui s'agilaiciil sous le cràuc do sou 
jictoui' favori ; avec un peu (ratlention il eût 
l)ourtaiit entendu le soupir de soulagement qui 
s'éehappa de sa poitrine, quand le rideau tomba 
sur le final redouté. 

Au premier rang des pages applaudies, figu- 
rait la fameuse entrée des carabiniers ; elle révé- 
lait aux Parisiens un artiste qui ne devait 
jamais lasser leurs'applaudissements : M. liaron. 

Un début encore, celui de M. Cooper, qui 
risque ses premiers pas sous le pourpoint du 
page \'alladolid. 

Le succès de M"" Zulmar Bouffar, si alerte 
sous le ti'avesti de Fragoletto, est dans huites les 
mémoires ; M'"' Aimée fut moins heureuse pour 
sa première création. Les critiques, celle de 
M. Jouvin cntr'autres, ne purent qu'accroître 
les regrets des auteurs (pii avaient rêvé de faire 
porter à leur grande-duchesse la carabine de 
Fiorella. 

(1 11 va deux premiers rôles de femmes dans 
\eî^ lirigands : un seul eût suffi s'il se fût appelé 
Ilortense Schneider. M'" Aimée ne manque pas 
d'intelligence ; elle a de la voix, elle en a même 
trop et le charme ne vient pas corriger l'inl en- 
silé d'une note conslMunneut émise eu force. » 



156 OFFENBACH 

Sûrs de leurs recettes, les deux théâtres con- 
sentent à laisser quelques vacances à leur com- 
positeur. Avant son départ, il ajoute au réper- 
toire des Bouffes un acte dont MM. Tréfeu et 
Prével lui ont donné le libretto : la Ro7nance 
de la Rose, créée par Lacombe, Hamburger, 
Victor, M""" Périer et Valtesse. 

Puis, tout à la joie de pouvoir enfin se repo- 
ser, il dresse l'itinéraire de son excursion : d'a- 
bord une pointe sur Vienne qui monte les 
Brigands et Vert-Vert, une halte à Darmstadt 
où on l'attend pour donner Robinson^ avec un 
troisième acte nouveau, et retour à Paris, où de 
grands projets le réclameront bientôt. 

Falsacappa semblant peu disposé à abandon- 
ner, même pour un soir, l'affiche des Variétés, 
Jacques croyait avoir enfin conjuré la loi mys- 
térieuse qui voulait que tout mois de janvier 
ramenât avec lui la Grande Duchesse. L'année 
1870 commencée, il allait prendre la route de 
Vienne, quand un télégramme daté de Nice le 
supplie d'ajourner son départ ; il ne peut refu- 
ser son concours à une représentation organi- 
sée au profit des pauvres et dont le programme 
vient d'être arrêté... La Grande-Duchesse, avec 
sa créatrice qui demande au maestro de con- 
duire ce soir-là. 

Jacques fît diriger sur la gare de Lyon les 



SA VIE ET SON OEUVRE 157 

bagages destinés à l'est et gagna le Danube en 
passant par la Méditerranée. 

Revenu de Vienne où M'' et M»"^ Denis ont 
eu les honneurs de l'Opéra, où le succès des 
Brigands et de Vert-Vert a été plus bruyant 
encore qu'à Paris, Jacques, désireux de renouer 
connaissance avec ses artistes et ses amis, donne 
le 23 février, au Grand-Hôtel, un souper monstre 
qui célébrera à la fois les victoires des Bouffes 
et des Variétés. 

Auprès des interprètes de Trébizonde et des 
Brigands, M'""' Schneider, Rlanche d'Antigny, 
Antonine, Gabrielle Moisset, Thérésa, Deveria. 

Dans les derniers jours d'avril, les Bouffes, 
en attendant la fermeture, donnent une reprise 
des Bavards, remontés pour M"° Van Ghell. 

Les journaux tiennent le public au courant 
des projets médités par Comte et Noriac. Il est 
bien entendu que le passage Choiseul prétend 
s'attacher à jamais Offenbach, dont VOrphée 
reparaîtrait en septembre avec une distribution 
éblouissante : Eurydice : Schneider ; (Jupidon : 
Céline Chaumont; Junon : Thiorret, etAristée : 
Van Ghell. 

Jacques a pris ses quartiers à Saint-Germain ; 
il y termine Fa?2^a.sio, impatienmient attendu à 
rOpéra-Comique où Vert-Vert vient de repa- 
raître. M"" Girard y a succédé à Capoul et aban- 



158 OFFENBAGII 

donne son rôle de la Corilla à M"" Bélia. Est-ce 
en vue de quelque autre ouvrage du maestro 
que la salle Favart songe à s'attacher Dupuis, 
son ténor attitré ? 

Épuisé par ce travail continu, Offenbach se 
voit, de par la faculté, condamné à un repos de 
trois mois. Il se soumet et s'achemine vers sa 
villa d'Étretat, mais les malles pleines d'actes à 
achever, de scènes ébauchées. 

La guerre éclate. Les Variétés, qui avaient 
rappelé les Drigayids le 2 août, ferment leurs 
portes le 14 ; elle ne les ouvriront désormais 
qu'aux blessés , soignés dans le grand foyer 
transformé en am])ulance. 

La revue alimentaire prend dans le Figaro la 
place du courrier des théâtres, — une note dis- 
crète se glisse de temps à autre, qui annonce 
une représentation extraordinaire. 

La Comédie-Française donne des matinées 
chez elle et va en soirée un peu partout, le plus 
souvent aux Bouffes dont les recettes en février, 
avec les représentations de la Princesse de Tré- 
bizonde et de Fortunio, atteignent la somme de 
22,814 francs ; les Menus-Plaisirs voient défiler 
le répertoire de l'Opéra-Comique ; les concerts 
sont nombreux à la rue Lepelletier. 

Une chronique de Gustave Lafargue, parue 



SA VIE ET SON OEUVRE 159 

dans le FigRvo du 9 mars, s;ilue les colonnes 
Morris auxquelles le gaz a rendu leur auréole 
lumineuse. Les théâtres se réveillent et le 
15, les Bavards reprennent sur la scène des 
Bouffes leur joli babillage. Étoile : M"" Irma 
Marié. 

L'été venu, les partitions de Jacques ont de 
nouveau été réclamées par l'Angleterre. Durant 
une excursion rapide à Londres, le compositeur 
est invité par le prince de Galles à une matinée 
au château de Chiswick, félicité du grand succès 
que vient de remporter la bande de Falsacappa. 

Plus que jamais la vogue suit Offenbach : 

Désireux de s'assurer un lendemain à Fanta- 
sia, les directeurs de l'Opéra-Comique, MM. du 
Locle et de Leuven, offrent à Jacques un livret 
de M. Gondinet : Si le roi le savait! 

Aujourd'hui, c'est aux Variétés une solennelle 
reprise des Brigands, demain les Bouffes célé- 
breront le retour de la Princesse de Tréhizonde. 

Les lauriers récoltés par Rnbinson et par 
Vert-Vert, n'avaient pu consoler Offenbach de 
la chute de Barkouff. Comme pour Geneviève, 
il s'était promis d'aller en appel et de faire cas- 
ser la sentence rendue. 

La partition de l'Opéra-Comique est rachetée 
à Heugel; un traité passé avec M™^ Scribe lui 
garantit un quart sur les droits à venir, et. à la 



160 OFFENBACH 

prière du maestro, MM. Nuitter et Tréfeu bâtis- 
sent trois actes dans lesquels ils s'imposent la 
tâche d'introduire la musique de Barkouff. 

Scribe avait conté l'histoire d'un dogue; un 
ours est le héros de la pièce nouvelle. 

Donnée le 14 décembre, Boule-de-Xcige ne 
subit pas le triste sort de son prédécesseur; 
Madame Peschard s'y montra, dès ses débuts, 
l'exquise chanteuse qu'elle resta à travers tant 
de rôles. C'eût été pourtant faire injure aux 
auteurs que de compter cet ouvrage parmi 
leurs œuvres les mieux venues. 

Mais le passé avec Trébizonde, l'avenir avec 
tous ses projets ne leur étaient pas avares de 
consolations. 

D'ailleurs, Boule-de-Neige et sa dompteuse se 
pressaient moins qu'on ne l'eût prédit d'abord, 
de quitter leur théâtre des Bouffes. Entourés de 
M"'° Thierret, de Berthelier, de Désiré et de 
Montrouge, ils y célébrèrent l'avènement de 
1872. 



CHAPITRE IV 



I 87 2-1 880 



LE ROI CAROTTE FANTASIO 

Le Corsaire Noir 



i< Une grande nouvelle ! 

« Hier soir, à 9 heures, nous passions rue 
Laffitte, lorsqu'à la hauteur du n° 5, nous ren- 
contrâmes deux personnes qui marchaient d'un 
pas rapide, se glissant mystérieusement le long 
des maisons. 

« Nous reconnûmes M. Boulet, directeur de 
la Gaité et M. Emile Taigny, son régisseur 
général. 

« Dans notre quartier à pareille heure!... 
Qu'est-ce que cela signifiait ? 

« Nous suivîmes ces deux personnages et 
notre étonnement augmenta quand, au moment 
où ils s'arrêtèrent pour sonner à la porte du 
n° 11 où demeure M. Offenbach, ils furent 



[\]'^ OFFENBAGH 

rejoints par une troisième personne qui leur 
serra la main. 

« Ce nouveau venu, c'était Victorien Sar- 
dou. 

« Le trio disparut derrière la lourde porte 
cochère. 

« A onze heures tout était fini ! Les signa- 
tures de MM. Sardou, Ofîenbach et Boulet 
venaient d'être apposées au bas d'un traité par 
lequel la Gaîté jouera, le 15 octobre 1870, un 
grand opéra-bouffe féerique en 3 actes et 
20 tableaux, de MM. Sardou et OfPenbach. 

« Hein ! quelle lielle première représenta- 
tion! « 

La nouvelle, lancée enceslignesromanesques 
par le Figaro du 25 octobre 1869, rencontra maint 
incrédule; la chose parut plaisante aux uns, 
souleva l'indignation des autres — puis, les 
journaux confirmant à l'envi l'information de 
M. Jules Prével, force fut de se rendre à l'évi- 
dence. 

Cette pensée, exorbitante en apparence, était 
venue à Offenljach : faire lire sur une affiche de 
féerie le nom qui avait accompagné Monsieur 
Garât et la Famille Benoiton, flamboyé sous 
les Pattes de Mouc/ie et Sôraphine, signé les 
Gayiaches... et Patrie. 



SA VIE KT SON OEUVRE 163 

« Une féerie à calembours ! s'exclama Sardou 
stupéfait quand Jacques lui eut exposé son 
désir. Je me déclare incompétent ! » 

Puis, comme le maestro insistait, protestant 
lui-même de son dédain pour les coqs-à-l'àne, il 
s'adoucit — « Depuis longtemps je rêve vnie 
résurrection éclatante de Pompéi; je réaliserais 
ce V(eu de tous les pèlerins du Vésuve : Si ces 
ruines pouvaient revivre ! » 

Le premier pas était fait. Certain désormais 
de vaincre ses résistances, Jacques prend, 
à quelques jours de là, rendez-vous avec son 
nouveau collaborateur. 

« Je tiens ma féerie, dit cette fois Sardou en 
venant à lui ; et voici le sujet en un mot : tirer à 
l'Empire l'horoscope de [sa fin prochaine. » 

Ce fut au tour d'Ofi'enbach de sursauter devant 
cette intervention inattendue de la politique. 
Sans compter l'invraisemblance de la prédiction, 
il y avait là une rupture éclatante avec les 
vieilles traditions, qui le déconcerta tout d'abord. 
— Mais l'émotion fut de courte durée : Sardou 
écrirait sa féerie ; peu importait le reste ! 

Des deux côtés on se mit rapidement au 
travail et, le printemps venu, la correspondance 
marchait bon train entre Marly et Bade oii, sous 
prétexte de se reposer de sa campagne d'hiver, 
le compositeur entamait la partition. 



164 OFFENBACH 

Dès son retour, un des premiers soirs de juin, 
dans le cabinet de Sardou, les jambes envelop- 
pées d'une couverture malgré la chaleur acca- 
blante, Jacques écoutait le roi Carotte enfin 
terminé et souriait en sceptique aux explications 
de son collaborateur. Le regard fixé sur l'incom- 
parable panorama qui se déroulait sous ses yeux, 
il le traitait à part lui de visionnaire, quand 
s'animant, le geste scandant la parole, il lui 
livrait la clé de sa féerie : l'Empire s'appuyant 
sur le peuple aux dépens de la bourgeoisie, ap- 
pelant à son aide le radicalisme qui le dévorera. 

Le roi Fridolin qui a épousé une princesse 
étrangère, reine de la mode et du ton, à laquelle 
il confierait pour un rien les rênes de l'Etat, le 
roi Fridolin qui invoque à tout moment la 
mémoire de ses grands ancêtres mais ne songe 
guère à imiter leurs vertus, le roi Fridolin, 
entouré de son étrange cour, ignore que son 
ennemi veille dans le palajs même. 

C'est une méchante fée, adversaire juré de la 
famille, qui s'est acharnée déjà sur le père de 
Fridolin et veut continuer ses persécutions sur 
le fils. Par une nuit sombre, elle s'en va dans les 
potagers du château, évoque les racines — 
radix, radical — et, parmi elles, la rouge Carotte 
dont elle fera leur souverain. 

Le Palais est en fête, partout on chante, on 



SA VIE ET SON OEUVRE 165 

rit; jamais la gloire de Fridolin n'a atteint 
])areille splendeur, jamais sa puissance n'a 
semble mieux assurée — V Exposition — quand 
le Roi Carotte apparait, avec son cortège hideux, 
ridicule. 

Des moqueries l'accueillent ; on le nargue, on 
le chasserait presque, quand, sur un geste de la 
fée, on découvre en lui toutes les séductions 
qui manquent au prince. L'élan est donné; mi- 
nistres, courtisans, chacun s'incline devant la 
rouge apparition et voilà Fridolin détrôné par 
l'ennemi qu'il raillait tout à l'heure. 

Accompagné de Robin-Luron, un génie lidele, 
il parcourt le monde, pendant que Carotte, coitîé 
de sa couronne, entouré de son conseil, s'assied 
sur le trône. — Et alors, on s'aperçoit que le 
souverain nouveau possède au centuple tous les 
défauts reprochés à l'autre, on tremble sous sa 
tyrannie ; il ne songe qu'à se gorger de confi- 
tures et déjà son panache , ce panache vain- 
queur, s'affaisse. 

La révolte gronde sourdement d'abord, i)uis 
elle mugit. Carotte affolé, éperdu, s'abime sous 
terre, légume comme devant, et le roi Fridolin 
reparaît au milieu de son peuple. Tous deux ont 
profité de la leçon. 

En faisant poser devant lui toute la fin d'un 
règne avec ses ambitions victorieuses ou de- 



166 OFFENBÂCII 

eues, ses ruses, ses mille détours, Sardou s'a- 
perçut bien vite qu'à côté de la féerie, la dou- 
blant en quelque sorte, il y avait place pour une 
comédie politique dont le héros serait vite trouvé 
parmi les modèles qui grouillaient sous ses 
yeux. 

C'était le moment des Cinq ; il commença Ra* 
bagas. 

La guerre éclate à l'instant où, le manuscrit 
livré, la partition aux trois (juarts achevée. Bou- 
let va mettre le Roi Carotte à l'étude, pour suc- 
céder à la Chatte blanche dans laquelle M'"" Thé- 
résa fait fureur. 

Vient la Commune. Les désastres se succè- 
dent et des théâtres il n'était guère question, 
lorsque quelques artistes, émus par la misère de 
tout ce personnel resté sans ressources, voulu- 
rent tenter la fortune. — En pleine insurrection, 
M. et M'"'' Grivot, M'"" Pauline Lyon jouèrent la 
Grâce de Dieu. 

On accourut malgré bombes et barricades, ja^ 
mais le drame de M. d'Ennery ne vit pareil dé^ 
luge de larmes. Puis, les Versaillais maîtres de 
Paris, la Chatte blanche reparait sur l'affiche et 
Boulet, sans plus tarder, vient rappeler aux au- 
teurs de sa féerie le traité de 1869. 

iNIais quand il veut relire le Roi Carotte avant 



SA \ IK KT .>o.N uLl MU-: 1 ()7 

(lu le donner à la copie, Sardou s'arrête dès la 
l)remière scène. Ce qui n'était que fantaisie, il 
y a deux ans, est devenu page d'histoire, poi- 
i^nante dans sa sincérité ; la prophétie s'est réa- 
lisée et la féerie tourne au drame. 

"Voici, au lever du rideau, une séance du con- 
seil. Le roi Fridolin annonce sa volonté bien 
arrêtée de déclarer la guerre au prince voisin 
et le ministre de certifier que l'armée est prête. 

Trois actes durant, on revit les douleurs pas- 
sées ; les imprudences funestes, les fautes cruel- 
les ressuscitent. 

Sardou récrit le Roi Carotte , transporte en 
Hongrie ce qui se passait en Allemagne , coupe 
impitoyablement tout ce qui rappelle combats 
ou discordes. Quant au dénouement, il se refuse 
à le modifier, convaincu que l'exil serait pour 
l'Empire une autre ile d'Elbe. 

Les répétitions commencent. Ofîenbach, de- 
puis qu'il avait assisté à Vienne à une représen- 
tation d'0?-p/iée aux Enfers^ environné de toutes 
les splendeurs de la mise en scène, rêvait de 
marier l'opéra-boulfe à la féerie. 

Le cadre de la Gaite se prêtait merveilleuse- 
ment à la réalisation de ses projets et, gagné 
l)ar son enthousiasme, Boulet avait engagé une 
armée de musiciens, recruté des bataillons de 
danseuses. 



168 OFFENBACH 

Comment laisser tout ce peuple inactif? — 
Jacques demande des remaniements à son col- 
laborateur, réclame des décors nouveaux et le 
Roi Carrotte qui , dans la version primitive , 
conservait les allures de l'Opéra-Boutfe, ne dé- 
passait guère, mise en scène à part, les propor- 
tions de la Grande Duchesse^ comprit bientôt 
quatre actes et dix-sept tableaux. 

Le directeur s'inclinait devant les volontés 
du maestro, tant et si bien que lorsqu'avec le 
mois de janvier les relàcbes commencèrent pour 
les répétitions générales, tous comptes faits 
et alignés, il fut établi que les frais du Roi Ca- 
rotte se monteraient au chilfre de 6,000 francs 
par soirée. 

Mais Boulet avait résolu d'éblouir Paris; il 
tenait à ce qu'il ne fût bruit que des splendeurs 
de la Gaité, il voulait écraser tous ses rivaux. 

C'était le moment où les théâtres se réveil- 
laient de leur torpeur. Dans la Baronne, l'Odéon 
mettait en ligne Gefîroy, Berton, Porel,M"''Page 
et Sarah-Bernhardt; au Lyrique, M'"" Ugalde 
chantait Javotte de Jouas et M™^ Céline Monta- 
land personnifiait au Chàtelet la Céphise du 
Juif-Errant. La, famille Benoiton faisait une 
rentrée triomphale sur la scène du Vaudeville 
avecBrindeau, Parade, Delannoy, M'""=' Fargueil 
et Manvoy ; Aimée Desclée reparaissait dans la 



SA VIE ET SON OEUVRE 169 

Princesse Georges aux côtés de M"® Pierson; 
Dupuis, M'"'' Uhaumoiit tenaient avec le Trône 
d'Ecosse raffîche des Variétés. — Tricoche au 
Palais-Royal, le Bossu avec Mélinguc à la Porte 
Saint-Martin, aux Folies-Dramatiques /a Tour 
du Chien Vert, une des dernières créations de 
Blanche d'Antigny. — L'Ambigu donnait l'Ar- 
ticle 47, les Menus-Plaisirs avaient appelé à 
eux M'"" Thérèsa pour le Puits qui chante; 
M'"° Peschard débutait aux Bouffes dans Boule- 
de-Neige. Installé avec son orchestre au Grand- 
Hôtel, Danbé apprenait aux Parisiens les noms 
de Massenet, de Guiraud, de tant d'autres avec 
eux. La revue trônait au Château-d'Eau et aux 
Fohes-Nouvelles. 

Le 15 janvier enfin vit la première du Roi 
Carotte. 

Le succès fut retentissant ; la partition était de 
rOffenbach des meilleurs jours, le rôle de Ro- 
bin-Luron comptait [)armi les plus charmantes 
créations de M"^ Zulma Bouffar, entourée de 
M"" Sevestre, de M™° Judic à peine sortie de l'El- 
dorado et des Folies-Bergère, de Masset, de 
Grivot et d'Alexandre. — Avec son décor enso- 
leillé, son fourmillement de marchands, de gla- 
diateurs, de patriciens et de courtisanes, son 
cortège nuptial, soutenu par une musique ex- 
quise, Tapparition de Pompéï arracha des cris 

lu 



1 70 OFFENBACH 

d'admiration. La Vie Parisienne écrivait le len- 
demain : « C'est un chef d'œuvre à décourager 
tous les Gérôme passés, présents et futurs. 

Pour la pièce, on avait été prévenu par les 
journaux qu'elle abondait en allusions, que les 
sous-entendus s'y pressaient innombrables ; nul 
n'ignorait que l'Empire s'y heurterait avec la 
République. — Les hommes politiques accourus 
à la Gaîté comprirent, dés la lin du 1*'' acte, que 
le régime déchu était représenté par... le Roi 
Carotte. 

Le moyen ])0ur la salle de ne pas se rallier à 
l'opinion des gens aussi compétents ! On se 
partagea en deux camps ; l'un applaudissait le 
héros de la féerie, l'autre acclamait Fridolin. 

Le lendemain, la France entière apprenait les 
attaques dirigées. contre l'Empire ; les allusions 
étaient transparentes et chacun, avec les élus de 
la première^ de reconnaitre le Souverain. 

Devant cette éclatante manifestation de la 
perspicacité du public, Sardou bondit d'abord, 
courut à son bureau pour protester. Le manus- 
crit de Rxiha.g-di< était là prêt à partir pour la 
Censure ; il le contempla un instant, puis laissa 
tomber sa plume et se frotta les mains. 

Que de fois il avait tremblé en songeant à 
l'interdiction probable de sa comédie! Car ce 
n'étaient plus les Cinq qu'il y mettait en scène ; 



SA VI K KT SON OErVHK 171 

avec la guerre, un autre modèle avait posé de- 
vant lui, il y avait peint une figure sacro-sainte 
que chacun allait reconnaître — et voilà que le 
BoiCaroftv sauvait Rahagas. 

Etant admis qu'il attaquait si violemment 
l'Empire, comment supposer maintenant qu'il 
put entrer en lui le avec ses ennemis, les railler, 
les flageller de la sorte ? D'ailleurs on le savait 
autrefois peu aimé du Château : lors de la repré- 
sentation de Xos Intimes à Compiégne, l'Impé- 
ratrice n'avait-elle pas témoigné bien haut son 
mécontentement, faisant sortir la jeune prin- 
cesse Murât de la loge impériale, au milieu de 
la scène fameuse du 3" acte ; les Ganaches et 
surtout la Famille Benoiton n'avaient pas été 
épargnées davantage. On se souvient aussi des 
colères soulevées par l'apparition de Séraphine, 
des. hautes susceptibilités éveillées par le duc 
d'Albe de Patrie. 

Donc Sardou reste muet, se contenhmt de lire 
chaque matin les recettes fantastiques du Roi 
Carotte, qui, atteignaient jusqu'à 9000 francs, 
tandis que Rahagas, passant sous les yeux aveu- 
gles de la Censure, revenait au Vaudeville et se 
répétait avec frénésie. 

La première quinzaine de Janvier n'avait été 
pour OfFonbach qu'un va-et-vient perpétuel entre 



172 OFFENBACH 

la rue Réaumur et la rue Favart. La Gaîté et 
rOpéra-Comique se disputaient le Maestro ; ici 
la féerie, là, le Fantasio de Musset, prêts à 
passer tous deux. 

Le Roi Carotte ouvrit le feu, précédant de 
trois jours seulement l'autre partition jeudi, 
18 janvier). 

On espérait une magnifique revanclie de l'é- 
chec de Barhouff; et cette fois encore Jacques 
fut trahi par le livret. Pas plus que l'ouvrage de 
Scribe, la comédie d'Alfred de Musset ne sut 
s'emparer du public qui bailla à une action vide 
d'intérêt, comme il l'avait fait six ans plus tôt à 
la Comédie-Française. 

Le premier acte fut déclaré adorable ; la bal- 
lade : « Voyez dans la nuit brune « la romance 
de M"^ Priola, l'entrainante Chanson des fous 
enlevée par Melchissedec, les chœurs si mou- 
vementés, tout présageait un succès. — Mais 
l'ennui s'empara de la salle avec l'acte suivant, 
rendant vains tous les efforts du compositeur et 
de ses interprètes. 

M'"" Galli-Marié sous le travesti de Fantasio, 
j^iie Priola , Ismaël , Melchissedec , Potel , 
M"'' Moisset ne purent avoir raison de la somno- 
lence du public. 

La presse rendit justice au musicien, signala 
les pages prodiguées en pure perte. Tout ce 



SA VIK ET SON OEUVRE 173 

haume ne put guérir la mortelle blessure faite à 
OHenbacii par Musset, et Fimtasio expiraitdans 
les derniers jours de Février, mais pour revivre 
([uelques heures plus tard à Vienne, où des ova- 
tions sans fin l'attendaient. 

Pendant que Jacques luttait à l'Opéra-Comi- 
({ue, Bahagas naissait à la rampe du Vaudeville. 

— On se souvient de la terrible bataille livrée 
dans la salle, de cette soirée du l***" février où 
les cris et les bravos se croisaient eu une tem- 
pête assourdissante. Le lendemain, on avertis- 
sait M. Thiers que les revolvers partiraient d'eux- 
mêmes si on avait l'imprudence d'autoriser une 
seconde représentation : permettre Rabagas, 
c'était aller au-devant de massacres certains. 

C'est ici le moment de rapporter certaine lé- 
gende qui courut alors les coulisses du théâtre : 
une dépêche part de la Présidence, adressée 
au (Gouverneur de Paris, contenant les ordres 
nécessaires pour que les spectateurs du soir 
trouvent porte close en arrivant au Vaudeville. 

Le rasoir à la main, le général de Ladmirault 
terminait sa toilette quand le pli lui est remis. 

— Devina-t-il la mesure arbitraire enfermée 
sous cette enveloppe et sa distraction fut-elle 
volontaire, ou bien le hasard est-il le seul dieu 
qui lutta pour Rabagas ? Toujours est-il que le 
gouverneur s'éloigna de la place Vendôme, ou- 

10. 



174 OFFENBACII 

bliant sur sa table la terrible missive qu'on re- 
trouva le lendemain seulement, ses cachets tou- 
jours intacts 

La seconde représentation avait eu lieu et les 
revolvers n'étaient pas sortis de leurs étuis. 

Il était trop tard maintenant pour songer à in- 
terdire Rabngas et force fut au gouvernement 
de laisser le champ lijjre aux enthousiastes qui 
eurent ])ient(')t raison des siffleurs ; interrupteurs 
de la bonne école, ceux-ci chutaient le ministre 
de Monaco comme ils avaient acclamé le Roi 
Carotte, ne s'étant pas aperçu un seul instant 
que la donnée des deux pièces était identique, 
qu'ils conspuaient d'un côté ce qu'il encensaient 
de l'autre. 

Nul n'avait remarqué que, dépourvu de la 
pompe de la mise en scène, Carotte était le frère 
jumeau de Rabagas, que Fridolin et le prince 
formaient un seul et même personnage ; au 
Vaudeville comme à la Gaîtè, l'homme provi- 
dentiel, venu i)Our châtier la tyrannie, se ren- 
dait insupportable à force de vexations, écrasant 
de son despotisme ceux-là qui avaient désiré 
son triomphe. Pour le dénouement, d'un côté 
comme de l'autre, l'inévitable gendarme. 

Et le Roi Carotte contiiniait au square des 
Arts-et-Métiers son règne cousu d'or ; les re- 
cettes se maintenaient à des hauteurs prodi- 



SA VIE ET SON OEUVRE 175 

fiiieiisps et les droits des cent premières repré- 
seiilalions, ajoutés à la vente de la partition en 
France et en Angleterre, s'élevaient, pour Vic- 
toi'ien Sardou, à un total supérieur à celui réa- 
lisé — à nombre égal — par Patrie. 

Les frais malheureusement s'entassaient avec 
la même régularité et, devant le budget quoti- 
dien, la lutte devint bient(')t impossible pour 
'Boulet. Une prime de 15,000 francs était assurée 
aux auteurs pour la 150'' ; la dernière du Roi 
Carotte fut tixée irrévocablement à la 149'\ 

Pendant (pie la féerie tient l'affiche de la 
Gaité, on annonce aux Variétés la lecture de 
trois actes nouveaux. Un seul nom d'auteur : 
Jacques OfFenbach pour les paroles, Jacques 
Offenbach pour la musique. 
■ Le poète improvisé, qui se méfie de son talent 
de lecteur plus encore que de ses vers, a })rié 
M. Nuitter de présenter le Corsaire Noir aux 
artistes ; mais il se heurte à nu refus. Tout en 
reconnaissant qu'il a aidé Jacques de ses con- 
seils, suivant en cela l'exemple d'Etienne Tréfeu, 
de Meilhac, de Mario Ucliard, de du Locle, il 
rejette bien loin cette lecture qui le ferait passer 
pour le seul coupable et force fut à Offenbach de 
s'exécuter. 

Il bredouilla bien un peu. et la pièce écoutée 



176 OFFENBACH 

sans grands transports d'enthousiasme fut dis- 
tribuée à Dupuis, Lesueur, Kopp, Léonce, 
Cooper, Hittemans, à M""" Chaumont, Van Ghell 
et Berthe Legrand. 

Vienne conserA-e au maestro son inviolable 
fidélité ; Faritasio et Boule de Neige y reçoivent 
un accueil tout autre que celui qui leur a été 
fait à Paris ; le théâtre An der Wien réclame un 
ouvrage nouveau, trois actes spécialement com- 
posés pour lui, et Jacques promet avec Isl Flâ- 
neuse, écrite pour M"^ Milla Rœder, le Corsaire 
Noir qu'on vient d'ajourner aux Variétés. 

La chanson de Fortunio avec M'"*^ Peschard, 
les Bavards pour la rentrée de M™'' Ugalde, 
maintiennent le nom d'Ofï'enbach sur l'affiche 
du passage Choiseul : au boulevard Montmar- 
tre, Barbe-Bleue célèbre le retour d'Hortense 
Schneider; il est question du Grand Lama et 
des Braconniers ; les directeurs rivauxse dis- 
putent M"** Moucheron, un acte destiné à Cé- 
line Chaumont, mais Jacques semble plus oc- 
cupé de ses rêves de direction que des projets 
de ses collaborateurs. 

Se rendre maître de la Gaîté, obtenir de Boulet 
la clef du cabinet directorial, pouvoir exécuter 
en maître absolu les projets gigantesques qui 
l'obsèdent, c'est là son point de mire. Si grand 
est son espoir de voir cette ambition se réaliser 



SA VIE ET SON OEUVRE 177 

Meiitùt, vju'il ticiil eu réserve — les intimes 
l iissureiit — un traité par lequel M™' Patti et 
Capoul s'engageraient à venir créer Paul et 
y^irginie à son théâtre, à y chanter chaque soir, 
évitant ainsi le terrible et éternel problème des 
lendemains- 
Mais Boulet résistait énergiquement, repous- 
sant les offres les plus dorées, et rien n'était 
décidé encore lorscjue Jacques, appelé par les 
dernières répétitions du Corsaire Xoii\ prit la 
route de Vienne, au mois de septembre, entraî- 
nant à sa suite MM. de Villemessant, Wolff, 
Philippe ( lille, de Saint-All)in, Aubryet. Blavet, 
Gaston Mitchell et Tarbé. 

Un autre Parisien les y attendait : Khalil-Bey, 
qu'ils aperçoivent à l'Opéra, le lendemain de 
leur arrivée. Il est sombre, pensif; et comme 
Jacques s'inquiète des causes de sa mélancolie, 
il lui confesse que l'existence lui parait lamen- 
table, privée du piquet quotidien à vingt-cinq 
francs le point. Rendez-vous fut pris pour le 
lendemain à l'hôtel d'Offenbach, qui, aidé de 
ses compagnons, rendit à Khalil-Bey toute sa 
verve et sa joyeuse humeur. 

Quelques heures avant la représentation, un 
message de MM. Chivot et Duru est remis à 
Jacques. Que vont devenir leurs Braconniers 
si le maestro ne remet pas à la saison prochaine, 



17 (S OFFENBACH 

pour les Parisiens, ce Corsaire Noir ({iie les 
Viennois connaîtront demain ? 
Réponse par retour du courrier : 

« Mes Chers Collaborateurs, 

J'ignore encore le sort que le public viennois 
va faire à mon Corsaire Xoir ; tout d'abord, 
comme Pandore, je dois vous dire : Brigadier, 
vous avez raison. 

«Vous avez fait appel à la loyauté du composi- 
teur Otîenbach ; il n'a rien eu de plus pressé que 
de s'entendre avec le librettiste du Corsaire 
Xoir, son ami le plus intime, M. Jacques, 
homme loyal s'il en fut jamais. 

» De leur entretienil résulte ceci : que M. Jac- 
ques reconnaît comme moi la justice de votre 
réclamation et que nous nous engageons à céder 
le pas à votre pièce intitulée : les Braconniers 
qui passera aux Variétés cette année même et 
avant le Corsaire Noir. 

» ^'otre bien dévoué, 

« JACQUES OFFENBAGH». 
Vit?nne, le 17 septembre I87i. 



SA \ IK El' SON OEUVRE 17*J 



LES BRACONNIERS 



Démêlés avec la société des auteurs 



Offeiibacha tenu la parole donnée à MM. Chi- 
vol et Dura : les couiTiers de théâtres commen- 
cent, dès le mois d'octobre, à nous parler des 
Braconniers. On y entendra M"^ Van Ghell et, à 
ses côtés, M""' Chaumont dans le rôle de Gi- 
netta. 

Puis un demi-silenco se fait autour du nom 
de Jacques ; mais l'année ne s'achèvera pas sans 
que nous ayons la clé de ce mystère. Au com- 
mencement de décembre, on murmure bien bas 
que la Gaîté est vendue ; le lendemain, si indis- 
cret que cela puisse être, on vous confie que l'ac- 
quéreur est un homme de très grand talent. Deux 
jours après, le fameux secret est connu de tous : 
Olîenbach a vaincu Boulet ; il tient son théâtre, il 
s'assiéra, dès le l*"" juin, au fauteuil directorial. 

Janvier 1873. — Le nom de Jacques n'est sur 
aucune affiche jusqu'au 29, soir de la représen- 
tation des Braconniers. 

Tout à la préoccupation de sa direction pro- 
chaine, entouré, sollicité comme il l'était à cha- 



180 OFFENBACH 

que instant, le maître s'est méfié de sa patience, 
a redouté quelque surprise de ses nerfs surmenés 
et, en homme prévoyant, a voulu conjurer le 
fâcheux effet des scènes à venir. 

» Désirant conserver toujours d'excellentes 
relations avec MM. Chivot et Duru, je soussigné, 
Jacques Offenbach, compositeur de musique, 
demeurant à Paris, rue Laffitte, leur fais ici, d'a- 
vance et par écrit, les excuses les plus formelles. 
MM. Chivot et Duru pourront s'en servir en 
toute occasion où ils se trouveraient blessés, 
sans pouvoir cependant en tirer aucun profit ni 
lucre d'aucune sorte. Ces excuses anticipées 
sont rigoureusement personnelles. 

» Jacques Offenbach. » 

Comment en vouloir à un collaborateur qui 
avoue avec une pareille franchise les faiblesses 
de son caractère ? — Aussi la paix régna-t-elle 
aux Variétés, où M. Bertrand rendit à Jacques 
une partie de ses interprètes attitrés : Dupuis, 
Berthelier, puis Grenier, Léonce, Baron, Blon- 
delet et Daniel Bac. Ginetta, pour laquelle on 
avait d'abord rêvé Céline Chaumont, est donnée 
à M"^ Zulma Bouffar ; M"^ Van Ghell passant à 
rOpéra-Comique, le rôle de Bibletto est remis 
à une débutante, Marie Helibon. 



SA VIE ET SON OEUVRE 181 

C'était la véritable rentrée d'Oti'ciibacliau bou- 
levard ^Montmartre, la première partition nou- 
velle qu'il y donnât depuis les Brigayids. Et 
justement, le grand défaut des Braconniers fut 
de côtoyer de trop près le célèbre opéra-bouffe; 
en écoutant les héros de MM. Chivot et Duru, 
on songeait malgré soi à Fiorella et à Fragoletto. 

Certes la partition était à la hauteur de ses 
ainées; auprès du sourire tout frais et i)impant, 
la iiaité v faisait rai^e. Le rôle entier de Ginetta 
fut chanté par M"" Bouffar avec des nuances 
charmantes de finesse et d'entrain; la voix écla- 
tante de M"® Heilbron, ses vocalises frappèrent 
d'étonnement le public des Variétés. Dupuis, 
fit de Marcassou, un type d'une fantaisie aussi 
personnelle que toutes ses créations précédentes ; 
le Lastécouérés de Berthelier remplissait la 
scène, se démenait sans relâche — et pourtant 
les Braconniers parurent longs. 

Les représentations suivantes laissèrent une 
meilleure impression, et Ginetta et Bibletto 
s'aimèrent jusqu'aux derniers jours do mars. 

C'est aux Variétés aussi qu'Offenbach débute 
comme orateur, dans l'après-midi du 22 février. 
Il a exprimé son intention de jouer son réper- 
toire sur la scène de la Gaité, et la Société des 
Auteurs s'est émue ; une question Otfenbacii a 
été soulevée qui passionne musiciens et poètes. 

11 



182 OFFENBAGH 

Comme il importe de trancher rapidement le 
différend, une réunion plénière a été organisée 
au théâtre de M. Bertrand; l'assemblée se réunit 
dans le foyer du public, sous la présidence de 
M. Alexandre Dumas. ^ 

Que demande Offenhach? l'autorisation de 
monter chez lui les deux ouvrages précédem- 
ment reçus par M. Boulet {Orphée aux Enfers 
et Geneviève de Brahanf. deux reprises qu'il 
désignera plus tard, une pièce nouvelle par an. 

Le Président émet un avis favorable, mais 
l'opposition, dirigée par Touroude, est puissante 
— et voilà le Maestro qui se transforme en ora- 
teur et entreprend de convaincre le tribunal. 

« 11 est un point, Messieurs, dont il n'a pas été 
question jusqu'à présent et dont je tiens à vous 
parler. — Il y a plus de dix-huit ans que je fais 
du théâtre. Pendant ces dix-huit ans j'ai produit 
plus de quatre-vingts pièces dont quelques-unes, 
je puis le dire, ont eu un certain succès. » 

Une voix : Un très grand succès ! 

Lorateur : Je vous remercie ! Or, depuis 
que nous sommes réunis on ne s'entretient que 
de ma personne ; je vous l'abandonne bien vo^ 
lontiers. Mais avec moi il y a mes collaborateurs 
qui sont extrêmement nombreux et dont beau- 
coup sont présents ici. Songez qu'en m'empé- 
chant de jouer mes pièces, vous m'empêcheriez 



SA VIK Ki >t».N iiiA \nK 183 

aussi de jouer les leurs. Parce que je serais di- 
recteur de la Gaité, serait-il juste que les inté- 
rêts de mes collaborateurs en souffrissent ? 

« Du reste, vous déciderez ; mais je tiens à vous 
dire encore que j'ai jusqu'au mois d'avril pour 
rendre définitif mon traité avec M. lioulet et 
que, si vous m'empêchez de jouer mon réper- 
toire, vous me mettez dans l'impossibilité de 
prendre la Gaité et vous brisez ma carrière... de 
directeur. » 

On se sépare sans avoir rien résolu et une 
nouvelle assemblée extraordinaire est fixée au 
!•"■ mars. Cette fois on se réunit au siège même 
de la Société et la question est nettement posée 
par M. Dumas, dés le début de la séance. 

» MM. les Directeurs auront-ils le droit de laisser 
jouer sur leurs théâtres des ouvrages dramati- 
ques ou lyriques, composés soit par eux, soit par 
leurs associés, soit par les employés salariés ou 
gratuits de leur administration — et réciproque- 
ment, les auteurs ou compositeurs auront-ils la 
liberté de travailler en collaboration avec le di- 
recteur d'un théâtre quelconque, ses associés 
ou employés y » 

Résultat du vote : 109 voix pour l'interdiction, 
22 contre — et Ofï'enbach, qui a dédaigné de 
prendre part à la discussion, n'a rien de plus 
pressé, au sortir même de la séance, que d'écrire 



184 OFFENBACH 

au directeur de la Gaîté qu'il prend le théâtre à 
partir du l*'" juin. 



OFFENBACH PREND LA DIRECTION DE LA 
GAITÉ 



Pomme cVApi et la Jolie Parfumeuse 
à la Renaissance 



Moins de quinze jours après, M. Boulet 
mourait, et Jacques, en attendant la date fixée 
pour la prise de possession officielle, s'installait 
au square des Arts-et-Métiers, où les manuscrits 
venaient à lui en flots serrés. 

En même temps, Hostein ouvrait la Renais- 
sance et, sous les auspices de M. Belot et de la 
Femme de feu^ la consacrait solenellement au 
drame. 

Pour le drame aussi, Jacques semblait réser- 
ver toutes ses faveurs : il accueillait à bras ou- 
vers le Gascon et Jeanne d'Arc, se montrait 
enthousiaste pour VOfficier de fortune de 



SA VIE ET SON OEUVRE 185 

Victorien Sardou, n'avait que des sourires pour 
VAntigone de Vacquerie et Meurice, pour le 
Vampire de Victor Séjour. 

Orphée n'était pas oublié au milieu de cette 
avalanche. Marie Heilbron serait Eurydice, 
Jupiter emprunterait les traits de Lesueur, 
MontauLry chanterait Asristée ; le futur Cupi- 
don était une étoile exquise découverte chez son 
voisin l'Eldorado, où elle débutait à peine, étoile 
dont le scintillement devait éblouir tous les 
astronomes parisiens : M'"" Théo. 

On lit avec admiration la liste de la double 
troupe engagée par le directeur de la Gaité. 
En tête des artistes qui doivent entourer le 
vieil étendard du drame : M"'*' Victoria La- 
fontaine, Marie Laurent, Laurence Grivot, 
Brindeau, Aimée Tessandier, Gérard ; MM. La- 
fontaine, Clément- Just, Desrieux, William 
Stuart," Angelo, Laurent, Alexandre. Que la 
prose cède la place à la musique et Offenbach 
met en ligne M"'' Heilbron, Dartaux, Perret, 
Angéle, Gilbert ; MM. Montaubry, Mabay, Fal- 
chieri. Bonnet, Grivot, Daubray, Jean-Paul 
— Engagés en représentation. M'" Lia Félix 
et Lesueur — Enfin, un nombreux corps de 
ballet dont l'étoile sera M"' Fontebello. 

Trois mois de clôture vont suffire à Jacques 
pour réaliser les plans de réforme qui bouillon- 



186 OFFENBAfllI 

nenl dans son cerveau ; Juin, Juillet et Août 
appartiennent aux ouvriers, aux tapissiers, aux 
décorateurs. Tentures renouvelées, sièges re- 
couverts, voilà pour la salle ; sur la scène, dans 
les coulisses, tout est remué, bouleversé : la 
loge qui avait abrité M"'" Judic devient la régie, 
la caisse s'installe là où s'habillait M"^ Zulma 
Boutîar. 

La somme de 316,000 francs avait rendu 
Offenbach maitre du théâtre tant désiré ; il 
dépense encore 154,000 francs pour cette com- 
plète restauration, qu'il dirige, à coups de télé- 
grammes, de Vienne, où il est parti conduire la 
Princesse de Trébizonde et monter les Brn- 
conniers, pendant que les Variétés reprenaient 
ses Brigands, avec Dupuis, W Boufï'ar et Ber- 
thal. 

2 septembre. — heGascon, de Théodore Bar- 
rière et Louis Davyl, inaugure la Gaîté transfor- 
mée : on y remarque auprès de M. et M'"^ Lafon- 
taine, une débutante, M"® Teissandier, récem- 
ment découverte à Bordeaux. 

C'est à M. Vizentini, son chef d'orchestre, 
qu'Offenbach a confié la partition du ballet ; lui 
s'est contenté d'écrire la Légende béarnaise que 
chantent Lafontaine et M"* Guiotti. 

Le moyen d'en faire davantage quand la 
Renaissance est là qui. dès les premières répè- 



SA viK KT SON (»i-:uvrf: 187 

litions, le dispute ;ïla Gaité. Trahi par le drame, 
llosteiii s'est tourné vers le grand majj;i('ien que 
les directeurs n'ont jamais imploré en vain, et 
Jacques est accouru à son secours. 

Un traité a été signé, qui assure à la Renais- 
sance le répertoire du Maestro, chanté par les 
artistes inoccupés de la Gaité. 

Le jeudi 4 septembre, dés le surlendemain 
du Gascon,, la convention est exécutée. Le 
même rideau qui s'était levé majestueusement 
sur la terrible tragédie de Thérèse Raquin, 
s'envole joyeusement aux sons iV Ajmthicaire 
et Perruquier, à.Q Chou fleuri. M** Dartaux et 
Grivot, Falchieri et Bonnet nous présentent la 
Permission de dix heures, autrefois créée à 
Ems, avec l'ensemble charmant de la retraite. 

« C'est moi, Monsieur, je suis la bonne ! » 
Le même mouvement a remué la salle — 
mouvement de surprise, en entendant cette 
voix un peu vacillante, au timbre voilé ; puis 
les lorgnettes se sont braquées sur l'apparition 
toute blonde, si délicieuse en ses gestes d'en- 
fant. D'un sourire, Théo a conquis Paris; 
Pomme d'Api, le petit acte de Busnach et 
Ilalévy, vient de la révéler. Comme elle a su 
la dire, la partition d'Offenbach, la détailler 
malicieusement avec si peu de voix mais tant de 
grâce ! 



188 OFFENBAGH 

La Renaissance est désensorcelée ; la voilà 
consacrée à Jacques. Vite, il faut qu'il écrive 
trois actes pour la petite étoile. 

Les Variétés, non plus^ n'entendent pas que 
le maître les abandonne, et, pour lui prouver 
combien elles lui restent attachées, elles ont 
enlevé la Vie Parisienne au Palais-Royal : 
MM. Meilhac et Halévy ont amputé leur pièce 
de l'acte faisant longueur autrefois. On a laissé 
à Dupuis le choix entre Gondremarck et le 
Brésilien. ?^Iais Berthelier, déjà chez M. Plun- 
kett, a pris la succession de Brasseur : il conser- 
vera le rôle qui donne libre cours à sa verve. 
Dupuis sera le baron suédois, un Gondremarck 
ne ressemblant en rien à celui de 1866. 

A Grenier le rôle de Bobinet, celui d'Urbain 
à Baron ; on a ajouté pour Léonce le person- 
nage d'Alfred; enfin, Cooper rencontre dans 
Gardefeu son premier vrai rôle. 

Les auteurs auraient voulu faire chanter à 
Hortense Schneider les deux rondeaux de 
Métella ; sur son refus, M"® Deveria a été enga- 
gée. Gabrielle retrouvera sa créatrice M"® Zulma 
Boufar ; la baronne et Pauline seront l'apanage 
de M"^" Grandville et Berthal. 

Montée de la sorte, la Vie Parisienne est 
acclamée, le 25 septembre 1873, aux Variétés, 



SA VIE ET SON OEfVRE 189 

comme elle l'a été sept ans plus tût au Palais- 
Royal, reparaissant sans une ride à sa jeunesse 
et à son entrain. 

Une ombre au tableau : l'insuffisance notoire 
de M"" Deveria, vite oubliée le soir où M"^ ^'an- 
Ghell vient, à sa place, lire la lettre à Métella. 

A la Gaîté, malgré les recettes plus qu'hono- 
rables réalisées par le Gascon, Offenbach avait 
hâte de faire passer la Jeanne d'Arc, de M. Jules 
Barbier, un drame auquel personne ne voulait 
croire. On admirait la partition de Gounod, on 
n'avait pas assez d'éloges pour le poète, chacun 
rendait justice au talent de M"^ Lia Félix, de 
M"'' Teissandier, de Desrieux et de Clément- 
Just, mais la même méfiance était chez tous. 

Seul, Jacques avait foi dans l'œuvre, l'entou- 
rait de tous ses soins, relevant les courages, 
apaisant les craintes qui avaient envahi le théâ- 
tre, le jour où on y apprenait l'incendie de 
l'Opéra. Ce désastre apparaissait comme le plus 
effrayant des présages, éclatant au moment où 
on répétait la Jeanne d'Arc, de Mermet. 

Le grand succès de la première (8 novembre), 
— deux jours après l'apparition tant attendue de 
l'Oncle Sam, de Sardou, au Vaudeville, — lui 
donna raison. 

Rassuré du coté du drame, le directeur fait 
place au compositeur qui va se livrer tout en^ 

n. 



J90 OFFENBAGII 

lier aux répétitions do la Jolie Par fameuse. 

Devant la réussite de Pomine d'Api et tour- 
menté chaque jour par Ilostein qui réclamait 
un ouvrage nouveau pour la Renaissance, Of- 
fenbacli s'était adressé à MM. Crémieux et 
Blum. « Je crois qu'à présent Théo est mûre 
pour trois actes «, leur avait-il dit et, sans perdre 
de temps, les deux amis se mettaient à l'ouvrage ; 
Jacques ne déployait pas moins de zélé, et le 
théâtre se sentait gagné par cette belle ardeur. 

En sept semaines, la. Jolie Parfumeuse fut 
écrite, composée et jouée ;29 novembre). 

Jamais auteurs ne réussirent mieux à mettre 
en pleine lumière les qualités de leur interprète, 
qui eut cette rare fortune de rencontrer, dès son 
dé])iil, un rôle dont son nom allait rester insé- 
parable. 

Louise Théo et Rose Michon! — Le moyen 
de songer à l'une sans que l'autre aussitôt s'em- 
pare de votre pensée, sans qu'on la revoie si 
personnelle et si mutine, sans qu'on entende 
comme un écho des couplets du rire. 

Auprès d'elle, le petit Bavolet auquel M'"'' Gri- 
vot prétait tant d'esprit. — Le mignon duo 
d'amoureux dont le Gaulois dit : 

« Maître Jacques, en faisant chanter ces deux 
femmes, a renouvelé le miracle de Pygmalion; 



SA VIE ET SON OETYRE 191 

sculciueiit, au lieu d'uni' ( lalathéu en marbre, 
il eu a fait deux eu pâte tendre. Ce sont d'ado- 
rables bibelots bleus et roses qui sont descendus 
de leurs étagères pour chanter sa musique. » 

Dauhray, mis en goût par sou succès de 
Pomme d'Ajn, abordait avec éclat l'emploi de 
ténor, sans renoncer pour cela à sa verve et sans 
rien sacrifier de sa rondeur si commuuicative ; 
puis c'étaient M"'' Fonti. dans le rôle de Clo- 
riude. et Bonnet, un des vétérans de Jacques. 



ORPHEE AUX ENFERS 

Vient l'année 1874. 

Offenbach monte Orphée, il touche à la réa- 
lisation de ses rêves; il veut faire oublier aux 
dieux les mesquineries du petit Olympe d'autre- 
fois, se faire pardonner le modeste Enfer de la 
rue Monsigny. 

Il a engagé 120 choristes; 60 musiciens sont 
placés sous les ordres de M. Vizentini ; l'orches- 
tre militaire compte 40 exécutants; \ premières 
danseuses, 4 secondes, GO dames du corps de 
ballet vont entourer M"" Théodore, 



192 OFFENBACH 

De quel air de pitié,- après avoir lu l'énuméra- 
tion de toutes les merveilles promises, on assiste 
le 19 janvier à la réouverture de l'Opéra, en 
son pied-à-terre de la salle Ventadour. A Don 
Juan sont faits les honneurs de la première soi- 
rée; Faure et Villaret, M™^' Gueymard, Ferrucci 
et Thibault, Beaugrand, Fonta et Marquet ne 
parviennent pas à dissiper la mélancolie répan- 
due sur cette représentation. 

7 Février ! La date sonne encore joyeusement 
dans la mémoire de tous les favorisés des pre- 
mières ! Jamais on n'avait contemplé pareille 
série d'enchantements ! et la partition d'Orphée, 
qui ressuscitait plus jeune qu'à son premier soir, 
soulevait l'enthousiasme jusqu'au délire, depuis 
l'ouverture — promenade, jusqu'à la dernière 
note de l'Hymne à Bacc/ms; les ovations étaient 
les mêmes pour les pages classiques, pour les 
couplets d'Aristée, le chœur du Sommeil, la 
scène de la Mouche, l'éclatant Evohé ou pour 
les morceaux rajoutés par Offenbach. 

Et cette mise en scène inoubliable ! La cam- 
pagne de Thèbes d'abord, toute lumineuse, toute 
souriante avec ses champs de blés que domine 
le temple de l'Opinion. Puis, parmi les nuages 
qui protègent le repos des dieux, l'horloge 
céleste marquant la naissance des heures, assis- 
tant immobile à l'éclosiou des songes. 



SA VIE ET SON OEUVRE 193 

Les vapeurs se dissipent.: un long murmure 
salue la féerique vision de l'Olympe où l'œil 
n'embrasse qu'escaliers, colonnades de marbre 
blanc, à travers lesquelles va se dérouler le 
merveilleux cortège. 

L'Enfer enfin, tout irradié de flammes et d'or, 
son fleuve embrasé, ses arcades s'estompant au 
loin dans un scintillement d'étincelles. 

Ce n'est pas un mince mérite pour les inter- 
prètes que d'avoir pu tenir en éveil l'attention 
du public parmi tant de splendeurs sollicitant 
les regards. Mais la musique est là; elle ferait 
oublier costumes et décors. 

M"* Cico, qui avait créé Minerve, presqu'un 
rôle muet dans l'Orphée du passage Choiseul, 
a pris le rôle d'Eurydice et le chante plus qu'elle 
ne le joue. Mais la fantaisie exubérante de Ju- 
pin-Christian s'étend à tout ceux qui l'entourent ; 
secondé par Grivot qui bondit, galope en lan- 
çant son entraînant : « Place à Mercure », tous 
deux enlèvent à leur suite Montaubry, Alexan- 
dre, Meyronnet, Gravier. Autour de Cupidon et 
de l'Opinion représentés par M™" Matz-Ferrare 
et Gilbert, se pressent les divinités, sous les 
traits de M'"* Angèle, Perret, Méry, Davenay 
et cent autres renommées parmi les plus belles. 

Les recettes fantastiques arrivent en foule 
dès le lendemain dans les caisses de la Gaîté, 



194 OFFENBACII 

et ce n'est pas le soir seulement que Paris 
court au théâtre d'Offenbach. 

Le 8 mars, inauguration des matinées litté- 
raires et musicales. La première se compose du 
Barbier de Séville, joué par Coquelin, Febvre, 
Grivot, Scipion et M"' Antonine et des Rendez- 
vous bourgeois avec Daubray, Christian, Bon- 
net, M"" Théo, Dartaux et Grivot. 

Trois jours après (11 Mars) les Variétés enlè- 
vent Y Ile de TulipatELn aux Bouffes. Pour ac- 
compagner Berthelier qui reprend son rôle de 
Cacatois.M. Bertrand donne à Jacques M""^' Aline 
Duval, Lina Bell, et M. Cooper. 

Le matin, on s'est pressé dans l'église Saint- 
Laurent autour du cercueil d'Aimée Desclée ; le 
soir, on se partage entre les Variétés et le Vau- 
deville où va s'écrouler le Candidat de Gustave 
Flaubert. 

Ce ne sera pas la seule chute retentissante de 
l'hiver : les Boulîes sont frappés à leur tour par 
l'échec des Parisiennes ; la musique de M. 
Vasseur, le talentde M""' Judic et Peschard, l'at- 
trait de M""'' Prelly, Berthe Legrand, Delphine de 
Lizy, ont été impuissants à conjurer le désastre. 

M. Comte se tourne vers son beau-père qui 
transporte aux Bouffes son traité avec la Renais- 
sance, le petit théâtre du boulevard se décidant 
à abriter désormais la féerie. 



S.V VIE ET SON OEUVRE 195 

Oli'enbîicli reprend possession de ralliclie le 
20 avril. A M""" Poscluird e( à Daubray a été con- 
lîce la Chanson, de Fortunio ; jM'"" Théo, dans 
Pomme d'Api, affronte le public du [tassage 
Choiseul de la nièuie victorieuse façon que celui 
de la Renaissance. 

Tenu prisonnier dans son cabinet directorial, 
accaparé parles Bouffes, Jacques a encore trouvé 
le temps de remanier In Périchole. Trans- 
formée, complétée par un troisième acte entière- 
ment nouveau, elle rentre aux Variétés le 
25 avril. 

Comme on fait fête à Hortense Schneider et à 
Dupuis, lui, le Piquillo étourdissant de fantaisie, 
elle, la Périchole exquise «dont le sourire a tou- 
jours les vingt ans du Pantin de Violette. » 

Si applaudi que soit l'acte nouveau, si vifs que 
soient les applaudissements prodigués au « // 
grandira », à la griserie, au rondeau de Piquillo, 
c'est la Lettre encore et toujours qui a déchainé 
le plus de Imivos. 

Le 18 mai est jour de liesse à la Gaité où l'on 
célèbre la centième. Un souper monstre réunit 
sur la scène le théâtre au grand complet et les 
amis du Maestro. Combien il en est parmi eux 
dont la pensée se reporte vers la soirée de 
1 859, dans laquelle on fêtait aussi la centième du 
petit Orphée. Que de boites de cigares cette 



196 OFFENBACH 

réunion avait coûté à Jacques, chacun pariant 
contre lui pour deux, pour trois cents représen- 
tations et les enjeux consistant en des bataillons 
de havanes ! 

Un silence. C'est la proclamation officielle des 
recettes réalisées parO)'p/iee depuis le 7 février : 
un million cent quatre vingt mille francs. — 
Aussi quel entrain et les joyeux quadrilles que 
vit s'organiser le foyer du public. 

Offenbach, tout en recevant ses invités, sur- 
veillait les moindres détails de cette mémora])le 
soirée et crut remarquer que plusieurs petits 
rôles manquaient à l'appel, malgré le désir ex- 
primé par lui de voir tous ceux-là au plaisir qui 
avaient été à la peine. 

Le lendemain, il mande son fidèle Baudu, 
s'informe avec quelque vivacité des motifs de 
ces abstentions. — « Maître, lui répond le roi 
des régisseurs, les pauvres gens n'ont pas 
d'habit. » — Et voilà qu'au mécontentement du 
directeur succède la pitié : « Baudu, annoncez- 
leur bien vite que j'augmente leurs appointe- 
ments d'un tiers, à dater de ce soir. » 

Chaque jour était marqué par un de ces traits 
dans lesquels se révélait le cœur de Jacques, 
cette bonté simple et sans tapage qui le faisait 
adorer de tous. 



SA VIE ET SON OEUVRE 197 

BiifiatcUe. Whittington et son chat 
Madame l'Archiduc 



Pendant qu'Orphée commence une nouvelle 
série, avec M^^Dartaux dans le rùlo d'Eurydice, 
Lise Tant in meurt loin de Paris, suivie dans 
la tombe, à quelques jours d'intervalle, par 
M"° Tostée, elle aussi une des créatrices du 
passage Choiseul. 

Bagatelle, un acte de MM. Hector Crémieux 
et Blum, réunit M""^* Judic et Grivot devant le 
public des Bouffes-Parisiens. 

Vous vous souvenez de quelle ravissante façon 
la première cbantait les jolis couplets de Mathu- 
rin, avec quel esprit la seconde débitait son 
rondeau ; vous vous rappelez combien l'une était 
adorable et fine, comme l'autre se montrait crâne 
sous le veston du gommeux. ' 

L'été est venu. Pendant que ses étoiles, avec 
une courtoisie de grands diplomates, font 
écliange de leurs rôles, que M""^ Judic emporte 
la Jolie Parfumeuse dans sa malle et que 
M"* Tliéo met dans ses bagages la partition do 
R^gafe/Ze, Jacques s'est retiré à Aix où il tra- 
vaille à la nouvelle pièce des Bouffes. 



198 (iIFKNHACII 

M. Tréfeu, qui liouverne la Gaité en son 
absence, lui communique une lettre de l'éditeur 
Wood, de la maison Cramer de Londres. Il 
sollicite du maestro la partition d'un opéra-bouffe 
en trois actes et s'informe en même temps de 
la somme qu'il réclamerait en écliange de ce 
travail. 

« Réponds à ton éditeur que je suis malade 
et que, d'ailleurs, tout mon temps appartient à 
Madame V Archiduc ». riposte Jacques. 

Silence de (juinze jours, au bout desquels 
M. Wood revient à la charge ; le message est 
encore transmis à Aix, d'où Jacques, exaspéré 
par cette insistance, réplique : « Dis que je 
demande cent mille francs ! c'est le seul moyen, 
je crois, de rester tranquille. » 

La semaine suivante, deux messieurs sont 
introduits dans le cabinet d'Etienne Tréfeu ; 
correspondants de l'éditeur de Londres, ils 
disent à l'administrateur de la Gaité combien 
M. Wood est désireux d'acquérir une œuvre 
nouvelle d'Offenbach. Mais la somme demandée 
par le maître leur semble un peu élevée ; s'il 
voulait consentir au chiffre de soixante mille 
francs, ce serait chose faite. 

Le télégraphe de jouer entre Paris et Aix, 
apportant la réponse du directeur : « Je })ars, 
j'arrive. » 



SA VI1-: KT SON ni;i:viu'. 19U 

Bref, l'affaire fui cuucluc au prix de soixante- 
quinze mille francs, et Jacques désigna 
MM. Nuitler et Tréfeu pour traiter le sujel choisi 
par l'éditeui' : la légende si [)opulaire là-bas de 
Whittington and lus cat. — Traduit ensuite par 
M. Farnie, cet opéra-bouffe, toujours ignoré des 
Parisiens (juoique transformé en féerie et prêt 
à voir la rampe chez nous, fut joué à l'Alhambra 
aATc le succès le plus grand et le plus du- 
rable. 

Les Variétés rouvrent leurs }tortes le 1"'' août, 
avec la ]^ie jmrhienve : à la Gaité, Orj)hpe se 
rit des chaleurs. Pourtant, les recettes commen- 
cent à décroître et Jacques songe aux moyens de 
ramener le maximum des premiers jours. 

11 a trouvé. Décorateurs et costumiers sont 
convoqués à la hâte et deux relâches, les 12 et 
13 août, suffisent pour mettre sur pied un acte 
nouveau, le Royaume de Neptune, présenté au 
public dés le lenibnuain. 

Libre à i)résent, il se retire à Biarritz, où il 
terminera Madame V Archiduc, que M. Albert 
Millaud lit aux Bouffes le 3 septembre, le lende- 
main "de la réouverture faite avec la Jolie Par- 
fumeuse. 

Il y a un an, jour pour jour, le Gascon inau- 
gurait à la Gaité la direction de Jacques. En ces 
douze mois, les recettes ont atteint le chiffre de 



200 OFFENBACH 

2,000,511 fr. — et devant la persévérance du 
maître, devant la fougue avec laquelle il expose 
ses plans, les amis sentent se dissiper les 
craintes qu'élevait en eux la somme toujours 
grandissante des frais quotidiens. 

Entre la miraculeuse représentation de re- 
traite de Déjazet ;27 septembre), et l'apparition 
de M°'^ Patti dans Faust et les Huguenots, au 
milieu des pensionnaires de l'Opéra, les Varié- 
tés ont, de nouveau, réclamé la Périchole. 

Le rideau des Bouffes se lève le 31 octobre 
sur Madame l'Archiduc. Le succès s'est des- 
siné dès la première scène ; la phrase du châ- 
teau de Castelardo chante déjà dans toutes les 
mémoires. L'acte entier, on peut le dire, a été 
joué deux fois. 

« Dans la profusion des morceaux courts ou 
développés dont se compose la nouvelle parti- 
tion de M. Offenbach, on a fait bisser tant de 
couplets que je n'en sais plus le nombre. » — 
L'aveu est signé Bénédict. 

Le rôle adorable de Marietta restera au 
premier rang des plus exquises créations de 
M'"' Judic. Depuis son joli duo d'entrée, en 
compagnie de M. Habay, jusqu'au Pas ça du 
3* acte, il n'y a eu pour elle qu'une suite d'ova- 
tions, saluant la comédienne aussi bien que la 
chanteuse. Le P'tit Bonhomme sera populaire 



SA VIE ET SON OEUVRE 201 

dès le lendemain, les délicats se garderont 
d'oublier le sextuor de V Alphabet. 

Armée du sabre de Fortunato, M'"" Grivot a 
osé entrer entrer en lutte avec Oflenbach ; le 
maestro rêvait un petit soldat d'étagère, elle 
un dragon endurci ; et la victoire lui est restée. 
Puis voici Daubray, V Archiduc original ., étour- 
dissant dans la scène de l'interrogatoire, liabay, 
Fugére, M'" Perret, sous les traits de la com- 
tesse, un rôle destiné d'abord à M"° Raymonde; 
parmi les conspirateurs, MM. Grivot et Scipion. 

Les trois actes d'Albert Millaud et OfFenbach 
ramenaient aux Bouffes les recettes des beaux 
soir d'autrefois. 

M°" Grivot tombe malade, abandonnant du 
jour au lendemain le rôle de Fortunato ; à son 
tour ]M. Fugère est souffrant. La Gaité rapelle 
]^jiie pci-ret et, bientôt après, Grivot et Scipion ; 
M™* Judic elle-même cède sa place à M"^ Claudia. 
Malgré tant de difficultés, tant d'obstacles semés 
sous ses pas, Madame VArchiduc voit son 
succès consacré par cent-cinq représentations 
consécutives. 



LA HAINE 



L'encombrement restait le même aux abords 
de la Gaité. la location subissait un sièue en 



202 OFFENBAGH 

règle et les spectateurs, en soitaut de cette salle 
comble, se plaisaient à évaluer les monceaux 
d'or renfermés dans les caisses. On parlait avec 
envie des sommes qui entraient dans le théâtre, 
mais qui songeait aux frais écrasants, aux 
sept mille francs absorbés chaque jour? 

Maintenant que la musique avait victorieuse- 
ment pris possession du théâtre, nul ne pensait 
à la troupe de drame inoccupée, mais payée, 
troupe d'élite qui comptait et Lia Féhx et 
M'"* Marie Laurent. 

Offenbach, lui, y songeait, et malgré le perpé- 
tuel maximum qui s'attachait aux pas d'Orphée^ 
il l'abandonne à la 185^ Victorien Sardou venait 
de lui donner La Ilaine^ cette œuvre si ter- 
rifiante et si grande, digne de prendre place 
aux côtés de Patrie. En elle vivait l'Italie du 
xiv' siècle avec ses splendeurs et ses ruines, 
ses sensations extrêmes mêlées de sauvagerie. 
Le directeur fastueux avait entrevu dans ses 
rêves les magnificences dont il allait encadrer le 
drame, depuis la rue Camollia jusqu'à la cathé- 
drale de Sienne, où les rayons de la lune, fdtrant 
à travers les vitraux, éclairent si doucement la 
douloureuse agonie de Cordelia et d'Orso. 

Qui eût osé prédire, vingt années plus tôt, 
qu'Ofifenbach serait un metteur en scène admiré 
de Sardou lui-même ? Pas ceux-là, à coup sùr^ 



SA VIE KT SON OEUVRE '^iïA 

quiassistaieiit aux répétitions des Deua'.4ueag/e.s, 
alors que son idée fixe était de planter le pont 
face au public, sans songer qu'il forcerait le pas- 
sant à s'engouffrer dans le trou du soidileur. Il 
avait fallu toute l'autorité de Duponcliel pour lui 
faire abandonner son projet; et maintenant, sur 
cette vaste scène de laGaité, cliceurs, figuration, 
toute une armée manoeuvrait sous ses ordres. 

Il semblait qu'il se fût juré de surpasser encore 
les merveilles d'Orphée. Devant ce faste éperdu, 
cette prodigalité folle, Sardou frémissait, sen- 
tant que le drame se noyait sous les flots de ve- 
lours et de soie dont on le couvrait, les masses 
(l'oret de fer qui l'écrasaient. Ici il avait demandé 
vingt hallebardiers et cent hommes d'armes 
occupaient la scène ; la procession qu'on devait 
deviner, entendre à peine, traversait le théâtre 
dans un étincellement de torches et de châsses, 
une explosion de l'orchestre et des chœurs. 

Trois cent soixante-dei^x mille francs furent 
dépensés pour monter la Haine, et dans ce 
chiffre, les armures (dont la moitié seulement 
put être employée) figurent pour la somme de 
centseize mille francs, ces cuirasses, ces casques, 
ces épées à deux mains avec lesquelles Guelfes 
et Gibelins s'assénaient de si formidables horions 
(jue le foyer se transformait en audjulance. 

La première fut donnée le 3 déceudjre 1874 — 



204 OFFENBACH 

Jamais salle ne présenta coup d'fpil plus gracieux 
que la Gaité ce soir-là. grâce aux modifications 
apportées par Offenbacli dans la distribution du 
service. 

Les deux premiers rangs du balcon n'étaient 
donnés qu'à bon escient : journalistes, artistes, 
hommes du monde, les titulaires devaient être 
mariés ou parents d'une femme charmante. Au 
lieu de porter deux numéros se suivant, les cou- 
pons assignaient un fauteuil du premier rang, 
l'autre correspondant au second rang, et le bal- 
con ne formait ainsi qu'un chapelet de tètes 
exquises et de toilettes ravissantes. 

Les craintes de Sardou devaient se réaliser. 
Le public perdit de vue. au milieu de la pompe 
qui l'enserrait, l'action déjà ralentie parcertaines 
faiblesses d'interprétation, puis la neige survint 
qui s'abattit avec fiu-eur sur Paris, exerçant à 
l'égard des recettes une influence funeste. 

Prolonger l'épreuve, c'était marcher à une 
condamnation certaine. Sardou le comprit et, au 
bout de dix jours, dit à Jacques son intention 
formelle de retirer la. Haine. Lui se récria d'a- 
bord, hésitant à abandonner si brusquement 
l'œuvre tant caressée; puis, M. Vizentini lui 
ayant fait remarquer que ces armes, ces costu- 
mes, toutes ces richesses pourraient reparaître 
lors de la solennelle reprise de Geneviève de 



SA VIE ET SON OEUVRE 205 

Brabant depuis longtemps projetée, il se rendit, 
et, le 28 décembre, communiquait à la presse la 
lettre suivante : 

(c Mon cher ami, 

» Ce que j'apprends de la Haine est bien 
triste. 

» Si l'on nous avait prédit qu'une pièce écrite 
avec tant de soin, tant d'amour et de convic- 
tion !.... accueillie par ses interprètes avec un 
tel enthousiasme!... montée par toi avec tant 
d'art et de goût !.. apjdaudie le premier soir avec 
les honneurs peu conununs d'un rappel d'ar- 
tistes à tous les actes !... et forte le lendemain 
de l'approbation presque unanime de toute la 
presse!... que celte pièce, à la vingt-cinquième 
représentation, ne ferait pas de recettes capa- 
bles de couvrir ses dépenses !... nous ne l'au- 
rions cru ni toi ni moi ! 

» Et c'est pourtant ce (j[ui arrive. 

» J'ai trop la fierté de mon œuvre pour ad- 
mettre qu'elle se traîne dans des recettes indi- 
gnes d'elle. 

M Et je t'aime trop pour t'associer plus long- 
temiiiS à son injuste destinée. 

» Je te demande en grâce de cesser les repré- 
sentations de hi Haine et de rassurer les spec- 

12 



30(3 OFFENBAGII 

tateurs qui ne trouvent pas cette tragédie en 
prose assez a7nusa,nte, en leur promettant de 
ma part que je n'en ferai pas une autre. 

» Ton affectionné, 
» Victorien Sardou. w 

A peine cette lettre eut-elle été répandue par 
les journaux que le public prit en masse le che- 
min du théâtre ; chacun voulait voir la Haine ^ on 
criait à l'injustice, on assiégeait la location. 

Devant ce revirement de l'opinion, Sardou 
resta inflexible et le drame, qui avait nécessité 
31 jours de relâche, ne fut joué que vingt-huit 
fois. 

Le soir oii elle disparut de l'affiche, la Haine 
faisait une recette de 10,200 francs. 

Orphée rentre à la Gaîté le 31 décembre, 
ajoutant à tbus ses attraits les noms de 
M'"" Théo (Cupidon), de M'"" Peschard à laquelle 
V Hymne à Bacchus valait un magnifique 
triomphe. 

Le dimanche 6 décembre avait été marqué par 
l'inauguration des matinées. La première se 
composait d'un prologue de François Coppée, 
dit par M. Porel; des Précieuses ridicules; 
des Héritiers, de Duval. Pour finir en musique, 
Une folie, de Méhul* 



SA VIK KT SON (iKI'VRH '207 

La soiiiaiiKî suivante, c'élail le tour d'Athalie 
(M™" Marie Laurent), avec les chd'urs de Mcn- 
(lelsolui, puis allaient venir le Mnriaçje de Fi- 
gnro, In Marquis de Villemer, pai\les artistes 
de r(.)déon, les comédies de Molière, agrémen- 
tées des intermèdes de Lulli. 

On conunencait d'ordinaire par un acte de 
Grétry, de Monsigny, (|uelque opéra-comique de 
l'ancien répertoire. Deux ouvrages seulement 
de Jacques prirent place à ces matinées : Le 
Violoneux, et le Mariage aux Lanternes. 

A grand'peine, on avait pu décider le directeur 
à confier, dans ce dernier ouvrage, un bout de 
rôle à une débutante. M"' Jeanne Granier, qu'il 
s'étaitpluàécarterjusque-là de toute distribution. 

Offenbacïi, qui avait, sur une seule audition 
deviné et Pradeau et Bertlielier, entrevu en un 
instant l'avenir d'IIortense Schneider, de Lise 
Tautin, de M""" Zulma-BoufFar, Pfotzer, Van- 
Ghell et tant d'autreâ, se trompa celte seule 
fois, et l'accueil fait à l'inconnue un soir qu'elle 
remplaçait M"' Théo, dans la Jolie Parfumeuse^ 
ne put réussir à vaincre cette antipathie. 

Rentrée à la Gaité, après son excursion d'un 
jour à la Renaissance, M"" Granier languissait 
dan.'v l'attente d'un rôle, quand on lui annonce 
qu'elle va, sous les traits de Minerve, prendre la 
succession de M'" Castello. 



208 OFFENBACH 

Désespoir de rinfortunée qui implore sa rési- 
liation avec des sanglots. Point n'était besoin 
de tant insister ; elle lui fut accordée sans peine 
et quelques semaines plus tard Jeanne Granier 
se révélait étoile dans un autre théâtre. 

La première semaine de 1875 voit inaugurer 
le nouvel Opéra. Quelques jours après celui 
qui fut Calchas, le prince Paul, le vice-roi, Gre- 
nier meurt au moment où les Variétés font une 
nouvelle reprise des Brigands. 



Geneviève de Bradant. 

OFFENBACH QUITTE LA GAITÉ. 

A la Gaîté, annonce des dernières représen- 
tations d'Orp/iée. Jacques n'a pas oublié que 
les recettes de Jeanne d'Arc atteignaient encore 
le chiffre de 7,400 francs, lorsqu'il l'avait in- 
terrompue pour céder la place à Eurydice. 
C'est le drame de jM. Jules Barbier, la parti- 
tion de Gounod qu'il reprendra (21 janvier), en 
attendant que la toilette merveilleuse de Gene- 
viève de Brabant soit terminée. 

Mais huit jours plus tard, force est de reve- 
nir à Orphée, 



SA VIE ET SON OEUVRE 209 

La réussite éclatante des Trente millions de 
Gladiator, de MjNI. Labiche et Philippe Gille, 
a momentanément chassé la musique des 
Variétés; plus fidèles, les Bouffes font une 
magnifique reprise de la Princesse de Trébi- 
zonde. M'"" Peschard en est le prince Raphaël, 
M"'" Théo, la mignonne Régina; Zanetta sert 
de débuts à M"^ Lefort. Etoile masculine : Dau- 
bray, entouré de MM. Bonnet, Edouard Georges 
etCourcelles (IG février). 

Geneviève de Drabant est enfin prête. 

MM. Crémieux et Tréfeu ont développé la 
version des Menus-Plaisirs, créant de toutes 
pièces un personnage nouveau pour M'"° Thé- 
résa, trouvant dans chaque scène prétexte à 
changements, à cortèges, à costumes ; Jacques a 
écrit dix-huit morceaux nouveaux, composé 
trois ballets. 

Mais il est une page sur laquelle, dans ce 
bouleversement général, aucun des collabora- 
teurs n'oserait porter la main ; le Duo des Hommes 
d'arme n'a que faire de tous ces chatoiements ; 
on le chantonnera demain sur les boulevards 
comme on le fredonnait hier dans les rues. 

Geneviève passe le 25 février, et si bruyant 
qu'ait été l'accueil fait à ses quatorze tableaux, 
de quelques bravos qu'on ait salué les pages 
anciennes ou nouvelles, il faut reconnaître 

12, 



210 OFFENBACH 

bientôt que les résultats ne répondent pas à 
l'attente de tous. 

Une représentation de ropéra-féerie est 
olferte, le 25 mars, par Jacques, aux proies et 
ouvriers typographes des journaux de Paris, 

« C'est le moindre dédommagement, a-t-il 
écrit aux directeurs, que je puisse offrir à tous 
ces ouvriers qui impriment le compte-rendu 
d'une pièce sans la connaître, qui célèbrent des 
décors et des merveilles de mise en scène sans 
les voir, et qui mettent tous les jours le couvert 
d'un dîner qu'ils ne mangent pas. » 

La Vie Parisienne, dont on ne comptera bien- 
tôt plus les reprises, rend le théâtre du boulevard 
Montmartre à Offenbach ; aux Bouffes, l'affiche 
peut changer, son nom reste immuable. 

Dans les Hannetons , la revue de printemps 
signée de MM. Grange et Albert Millaud 
(22 avril), c'est au seul répertoire du maestro 
qu'ont été empruntés tous les couplets ; c'est 
son duo des hommes d'armes que chantent 
j^jmes peschard et Théo, sous l'uniforme de 
Grabuge et de Pitou. Aussi a-t-il soin de préve- 
nir les grincheux qui prétendraient qu'il n'y a 
plus de place à Paris que pour lui ; des éclats 
de rire sans fin saluent l'apparition du rideau- 
afûclie orné d'annonces telles que ; 



SA VIE ET SON OEUVRE 211 

La (Joiiro HGvalescière^-musiqiw de J. Otî'en- 
bacli. 

Train de plaisir pour le Havre, mu^\([\\o do 
J. Olfonbarh. 

Les recetles de la Gaité coiitiiiuenl à Laisser 
et les frais s'amoncellent sans trêve ! L'immense 
troupe d'opéretle, les artistes de drame qu'il 
s'était obstinément refusé à prêter aux direc- 
teurs rivaux, la figuration innombrable,' les 
soixante- seize danseuses du corps de ballet, 
étaient un terrijjle fardeau sous lequel il se rai- 
dissait, décidé à lutter, travaillant les jours et 
les nuits, bravant la maladie qui le torturait. 

Son énergie d'ailleurs était contagieuse ; cha- 
cun, dans le théâtre, aimait cette nature flère, 
indomptable," et jamais le culte véritable iusjiiré 
à tous ceux qui l'approchaient, ne se manifesta de 
façon à la fois plus touchante et plus bruyante 
que certain soir de cette année 1875. 

C'était l'anniversaire de Jacques. Tenu i)ri- 
sonnier par la goutte, il n'avait pas paru au 
théâtre depuis plusieurs jours et il fut décidé que 
la (îaité irait à lui. Le secret est religieusement 
gardé et sur la scène, et rue Laffitle où le con- 
cierge, mis dans la confidence, ne sourcille pas 
en vayant déljarquer dans sa cour des outres de 
gaz oxydrique, des pupitres, un assortiment de 
feux de Bengale, de pièces d'artifices, 



212 OFFENBACII 

Le rideau tombé sur Geneviève de Brabant, 
on s'entasse dans quatorze omnibus alignés à la 
porte de la rue Réaumur. Tout le théâtre est là, 
administration, étoiles, choristes, danseuses et 
figurants, orchestre au complet, les ouvreuses 
même et lorsque le cortège se met en mouve- 
ment, il ne reste plus dans la Gaité que les 
pompiers du poste. 

Etendu dans son fauteuil, Ofîenbach travail- 
lait encore quand, dans une explosion de cuivres. 
l'Hymne à Bacc/ms monte jusqu'à lui : une lueur 
soudaine illumine la cour, des hourrahs reten- 
tissent. Tremblant d'émotion il veut se faire 
porter auprès de ceux qui l'acclament mais les 
éclats de l'orchestre ébranlent l'escalier. 

Conduits par M. Vizentini, les musiciens de 
la Gaité gravissent h)s étages en jouant la marche 
d'Orphée ; derrière eux, précédés par M. Etienne 
Tréfeu et M. Baudu, les artistes paraissent, puis 
le ballet, ensuite les chœurs. Le cortège se dé- 
roule devant le Maitre dont les yeux s'emplis- 
sent de larmes et qui reçoit en pleurant la cou- 
ronne d'or offerte au nom du théâtre. 

A travers l'appartement, on gagne l'escalier 
de service. Offenbach serre les mains qui se 
tendent, sourit encore aux vœux qui babillent 
autour de lui, que déjà, dans la rue, l'orchestre 
s'empare des premiers omnibus, 



SA VIE ET SON OEUVRE 213 

Pini de jours après, Jacques revenait au 
théâtre ; de la voilure à son cabinet deux machi- 
nistes le portaient, attentifs à éviter les se- 
cousses ; et, broyé par la douleur, étendu de- 
vant son bureau surchargé de chiffres, il songeait 
aux moyens de soutenir une lutte sur l'issue de 
laquelle lui seul conservait une illusion der- 
nière. Il veut essayer d'une solennelle reprise 
de la Chatte blanche pour laquelle il écrira une 
partition nouvelle, ajoutée à celle de M. Jonas. 

Le 15 mai, réunion des actionnaires présidée 
par Charles Comte, remplaçant Offenbach. La 
société est déclarée dissoute ; Jacques reste seul 
propriétaire du théâtre qu'il prétend encore re- 
lever, où il veut continuer la lutte. 

Efforts perdus ! Bientôt un ordre du direc- 
teur rassemble au foyer artistes et personnel, 
car le moment des adieux est venu. En ce jour 
de défaite, il veut leur parler une dernière fois 
des victoires remportées Sous le môme drapeau, 
leur dire à tous quel fidèle souvenir restera au 
plus profond de son cœur. 

« Mes enfants, fait-il en terminant, vous serez 
payés jusqu'au dernier centime. Si j'ai été im- 
prudent, (lu moins serai-je resté l'honneur 
même» » 

Une égale émotion gagna tous les groupes et 
les larmes de ce petit peuple furent un plus ma^ 



214 OFFKNTÎACH 

gniflquc cortège au vaincu qui s'éloignait que les 
flatteries, les encensements dont on avait salué 
sa triomphale entrée. 

Sa fortune versée aux mains des créanciers. 
ses droits hypothéqués durant trois années, 
cette longue série de concerts en Amérique qui, 
pendant des semaines, l'exilerait loin des siens, 
voilà ce que coûtait à Ofienbach la direction de 
la Gaité ; mais il sortait plus grand qu'aux jours 
de fortune éclatante du désastre qui apprenait à 
tous quel homme de cœur était ce maitre. 

Bien des rêves s'envolaient avec sa retraite ! 
Délaissées à jamais, toutes les féeries de mise 
en scène qui s'étaient agitées dans cet étonnant 
cerveau ! — Jacques avait commencé déjà la 
musique d'une pièce à grand spectacle qui 
devait dépasser en somptuosité et Orphée et 
La Haine, le Don Quichotte de Victorien Sar- 
dou, joué au Gymnase quelques années plus 
tôt, remanié et développé par son auteur à l'in- 
tention de la Gaité. 

Un seul tableau : Sancho clans Vile de Mara- 
taria^ tableau à huit transformations, confié au 
pinceau de M. Froment, dépassait sur les devis 
le chiffre de 60,000 francs. 

De tant de projets gigantesques, il ne restail 
]»lus maintenant que le souvenir. 



SA VIK ET SON ((EUVRE 215 



La Boulangère a des éçus. — Le Voyage 
dans In Lune. — La Créole. 

Le '2.") juin a[)pûi*le l'avis officiel de la vente 
de la (laite à M. Vizeuliiii. Le nouveau direc- 
teur n'entend pas renoncer à la musique; Le 
V^oijage dans la Lune, une reprise de la Belle- 
llclène et aussi les Contes d'LIoffmann ont 
leur place marquée dans son plan de cam- 
pagne. 

Après quelques semaines passées à Aix, 
Oli'enbach s'est retiré à Saint-Germain, où, 
voisin de ses collaborateurs, il a mis la dernière 
main à la partition de la Boulangère. 

D'un conmiun accrord avec M. Bertrand, 
llortense Schneider a été rappelée de Russie, 
enlevée aux applaudissem'ents de Petersbourg, 

c( Encore quarante-huit heures pour arranger 
ton rôle et le rendre tout à fait digne de toi, 
6 Heine, si cela est possible, — lui a écrit 
M. Meilhac — et ce sera fini. Nous avons pré- 
féré retarder un peu la lecture et te voir absolu- 
ment contente ». 

Le lendemain du jour où elle a enfin pris con- 
naissance de son rôl(% M"" Schneider débarque 



216 OFFENBACn 

à Saint-Germain, chez M. Ludovic Halévy. Une 
importance exceptionnelle a été donnée dans le 
livret au personnage de Toinette, pourtant de 
second plan. Après les centaines de lieues par- 
courues, sur la demande de ses poètes ordi- 
naires, il lui semblerait juste que la Boulangère 
occupât la première place, sans conteste. — « Ou 
je suis toujours Schneider, ou je ne suis plus 
que son ombre ; donc, ou traitez-moi comme 
autrefois, ou parlez franchement et je me 
retire. » 

La scène a été un peu vive, on s'est séparé 
fâché ; mais, rentrée chez elle, la Grande- 
Duchesse n'y songe déjà plus et reçoit, le len- 
demain, sans l'ombre de surprise, le bulletin de 
répétion qui la convoque aux Variétés pour 
midi. 

Dès la porte du passage des Panoramas, ce 
ne sont que visages gênés, regards effarés. Le 
bulletin lui a été adressé par erreur, puisque 
son rôle est entre les mains de M"* Aimée. 

La Diva est déjà chez son avoué et un procès 
s'engage, procès qu'elle allait bientôt ga- 
gner. 

Trois premières vont se succéder en quinze 
jours. Jacques vole d'un théâtre à un autre, 
travaillant jusque dans sa voiture : il a fait ins- 
taller un petit pupitre sur lequel il orchestre, 



SA VIE ET SON OEUVRE 217 

malgré secousses et cahots, dans le trajet de la 
rue Monsigiiy au l)0ulevard Montmartre ou à la 
rue Réaumur. 

La Boulangère a des écus, qui ouvre la série 
(19 novembre), réunit la trinité Meilliac, Halèvy 
l't Offenbach, séparée depuis Les Brigands. 

Dupuis, sans lequel Jacques n'admettrait pas 
les Variétés ; Berthelier, que nous entendons 
encore dans le duo du Farinier: Pradeau, le 
commissaire épique, Léonce, font assaut de 
fantaisie, mais il y a, à travers ces trois actes, 
comme un manque d'équilibre contre lequel 
tous leurs eti'orts ne pourront rien. 

M"'' Aimée joue par autorité de justice — c'est 
le mot d'un critique — et la Boulangère en 
est l'innocente victime. On ne peut que rappeler 
cette comparaison, établie naguère par M. Vic- 
tor Koning : a Schneider est le cœur de Gavroche 
sous l'enveloppe d'une jolie femme: Aimée, 
une grisette affublée des joyaux d'une reine. » 

La voyant s'avancer toute scintillante de 
pierreries, M. Armand Gouzion s'écrie dans 
Y Événement : «C'est une édition.... diamant de 
la diva. » 

Le duo « 7'oui blanc, tout noir », aussi vite 
appris qu'entendu, le chœur des pages, les cou- 
plets du Suisse, la romance de l'amoureuse 

13 



218 OFFEiNBAGU 

Toinetle, le finale traversé de sanglots, tout cela 
est de roffenbach et du meilleur. 

Plus d'un morceau a été redemandé : de là. un 
mot de M. Gouzien encore, que je livre à la 
vindicte publique : « On le voit, cette boulangère 
ne vend pas seulement du pain blanc ; elle vend 
aussi du pain bis llî « 

26 novembre: Le Voxjage dans la Lune. 
opéra-féerie en 4 actes et 23 tableaux, de Leter- 
rier, Vanloo et Mortier. 

Voici la salle de la Gaité brillante comme au 
premier soir d'0?'p/iëe ; il semble que tous les 
théâtres de Paris aient voulu accaparer loges et 
balcons. Nous y apercevons M™*' Judic, Guey- 
mard, Lia-Félix, Grivot, Thérésa, Magnier, 
Alphonsine, Doche, Dica-Petit, Rose Méryss, 
Donvé, Alice Regnault, Gabrielle Gautier, Le^ 
roux, Valtesse, Fromentin, Scriwaneck, ^\nto^ 
nine, Emma Fleury, Dartaux, Pierski, Angéle, 
Gravier, Demay, Grandet, Thibault. 

A l'orchestre, dominés par Offenbach qui se 
cache dans une avant-scène, MM. Victorien 
Sardou, Camille Doucet, Guntzbourg, Hector 
Crcmieux, Mandl, Garnier, prince Troubetzkoï, 
Marinoni, Mario Ucliard. Vibert, Baron Taylor, 
Bischoft'sheim, Meilhac, Montigny, Adolphe de 
Rothschild, Castelar, Berne-Bellecour, Fischel, 



SA VIE ET SON OEUVRE VMO 

Camondo, Diaz de Soria, Nigra, Caheri d'Anvers, 
(Jadul, })riiR'e Galitziii, Delaiiiaire, KuMiigswar- 
ter, de Sanafc, Arlhiir Moyer, docteur Desma- 
res, etc., etc. 

M. Vizeiitini a voulu se montrer le dii^ne 
successeur de Jacques ; il ne lui a pas suffi de 
charmer les oreilles, il a voulu encore éblouir 
les yeux. M"" Zulma Bouffar et Christian, 
M'" Marcus et Ilabay, Laurent, Grivot, Tissier 
chantent ou disent les refrains irrésistibles, au 
milieu de décors miraculeux, revêtus de costu- 
mes où la richesse le dispute à la fantaisie. Le 
tableau du volcan restera un des chefs-d'œuvre 
de Chcret : jamais le crayon de Grévin ne 
dessina chose plus exquise que les hirondelles 
du ballet. 

Sans essayer d'analyser la partition, une des 
plus touffues écrites par Offenbach, peut-on 
passer sous silence les couplets du prince Caprice^ 
le chœur des artilleurs, le joli duo de la pomme^ 
l'ensemble de la neige et l'ètincelant honhnent 
qu'on ne se lassait pas de faire répéter à 
M"* Bouffar et à Christian. 

Huit jours ne sont pas écoulés quand arrive 
le tour* de la Créole, donnée aux Bouffes le 3 
novembre. 

Malgré le travail écrasant ([u'il s'est impose 



220 OFFENBAGH 

pour parvenir à diriger simultanément les études 
de ses trois ouvrages, en surveiller les plus 
minces détails, les Bouffes n'ont pas eu à se 
plaindre outre mesure des nerfs du maestro. 

A signaler seulement, l'entêtement mis par 
Jacques à couper le duo des notaires, malgré les 
supplications de tout le théâtre. 

Prompt à reconnaître ses torts, il le rétablis- 
sait quarante-huit heures plus tard. On sait 
quel bis unanime l'attendait le soir de la j}'^^^- 
mière. 

Livret et partition, la Créole était un opéra- 
comique véritable. Aux jolis rôles de René, 
d'Antoinette et de Flavignac, groupés par 
M. Albert Millaud autour de Dora, Charles 
Comte avait donné pour interprètes M'"*' Van- 
Ghell, LucC; et M. Cooper, prêté par les Va- 
riétés. 

Comme pour faire attendre moins impatiem- 
ment l'apparition de INI"'' Judic, qui n'entre en 
scène qu'au second acte, OfFenbach a semé à 
pleines mains ses phrases les plus caressantes, 
ses rythmes les [tlus imprévus, dés l'ouver- 
ture. 

C'est la romance des Feuilles mortes, dite 
par Daubray, avec une émotion contenue dont 
l'effet est irrésistible, les couplets d'Antoinette, 
le rondeau et surtout la scène exquise des Grands 



SA VIE ET SON OEUVRE 221 

parents, chantée à la perfection par M""' Van- 
Gliell, si crâne sous son haJjit de mousquetaire. 

Enfin voici Dora. Tout est ravissant dans son 
rôle ; c'est le duo avec M. Cooper, la chanson 
créole, la Berceuse qui restera parmi les plus 
fines ciselures de l'œuvre d'Offenbach, le qua- 
tuor, des duos, des couplets dits à miracle. 

Tout présageait à la Créole^ un avenir auss 
long que doré ; le vaisseau du troisième acte, 
commandé par Daubray, un ébouriffant amiral, 
pouvait battre en brèche le navire de VAfri' 
caine, et il fallut changer l'affiche avant que d'a- 
voir atteint la centième sur laquelle on comptait 
à bon droit. 

L'Angleterre s'est chargée de venger les 
auteurs : aujourd'hui encore The Commodore, 
adaptation plus ou moins réussie de la Créole, 
fait de fréquentes apparitions sur les théâtres 
d'Outre-Manche. 

Un emprunt à la soirée de M. Georges Boyer, 
dans le Gaulois du 16 décembre : 

« Tandis qu'Offenbach disparaît de l'affiche 
des Variétés, il reparaît une fois de plus, 
avec ^un faux-nez cette fois, sur l'affiche des 
Bouffes. 

» J'ai dit faux nez, car il n'a pas signé Tarte 
;\ la Crème ; on lit pour auteur M. Lange, et 



2'?? OFFKNnAGII 

tout le monde se dit : « Voilà un jeune inconnu 
qui promet. )> Je vous crois bien. 

» A vrai dire, sa nouvelle partition se com- 
pose d'une seule valse que dit très finement 
une gentille artiste, M"'Soll, un nom prédestiné 
pour une chanteuse. Cela ne fera pas de grands 
frais à l'éditeur ; mais ce simple morceau prend 
une telle importance que la pièce s'appelle : 
V^alse en un acte. » 

- Aujourd'hui Tarte à la crème, veuve de sa 
valse et exilée du passage Choiseul, figure r.ous 
le titre de Chalet à vendre, parmi les levers de 
rideau ordinaires du théâtre des Variétés. 

Les directeurs sont radieux à l'aurore de 
1876. La Comédie-Française joue La, Fille de 
Roland ; le Palais-Royal le Panache ; les 
Folies Dramatiques possèdent Hortense Schnei- 
der dans la Belle Poide, l'Ambigu a Rose Mi- 
chel ; la Cruche cassée, a pris le chemin du 
théâtre Taibout, les Muscadins de M. Claretie 
font salle comble au Châtelet ; le Théâtre histo- 
rique arbore Regina Sarpi, un drame de Dénay- 
rouse et G. Ohnet, dont c'est la première œuvre 

— première œuvre officielle du moins, s'il faut 
attacher foi à la légende attribuant au futur 
auteur du Maître de Forges, la paternité ano- 



SA VIK KT Son IIKHVRE '2^'S 

nyme do VErmitc des BntiijnoUes^ donne aux 
Folies-Bergères un peu auparavant. 

La prise de possession du rôle de Caprice par 
M"'^ Peschard a donné au Voyage dans la 
Lune ; un nouvel élan ; aux Variétés les Bri- 
gands ont reparu (Dupuis ; M'"'^ Van-Ohell, 
Matz-Ferrare et Ghinassi). 

Une dépêche de Vienne annonce l'éclatante 
réussite de La Créole. Duo des Notaires 
trissé, sept morceaux bissés, dix rappels pour 
Jacques qui conduisait l'orchestre. — On pré- 
pare encore là-bas Rohinson Crusoé, la Bou- 
langère, le Voyage dans la Lune ; on voudrait 
retenir le maître, qui se dérobe à tant d'ovations 
en perspective et regagne Paris où les Bouffes 
vontreprendre Madame l'Archiduc avecM"'* Ju- 
dic (21 février}. 

Ce soir-là, Faure rentre à l'Opéra, et la Presse 
est conviée à l'ouverture des Fantaisies 011er; 
le Monsieur de l'Orchestre, réclamé dans trois 
directions différentes, se borne à un compte 
rendu télégraphique dont nous découpons 
quelques lignes : 

« Monde fou. Dirait pas reprisemais belle pre- 
mière. 

« Influence musi(juc Offenbach. Premières 



224 OFFENBÂGH 

notes ouverture, éventails se mettent d'eux- 
mêmes abattre mesure. 

« Mêmes bis qu'àla création. Premier acte joué 
deux fois. 

» Au bruit applaudissements, Offenbach 
s'enfonce modestement dans sa loge : Millaud 
aussi. Vraies violettes. » 

La distribution est restée celle de la création 
sauf pour les rôles de Fortunato et de la Com- 
tesse donnés à M'"*^* Paola Marié et Luce. 

28 février. Rentrée à la Gaîté de M"^' Thérésa 
qui prête sa verve enlevante et sa grande dic- 
tion à la Reine Popottedu Voyage dans la Lune. 
Quatre chansons nouvelles ont été écrites par 
Jacques, à cette occasion. 

Deux mois plus tard, le Monde, quittant le 
Havre pour l'Amérique, emmenait à son bord 
Jacques Offenbach. Durant cet exil qu'il a 
conté lui-même dans les Notes d'un Musicien 
en Voyage^ et pendant lequel des ovations sans 
fin l'attendaient à New-York, à Philadelphie, le 
maestro n'était pas oublié des Parisiens. 

Le 27 avril, nouvelle édition de la Bou- 
langère aux Variétés. M"'' Thérésa remplace 
M"' Aimée et les couplets des Trois cents fe- 
melles écrits pour la diva populaire, sont bissés 



SA VIE ET SON OEUVRE 225 

d'enthousiasme. Le nom de Jaeques n'a guère 
disparu des affiches, durant son absence, qui 
se prolonge jusqu'au milieu de juillet. 

Pour leur réouverture, les Bouffes font 
appel à la Princesse de Trébizonde, (Daubray, 
T^jmcs Preziosi, Donvé, Paola Marié et Aline 
Duval) dont la 300' représentation est proche. 

Du Théâtre-Français au Cirque la mode est 
aux matinées : Charles Comte entend, lui aussi, 
sacrifier au goût du jour et prépare au passage 
Choiseul toute une série de représentations qui 
feront défiler les actes, en quelque sorte clas- 
siques de son répertoire : La Rose de Saint- 
Flour, Le Savetier et le Financier, Daphnis, 
le Mariage aiix Lanternes^ etc. 

Une étoile s'est détachée du ciel des Bouffes, 
que le Gymnase et les Variétés se sont dispu- 
tés ; la victoire est restée à M. Bertrand et l'en- 
trée de M'"* Judic au boulevard Montmartre 
semble un nouveau gage d'alliance avec la muse 
de Jacques. 

C'est ainsi que la Belle Hélène reparait le 
30 septembre. On y retrouve Dupuis, le Paris 
inimifable, adroit et souple comme au premier 
soir. Delà création encore MM. Guyon (Achille) 
et Ilambuger (Ajax), auxquels se sont joints 
MM. Baron, Léonce, Germain, M""'* Angèle, 
Stella, et Camille, l'ex Fanfan-Benoiton. 

13. 



226 OFFENBACH 



La Boite slu Lait. — Le Docteur Ox. — 
La Foire Saint-Laurent. 

Comme bien on pense, Offenbach n'avait pas 
perdu son temps abord du navire qui le ramenait 
en France ; du Monde sont datées les premières 
pages de la pièce promise aux Boufîes, c'est en 
plein Océan qu'il a écrit les couplets d'entrée 
de M"'* Théo. 

L'ouvrage commencé dans ces conditions peu 
banales est de MM. Grange et Noriac ; c'est une 
nouvelle version de la Boite au Lait, qui avait 
vu autrefois les débuts de Lise Tautin aux Va- 
riétés. Le vaudeville est devenu opéra-bouffe, 
le Caveau s'efface devant Jacques. 

Durant les répétitions, le maestro trouve en- 
core moyen d'écrire un petit acte dont le poème 
lui a été donné par MM. Philippe Gille et No- 
riac. Le but de Pierrette et Jacquot (13 octobre) 
est de révéler au puldic deux jeunes filles décou- 
vertes par Offenbach, M"'' Cécile et Esther Gré- 
goire, engagées au nom de son gendre durant 
une halte faite à Strasbourg. 

La Boîte au Lait (3 novembre). — Si le pu- 
blic subit le charme invincible des mélodies 
de Jacques, le compositeur est aidé dans 



J 



SA VIE ET SON ((EIVRE 227 

cette bataille par M""" Théo (lui n'a jamais 
dil avec plus de grâce coquette, ne s'est 
jamais montrée plus exquise que sous le cha- 
peau cabriolet avec ses manches à gigot, sa col- 
lerette, son tablier de soie puce, tout l'attirail 
compliqué des grisettes de i820. 

Le second acte nous la montre, fleuret en 
main, partageant, avec Daubray, le succès de la 
leçon d'escrime. 

Autres interprètes : M'"*'PaolaMarié, Luigini, 
Blanche ^riroir : MM. Fugère, Colombey, Sci- 
pion, Homerville. 

Durant ce même mois de Novembre, la vogue 
prodigieuse de Par/7 et ]'irginie, le retour de 
Oapoul et les débuts de M"" Cécile Ritter font 
croire à l'existence enfin durable du Théâtre 
Lyrique fondé à la Gaité par M. Vizentini. 

Décembre se passe, les premiers jours de 
1877 s'écoulent sans que nous trouvions rien à 
glaner sur Offenbacb, en dehors de la liste des 
ouvrages en répétitions, de l'énuméralion des 
opéras-bouffes projetés, des voyages probables. 

22 Janvier. — Première représentation ùeDora 
au Vaudeville. Dans la comédie de Victorien 
Sardou, M'"'' Alexis, M""'* Bartet, Pierson etMon- 
taland qu'on ne prévoyait pas devoir être réunies 
un jour à la Comédie française. 

Le Tour du Monde avait mis le comble à la 



228 OFFENBAGH 

renommée de Jules Verne et la pensée vint à 
Arnold Mortier et à Philippe Gille de transporter 
à la scène, eux aussi, un de ses romans célèbres. 
Ce n'est pas d'un drame qu'il s'agissait cette fois, 
mais bien d'une opérette scientifique ; leur choix 
s'arrêta sur le Docteur Ox et à Ofîenbach fut 
confiée la mission de mettre en musique la dé- 
couverte de l'oxygène. 

Jamais les Variétés n'avaient contemplé pa- 
reil déploiement de décors, pareil luxe de cos- 
tumes : l'intérieur de la maison Van Tricasse, 
ses cuivres, sa grande horloge ; l'usine à gaz, 
la place hollandaise, la Kermesse, la Tour et ses 
deux étages, enfin la ville se perdant au loin 
dans une perspective de canaux, de ponts, de 
toits — bonnets aux coiffes d'or, aux grandes 
épingles scintillantes, costumes bariolés des 
Bohémiens, et la pittoresque entrée de M"'*' Judic 
ressuscitant, sous l'ondoiement de sa chevelure, 
la Salomé d'Henri Regnault. 

Les trois actes du Docteur Ox avaient été écrits 
pour la nouvelle étoile des Variétés: Tzigane, Hol- 
landaise ou travesti, elle conduisait divinement 
pièce et partition, mais <{uelque talent qu'elle y 
déployât, ce rôle unique, laissant dans l'ombre 
Dupuis, Pradeau, Léonce, Baron, Cooper, 
Dailly, M™" Duval et Angèle, jetait sur l'ouvrage 
entier comme une monotonie, qu'accentuait 



SA VIE ET SON OEUVRE 229 

encore la persistance des rythmes bohémiens im- 
posés au maestro par son sujet. La perle de la 
partition reste la sérénade, chantée par Dupuis, 
d'un tour adorable et si délicatement accompa- 
gnée. 

Déjà Oifenbach a livré à M. Cantin le premier 
des trois ouvrages qu'il s'est engagé par traité 
à donner aux Folies-Dramatiques : la Foire 
Saint-Laurent^ de MM. Hector Crémieux, et 
Saint-Albin. Les pages applaudies de ces trois 
actes créés par M"" Van (ihell, endiablée sous 
le travesti de Bobèche, M"'* Coralie Geoffroy et 
Juliette Girard furent l'ensemble chanté sur les 
toits de Ramponneau et le duettino des gardes 
françaises. 

Nous n'avons maintenant àenregistrer, jusqu'à 
la clôture, qu'une série de reprises : aux Boufies, 
par la Jolie Parfumeuse (M""^ Théo), la Péri- 
chole, aux Variétés '9 mars), jiar M""* Judic et 
M. Dupuis. Réapparition de la Belle Hélène, le 31 
mars, le soir où le Voyage dans la Lune émigré 
au Châtelet, conduit encore par M"" Zulma 
Boufl'aret Christian. 

En avril, M. Comte se voit enlever Bagatelle 
par M. Bertrand, qui rend à l'acte de Jacques 
ses deux créatrices, M"'" Judic et Grivot; un sort 
semblable menace V Archiduc, quand le direc- 
teur demande à M'"* Théo de déjouer les plans 



330 OFFENBACIT 

de son rival : elle a chanté le rôle de Marietta 
à Bruxelles, à Pétersbourg, à Londres ; qu'elle 
ajoute Paris à la liste de ces capitales ! Et voilà 
comment, le 18 mai, la divelte sut à la fois 
remporter un nouveau succès et conserver aux 
Bouffes une de leurs opérettes les plus char- 
mantes. 



MnUro PpvoniJla 



REPRISES 



(VOrphce et de la Grande-Duchesse. 
Msidam e Fa.va r t 



Les jours d'ingratitude vont commencer: 
jaloux d'ajouter une nouvelle variante à l'éter- 
nollo histoire d'Aristide, les directeurs se lassent 
de tant de victoires remportées sous le drapeau 
de Jacques, dotant de moissons dorées récol- 
tées grâce à lui, et le public, dans son incons- 
cience coutumière, s'inclinera avec eux devant 
de nouveaux dieux. 

Madame J'Archiduc rouvre les Bouffes (31 
août), puis, après elle, des mois se passeront 
sans qu'Offenbach reparaisse au passage Choi- 



S.V VIE ET SON OET-VRE 531 

seul. La Bou1a}ui(''re émigré aux Menus-Plaisirs 
(l»"" octobre;, tandis que les Variétés se précipi- 
tent dans les bras du vaudeville. 

Parcourez les colonnes Morris du l*"" janvier 
1878 : le nom du maestro n'y est nulle part. Il 
ne faut rien moins que le naufrage du Théâtre- 
Lyrique pour le rappeler à la Gaité ; M. Vizen- 
tini, devant l'échec suprême de Gilles de Bre- 
tagne, songe à remonter Orphée, et le 15 janvier, 
pour revoir l'Olympe, on se dispute, selon les 
paroles du monsieur de l'orchestre, jusqu'aux 
places... du paradis. 

Distribution nouvelle à l'exception de M™" 
Peschard et de M. Christian. M. Habay porte la 
houlette d'Aristée et M. Grivot, infatigable, 
cumule les rôles de John Styx et de Mercure. A 
M"" Piccolo, les ailes de Cupidon; M""* Claudia, 
Fanny Robert et Sabine Jamet personnifient 
Junon, Vénus et Amphitrite. 

Quand M. Vizentini se voit forcé de renoncer 
à la lutte l'il février , les artistes, réunis en 
société, conlinuentles représentations d'Oî^^/iee, 
mais^la tentative est de courte durée et la Gaîté 
ferme ses portes jusqu'au mois de mars. 

Dans l'intervalle, les Variétés ont rompu 
définitivement avec Jacques qui, fidèle à 
l'opéra-boutte, a refusé d'écrire la musique de 
Niniche, 



232 OFFENBAGH 

Le 13 mars seulement, [il reprend double- 
ment possession des Bouffes, le mystérieux 
M. X... et l'auteur de la partition de Maître Pë- 
ronilla, étant une même personne. 

« Le compositeur, en se faisant nommer seul, a 
généralement assumé la responsabilité d'une 
tâche à laquelle se dérobaient ses collaborateurs 
bien avisés. Le succès décisif de la soirée, celui 
du second acte, lui revient donc tout entier. 
M. Offenbach l'a très certainement composé de 
verve d'un ])()ut à l'autre : ou, s'il l'a écrit, 
comme on dit, à bâtons rompus, ce qui est pos- 
sible, ces bâtons-là sont les raies d'une roue qui 
court à travers l'imbroglio avec une légèreté 
toute spirituelle. » {Figaro du 14 mars.) 

Et, de fait, il était ravissant cet acte tout 
entier, depuis les couplets chantés au lever du 
rideau par M"^ Fanny Robert et les petits pages, 
jusqu'à la dernière note du finale, en passant 
par la valse si jolie, et surtout cette Malaguêna 
exquise, que M"* Peschard caressait ou enlevait 
tour à tour. 

Autre succès de chanteuse pour M"'^ Paola Ma- 
rié, et aussi pour M'"^ Girard. Moins heureuse, 
M"* Humberta qui débutait dans Maître Péro- 
nilla. 

Quant à la note gaie, les valeureux champions 



SA VIE ET SON OEUVRE 233 

chni'iips dosa défense étaient MM. Daubray et 
Jolly. 

L'exposition est inaugurée le l'ornai. En jetant 
un regard vers le passé, Jacques revoit tous ces 
théâtres où son nom Lrillo, il entend l'écho de 
ses partitions triomphantes, des bravos qui le 
saluent à l'Opéra-Comique et aux Bouffes, aux 
Variétés et au Palais-Royal, aux Menus-Plaisirs, 
durant cette resplendissante année 1867 ; et 
maintenant l'indifférence semble planer sur lui. 
Le jour où la clôture annuelle chasse Péronilla 
des Bouffes, son nom disparait des théâtres pa- 
risiens. 

A la Comédie-Française, débuts de M. Volny: 
rOdéon n'a garde d'abandonner les Danicheff. 
Le Vaudeville tient avec les Bourgeois de Pont- 
Avcy, un pendant au succès de Diva. A l'Ambigu 
et à la Porte-Saint-Martin, les Deux Orphe- 
lines ei le Tour du Monde. 

Tricoche ctCacolet, au Palais-Royal, le Chat 
botté, de M>L Tréfeu et Blum, à la Gaité. Les 
Cloches de Corneville et le Petit Duc occu- 
pent les Folies-Dramatiques et la Renaissance. 
Les Bouffes eux-mêmes, enfin, vont entrebâiller 
leurs portes en plein été pour donner asile à la 
Reine Indigo. 

Mais voici quOrjiihée aux Enfor^i flamboie 



i234 OFFKxnAcii 

de nouveau en lettres gii^antesqucs sur la faeade 
de la Gaîté. M. AVeinschenck, devinant la fasci- 
nation invincible qui attirera, à ce seul nom, la 
foule des étrangers, a remonté l'opéra-féerie 
avec tout le luxe désirable. 

Un côté piquant dans l'interprétation de cette 
reprise : ^lour représenter le souverain des 
dieux, le directeur a engagé M. Hervé. 

Aristée retrouve son premier créateur, 
M. Léonce ; les Variétés sont prêtées à M. Grivot, 
sans lequel on ne saurait s'imaginer Mercure, et 
M"" Germain (John Styx). C'est encore M"'" Pes- 
cliard (jui soulève la salle avecrEuohe ; et, com- 
posant la cour de Jupin : M'""' Berthe Legrand, 
Angèle, Laget, Baudu, H. Barretti ; sous le 
casque de Minerve, M"* Marguerite Barretti, 
souvent applaudie depuis à l'Odéon et à la 
Porte-Saint-Martin. 

A leur tour, les Bouffes reviennent à Offen- 
bach ; c'est la Grande-Duchesse quisigneletraité 
de paix 5 octobre}. Toutes les démarches faites 
auprès de M"° Schneider pour la décider à 
reprendre la couronne de Gérolstein ayant été 
vaines, c'est à M'" Paola Marié qu'échoit sa 
redoutable succession. 

M"" Luce, MM. Emmanuel, Daubray et Jolly 
ont à se défendre contre le souvenir toujours 
présent de M"" Garrait, de Dupuis, de Couder, 



.-^A VIK KT SON OEUVRE 235 

(lo Grenier, et bien qne, clans cette lutte, l'avan- 
tage reste maintes fois au passé, la Grande- 
Duchesse parait après dix années d'absence, 
aussi jtMUie, aussi provoquante qu'à son piT- 
mior sourire. 

La réaction s'est accentuée en faveur de 
Jacques ; nous allons, en moins de trois se- 
maines, le voir coup sur coup dans trois théâtres 
différents. A la Gaîté d'abord. 

Au temps où le maestro tenait le sceptre de 
ce théâtre, M. Ludovic Ilalévy lui avait proposé 
de traiter les Brigands suivant le même pro- 
cédé d'agrandissement employé }»our Orphée. 

L'idée ne séduisit-elle pas Otfenbach, ou bien 
sa retraite empécha-t-elle seule l'exécution de 
ce projet, la chose importe peu. Mais M. Wein- 
schenck, une fois au pouvoir, songea, lui aussi, 
aux Brigands. 

Jacques se laissa convaincre, et le "25 dé- 
cembre, Falsacappa et sa bande narguaient les 
carabiniers du haut des immenses praticables 
de la ^ Gaîté. Léonce est venu des Variétés 
rendre au caissier légendaire sa physionomie 
épique : le chef des brigands et son lieutenant 
Pietro sont représentés par Christian et Grivot. 
La saltarelle de Fragoletto est bissée à M™" Gri- 
vot, et on a, pour M'"" Peschard, ajouté au rôle 



236 OFFENBACH 

de Fiorella la Malaguêna de Maître Péronilla.. 

Un ballet intercalé au dernier tableau, le 
retour du duc de Mantoue, reproduit, dans les 
limites permises, la fameuse Entrée de Charles- 
Quint à Anvers du peintre Mackart. 

Mais la partition elle-même souffre de tant 
de hors-d'œuvres, parmi lesquels l'action se 
noie, et la seconde édition des Brigands ne 
tient que peu de temps l'affiche. 

Trois jours plus tard, M. Cantin, qui semble 
avoir signé un pacte avec la victoire, remporte 
aux Folies-Dramatiques un nouveau succès. 
Madame Favart est le second opéra-comique 
de la série promise par Jacques; paroles de 
MM.Chivot et Duru. 

Les pires adversaires, eux-mêmes, sont obli- 
gés d'en convenir : c'est une brillante revanche 
des demi-succès des derniers temps. Cette allure 
enjouée, rapide, toutes ces pages piquées de la 
tarentule du rythme, et aussi cette note gra- 
cieuse, cette émotion furtive, voilà de l'Offen- 
bach vrai, irrésistible autant qu'inimitable. 

M. Léon Kerst qui, dans son feuilleton de la 
Presse, écrivait quelques mois auparavant : 
« Offenbach n'est plus prophète et Offenbach n'a 
jamais eu plus de talent qu'aujourd'hui », n'a 
pas à se déjuger. 



SA VIE ET SON OEUVRE -237 

« Des couplets et encore des couplets asssai- 
sonnés de l'inépuisable verve que l'auteur de 
tant d'opérettes prodigue sans calculer, certain 
qu'il est de ne jamais se trouver à sec ». 

Les ovations ont été en croissant jusqu'à la 
fin et, malgré l'heure avancée, on a trissé la Ty- 
rolienne, chantée par M"" Juliette (îirard ol 
M. Max Simon. 

Citons encore, parmi les héros de la soirée, 
outre M. Luco et M. Lepers, M. Maugé, que le 
rôle de Pont-Sablé mettait au premier rang des 
comiques les plus fins. 

Suivons Jacques à présent, à ravant-scène 
des Bouffes où il surveille les répétitions de la 
Marocaine, trois actes de M. Paul Ferrier — et 
de M. Ludovic llalévy, qui restera dans la 
coulisse. 

Dès le 4 janvier 1879 on a fait relâche et le 
13, seulement, a lieu la première. 

On avait cru à un succès, on était plein de 
contiance et, dès le milieu de la représenta- 
tion, toutesles illusions s'envolaient à tire-d'aile. 
Si bu renommée du musicien restait intacte 
dans cette malheureuse soirée, la partition, 
écrite dans un stybî de demi-caractère et avec 
une remarquable préoccupation de la couleur, 
n'eu était pas moins entraînée dans le nau- 
frage de la pièce. 



238 OFFENBAGII 

Interprètes : M'"** Paola Marié, Mary- Albert et 
Hermann; MM. Jolly, Millier et Jeannin. 

Dès le 25, la Grande-Duchesse prend la place 
de la Marocaine et Jacques continue à régner 
à la fois sur la Gaité, les Bouifes et les Folies- 
Dramatiques. 

Changement de direction aux Bouffes, que 
M. Comte cède à M. Cantin dans les premiers 
jours de juin; Offenbach ne reparaîtra plus de 
son vivant dans le théâtre qu'il a fondé. 



La Fille du Tambour-Major 

Au mois de novembre, les Folies-Drama- 
tiques reprennent Madame Favart qui vient 
de triompher encore à Bruxelles et à Londres. 
On la joue tant que durent les études de la 
Fille du Tambour-Major, un opéra-comique, 
célèbre déjà avant la première. 

Ce sera la centième partition de Jacques, le 
centième ouvrage écrit par lui en vingt-cinq 
années, sans compter les romances, les cou- 
plets et les rondeaux semés à tous les vents, 
improvisés au courant de la plume. 

La première est retardée de quelques jours 
liar la température sibérienne qui étend sur 



SA VIK ET SON OKLVllE V39 

Paris un iiianteau de glace ; la Seine est gelée, 
les boulevards sont enfouis sous la neige et les 
théâtres, bloqués pour la plupart, ferment leurs 
Itortes faute de spectateurs. C'est ainsi que le 
mot Relâche figure à la fois sur les affiches de 
rOpéra-Populaire, du Chàtelet, des Nations, 
des Nouveautés, des Arts (Menus-Plaisirs) et 
des Folies-Dramatiques où Jacques profite de ce 
repos imprévu pour multiplier les répétitions et 
les coupures. 

Quand le rideau tombe, le 13 décembre, sur 
l'entrée des Français dans Milan, Ofli'enbach a 
reconquis à jamais la place qu'on lui discutait 
hier encore; la victoire est complète, les jour- 
naux vont l'enregistrer à l'envi. Partisans ou 
adversaires de l'opéra-boufife, tous les critiques 
s'unissent pour chanter les louanges de Made- 
moiselle Mont-Thabor. 

Dans le Gil-Blas^ M. Magnus, qu'on ne pou- 
vait accuser d'excessive indulgence pour la 
musique légère, se confesse avec la meilleure 
grâce : 

« Oifenbach est toujours lui-même ; il a une 
espèce de cliché qui lui est spécial, des rythmes 
qui lui sont propres, que d'autres, en cherchant à 
limiter, n'ont pas réussi àfaire, etqui deviennent 
plats et horriblement communs s'ils ne sont pas 



240 ÛFFENBACH 

traités avec l'élégance, la finesse et l'esprit qui 
caractérisent la musique d'Offenbacli. » 

Dans la même note est conçue la critique de 
M. Auguste Vitu : 

« Je ne puis juger, au courant de la })lume, 
les vingt-cinq morceaux dont se compose la 
partition de M. Jacques Ofîenbacli. Je supplée- 
rai à cette étude par une impression d'ensemble. 
La musique de la Fille du Tambour-Major 
possède, à mon avis, une qualité qui, pour moi, 
la classe dés la première audition. C'est de la 
musique nette, claire, écrite par une plume qui 
sait ce qu'elle veut et ce qu'elle peut. Je com- 
pare M. Offenbach à un causeur étincelant dont 
la conversation variée s'alimente de toutes les 
connaissances et de tous les styles, et qui vous 
tient sous le charme sans souci des censeurs 
moroses qui ne lui reprochent que de plaire. »• 

La Fille du Tambour-Major avait, dés son 
premier soir, cette rare fortune de séduire les \ 
délicats et de forcer la jtopularité : chacun trou- 
vait son compte dans une partition où les 
refrains étincelants savaient coudoyer les phra- 
ses enveloppantes. 

C'est devant une salle toujours comble que la 1 
centième représentation avait lieu le 7 mars, 



SA VIE ET SON OEUVRE 241 

avec les créateurs demeurés solides au poste. 

La soirée du lendemain était offerte à la gar- 
nison de Paris. Encore assourdis par les bravos 
des troupiers applaudissant les hauts faits de 
leurs anciens, les artistes des Folies-Drama- 
tiques se rendaient à l'Hôtel Continental, où les 
attendaient bal et souper, présidés par Jacques 
-et ses collaborateurs. 

Au nombre des invités, M'"'* Léonide Lel)lanc, 
Manvoy, Bade, Berthe Legrand, Becker, 
Humberta, Ciawy, Rivero, Rose Thé, Ghinassi, 
Ilumann, Lavigne. 

Quelques lignes volées à YEvénement, clans 
lequel M. Louis Besson fait, par le menu, le 
récit de la fête : 

c( Onzième vis-à-vis avec maître Otl'enbach 
lui-même, qui entend jouer par l'orchestre un 
quadrille de sa façon, qui devine que c'est lui 
qui a écrit cette musique, mais qui offre une 
grosse récompense à qui lui dira d'où sortent 
ces mélodies enfiévrées. » 

Au souper, les toasts se croisent et bientôt le 
Ciel semble prendre à tâche d'exaucer les vœux 
forméspourlaprospérité de lacentiéme partition. 
Partout on monte la Fille du Tainhnur-ina- 
jor, il est question d'elle pour le moins autant 
que de la fugue de madame Sarah-Bernhardt 

14 



'242 OFFENBAGII 

qui vient de brûler la politesse à la Comédie- 
Française. 

Vienne fête l'œuvre nouvelle avec la même 
ardeur <]u'autrefois la Grande Duchesse ou la 
Périchole ; puis c'est Bruxelles qui réclame la 
l)résence de Jacques aux Galeries Saint-Hubert 
où M. Carion a royalement monté les trois 
actes. Le maître y conduit la 59" représentation 
au milieu d'une pluie de fleurs; la salle est 
transformée en parterre ; sur la scène le rideau 
d'Arlequin disparaîtsous les roses ; les couronnes 
assaillj^nt le compositeur et son interprète, ma- 
dame Lucy Abel. Rien ne manque au triomjihe 
d'Offenbach, pas même la sérénade organisée 
sous ses fenêtres. 

Il revient à Paris pour assister à une reprise 
delà Fie parisienne, aux Variétés, qui tremblent 
de laisser échapper la légendaire opérette. Gon- 
dremarketGabrielle, Dupuiset M""' Grivot. 

Aussitôt la clôture, les indiscrétions aftluent 
dans les courtiers du théâtre et jamais le nom 
de Jacques n'y a été mêlé plus souvent. Hier, 
on lisait son retour à la Renaissance où les répé- 
titions de Belle Lurette vont commencer; au- 
jourd'hui on nous apprend qu'il doit écriue la 
musique du Cabaret des Lilas, un acte de 
MM. Blum et Toché dans lequel madame Théo 
débutera aux Variétés ; demain nous saurons que 



SA VI K V.T SON DKIVRK •243 

la locluredos Contes d'Hoffmann va avoir lieu 
à rOpéra-Comiqiic. 

Certaines de pouvoir braver la chaleur, les 
Folies-Dramatiques devancent li Août, toutes 
les réouvertures : 19(3" repr<''sontalion de Lu FiUe 
du Tambour-Major. 

A la fin de septembre seulement, M. Blandin, 
forcé par des traités antérieurs et craignant 
d'autre part d'user un ouvrage qu'il compte re- 
prendre, fait annoncer les dernières. Déjà chez 
M. Carvalho et chez M. Koning les études sont 
commencées et le Maître va s'occuper des 
\'ariétés, quand le matin du 5 Octobre, la nou- 
velle foudroyante de sa mort s'abat sur les bou- 
levards, traverse Paris en moins d'une heure. 



J 



CHAPITRE V. 



LES VENDREDIS FOFFENBACH 



Du jour où Jacquos se fut installé rue Laffitte, 
les réunions intimes inaugurées au passage 
Saulrier ne tardèrent pas à se transformer. Plus 
l'étoile du musicien montait à l'horizon, plus 
nombreux se faisait le cercle des noms groupés 
autour de lui, et bientôt ce fut obtenir un 
véritable brevet de parisianisme qu'être invité 
aux vendredis du Maître. 

Huit jours après l'apparition de Croquefer, 
Oti'enbacli donn(.' luie première grande fête (20 
février). La fin du monde étant, d'après toutes 
les prédictions, définitivement fixée au 13 juin 
1857, le directeur des BoufTes veut que ses amis 
emportent de leur passage sur terre un joyeux 
souvenir de plus. 

Si multipliées que soient les invitations il est 

14. 



246 OFFENBACIT 

impossible de satisfaire à toutes les demandes 
et les journaux, en publiant le lendemain le 
programme des réjouissances, augmentent en- 
core les regrets des refusés. 

Un grand intermède musical et littéraire est 
venu faire diversion aux danses. On y a entendu 
\a polka des Mirlitons offerte à ses invités par 
Jacques Ofîenbach et ses camarades, les petits 
Jules Duprato, Léon Battu, Léo Delibes, Jonas, 
Ludovic Halévy, Dufrène, Charles Narrey, Al- 
bert Cave. 

La partie réservée à la littérature et aux Beaux- 
Arts comprend des fables récitées par Adrien 
Decourcelle, puis les 132 couplaies de celles 
d'Egypte^ complainte fantaisiste et attristante 
du jeune Edmond About. Vu l'incapacité musi- 
cale de l'auteur, cette œuvre inédite doit être 
récitée par le jeune Hector Crémieux, qui saura 
racheter la fausseté des sons par la pureté des 
intentions. 

Enfin, dans les exercices de force et d'agilité, 
figure la lutte de Jacques Offenbach contre les 
difficultés de la prononciation française. 

Tel fut l'enthousiasme soulevé par cette soirée 
qu'une autre fête non moins extraordinaire fut 
donnée dès le mois suivant. 

Après un bal costumé dans lequel brillèrent 
entre tous Bizet et Nadar en. bébés, Hector Cré- 



SA VIK ET SON OKUVRE 247 

mieux on pierrot panaché de garde-française, 
Léo Delibes en pionpiou,Gevaërt en Peau-Rouge, 
(le Villemessant sous uneostume de la Closerie 
des Genêts, après qu'on eut acclamé Gustave 
Doré faisant son entrée sur les mains, les invités 
s'assirent silencieux: pour assistera la représen- 
tation de l'Enfnnf Trouvé ou la prise de 
Castelnaudary, drame lyrique en cinq actes, 
dont les décors étaient, au dire du programme, 
signés de Cambon, Doré, Nadar et Marchai. 

Distribution exceptionnelle pour laquelle 
Offenbach a mis à contribution collaborateurs et 
intimes : About, Crémieux. Duprato, Halévy, 
Delibes, Bizet, Gevaërt, etc. 

Les accents dramatiques que Jacques arrache 
au mirliton dans la scène du Miserere sont 
salués par des trépignements frénétiques. L'émo- 
tion causée par cette représentation incompa- 
rable n'est pas encore calmée que déjà, sous la 
direction de M. Carjat, on aiiaquelà Symphonie 
de la Bnsse-Cour. Tout le . succès est pour 
M. Delibes qui arrache des larmes aux plus 
sceptiques, dans la rentrée du petit chien qu'on 
lui a marché sur la patte. 

Désormais l'élan est donné, et chaque ven- 
dredi ramène rue Laffitte MM. Crémieux, Albé- 
ric Second. Tréfeu, Noriac, de Pêne, Dollingen, 
Silas, Bischoffsheim, Briguiboule, Caraby, Na- 



248 OFFENBAGH 

àiiv, L'Epine, Duponchel, Masson, Stop, de 
Najac, Bertall, du Locle, Thiboust, Labiche. 
Marc Michel, Duprato, Ed. Fournier, Delibes, 
Decourcelle, Edouard Martin, Doré, Jonas, De- 
lacour, etc. 

Quelquefois un programme énumère à 
l'avance les distractions variées qui attendent 
les amis de Jacques ; parmi ceux qu'on a con- 
servés, figure l'annonce de la Compagnie d'as- 
surances mutuelles contre l'ennui, rédigée par 
M. L'Epine ; tous les membres du comité de 
surveillance y sont décorés, suivant leur mérite, 
de l'ordre du hanneton. 

Un simple détail donnera une idée de l'im- 
portance exceptionnelle de cette fête : M. Gille 
y est chargé du bureau des cannes, MM. Delibes, 
Jonas, Renaud de Vilbac, figurent modestement 
dans les rangs de l'orchestre. 



'O" 



Les vendredis de Jacques étaient devenus une 
véritable institution : à l'exception de ses filles, 
qui ne paraissaient à ces réunions qu'à partir 
du jour où elles avaient atteint leur seizième 
année, il aimait à y voir tous les siens. 

Madame Offenbach faisait, avec une bonne 
grâce charmante, les honneurs de ces salons si 
attrayants, où chacun était à l'aise, où chacun 
se connaissait. Une seule femme appartenant au 



SA VIE ET SON OEUVRE 249 

monde ailistiquo y était admise régulièrement ; 
c'était M"" Emma Fleury, depuis M™°Franceschi. 

L'encombrement fut tel, à certains soirs de 
bal costumé, que les petites tables du souper 
chcrcbaient asile jusque sur le palier. Que de 
Ijruit, que d'éclats de rire, au milieu desquels on 
voyait souvent le musicien travailler, indifférent 
en apparence au tourbillon qui l'enlaçait, sourd 
à tous les babillages, ne sortant de son calme 
que si quelqu'un s'était permis de fredonner. 

La colère était de courte durée, et la plume 
galopait de nouveau tandis que le tapage repre- 
nait plus vigoureux encore. 

Combien de souvenirs toujours vivants dans 
la mémoire des fidèles des vendredis : les tours 
de cartes de Gustave Doré, ses essais de presti- 
digitation manquant l'un après l'autre avec une 
régularité qui l'irritait ; la farandole monstre 
organisée certain soir et que suivit, dans ses 
plus capricieux détours, le piano tenu par Gas- 
ton Mitchell. Et rayonnante parmi les innombra- 
bles surprises qui signalaient ces soirées, la 
représentation de Faust, donnée dans les der- 
nières années. Quel théâtre oserait aujourd'hui 
rêver semblable distribution ! 

A l'orchestre, M. Victorin Joncières, jouant à 
.a fois du piano et du cornet à piston ; M. Albert 
Wolff s'est incarné dans Marguerite ; Faust 



250 OFFKNBACII 

emprunle les traits de M. Détaille. A M. Bernc- 
Bellecour les allures farouches de Méphisto- 
phélès; M. Gaston Mitcliell chante l'amour do 
Siebel. Le ballet de la Kermesse, lui-même, 
n'est pas oublié. 

- Ce n'était pas le vendredi seulement que 
s'ouvraient les portes de la rue Laffitte ; après 
chaque première du Maître, les intimes — ceux 
qu'on appelait le Souper de Jacques — retrou- 
vaient chez lui même hospitalité aimable et 
franche. Et le nombre était grand des amis qui 
assistaient à ces solennités, car Offenbach, que 
sa partition fût aux Variétés, aux Bouffes, à 
l'Opéra-Comique, achetait quinze cents ou mille 
frafics de billets pour le moins. Toujours il 
finissait par céder aux prières de ceux-là qui 
réclamaient un coin, et bientôt rien ne restait 
de la liasse de coupons qu'il avait devant lui 
tout à l'heure. 

Ce n'est pas à Paris seulement que Jacques 
aimait à s'entourer de ses fidèles. L'été venu, 
Etretat en abritait plus d'un et lés réunions de 
la villa Orphée ne le cédaient en rien aux soirées 
de l'hiver. 

Là fut célébré le mariage de M"* Berthe 
Offenbach avec M. Charles Comte ; quatre-vingt- 
seize Parisiens avaient répondu à l'appel du 
compositeur, pour lesquels on réquisitionna 



SA VIE ET SUN OEUVRE 251 

tous k's logis vacants d'Etretat. Trois jours 
durant, un convoi de vivres [tart de la villa 
Orphée dès l'aube, portant café, lait, chocolat 
aux invités que le déjeuner et le diner réunissent 
ensuite autour d'une table en fer à cheval tra- 
versant quatre i)iéc.es. 

A Etretat encore, il fête le vingt-cinquième 
anniversaire de son mariage, le 14 août 
1879. MM. Albert Millaud, Prevel, Arnold Mor- 
tier, Angel de Miranda en pierrot, Henry Ileu- 
gel, Stop en polichinelle, Robert Mitchell en 
mendiant, tant d'autres avec eux entouraient 
M. et M""' Ofl'enbach portant les costumes de 
mariés de village. La fête n'eût pas été complète 
sans mirlitons ; aussiJacques avait écrit pour son 
instrument de prédilection une marche qu'ac- 
cueillirent des transports d'enthousiasme. 

Parfois aussi, une représentation dramati(|ue 
venait avec sa verve folle, tout l'imprévu de sa 
fantaisie, ajouter encore à la gaité rie la villa 
Orphée. Une des dernières fut donnée au mois 
d'août 1872: les Bons conseils^ moralité en 
.9 tâblèaiLVy à couronner par l'Académie, 
jouée en l'honneur de la pi'ésence du Président 
de la Répul)li(|ue à Trouville. 

MM. Adrien Decourcelle, Albert Woltf, Ma- 
rio Uchard, Berne-Bellecour, Charles Comte, 
Merle en furent les créateurs en compagnie 



252 OFFENBAGH 

d'Offenbach ; pour représenter le beau sexe on 
avait fait appel à MM. Toclié, Pierre Decour- 
celle, et Mario Uchard fils. 

Le grand succès du dernier acte fut pour les 
tours d'adresse exécutés par les frères Boleslas, 
des gymnastes merveilleux dans lesquels cer- 
tains spectateurs crurent encore reconnaître 
MM. Toché et Berne-Bellecour. 

Si Jacques prenait si grand souci de distraire 
ses amis, il n'oubliait pas non plus ses inter- 
prètes et nul ne fut plus que lui strict obser- 
vateur des soupers de centième. Parmi les plus 
célèbres ont cite encore ceux de la Belle-Hélène, 
de Trébizonde et surtout ceux d'Orphée (pre- 
mière manière). 



Les déjeuners de Jacques 



Jamais Offenbach ne déjeunait chez lui ; 
après avoir travaillé sans relâche, de sept à 
à onze heures, il donnait audience à son coiffeur, 
jetait un dernier coup d'oeil au miroir, puis 
pimpant, soudain rajeuni de vingt années, il 
gagnait le boulevard pendant que Madame 



SA VIE ET SON OEUVRE 253 

Offenbach et ses enfants, réunis sur le balcon, 
suivaient le père des yeux et lui envoyaient un 
dernier au revoir. 

Voulait-on rencontrer le maestro, lui parler 
affaires, proposer une collaboration, c'est au res- 
taurant qu'on était certain de le rencontrer dès 
le premier coup de midi. 

Durant toute la première période de sa vie, il 
fut un assidu de chez Peters. Au Passage des 
Princes, il compta parmi les brillants convives 
de la table du Figaro, réservée à M. de Ville- 
messant, à ses collaborateurs et à ses familiers. 
MM. Albert Wolff, Magnard, Aurélien Scholl, 
Tréfeu, Jouvin, Bourdin, Crémieux, Dollingen, 
J. Vallès, de Saint-Albin, Th. de Grave, Prevel, 
Adrien Marx s'y réunissaient d'ordinaire. On 
y rencontrait aussi Léo Lespès (Timothée 
Trimm) déjeunant souvent d'un petit salé de 
30 centimes, arrosé d'un Château- Yquem coté 
25 francs. 

Une seule fois, on eut à constater l'absence 
de Jaeques. Peters venait d'introduire dans sa 
maison un ours apprivoisé, savant à rendre des 
points à Munilo. Affecteux et gourmet, l'animal 
lit le tour de la société, quêtant les morceaux 
de sucre. 

Dès le lendemain, Offenbach manquait à 
l'appel : démarches et prières ne purent avoir 

15 



25i OFFENBAt;U 

raison de sa terreur. Heureusement pourPeters, 
la Providence mit un beau matin sur laroute.de 
l'ours un garçon dont le visage lui déplut ; gro- 
gnements, bousculade, apostropbe au milieu de 
la face, il n'en fallut pas d'avantage pour déci- 
der la mort de la pauvre bête, et le composi- 
teur reparut triomphant au repas dont la victime 
fît les frais. 

Plus tard, c'est au café Riche que le Maitre 
déjeune, et toujours avec la même régularité ; 
la table ronde, faisant face à la porte, lui est 
réservée chaque matin. 

Le menu ne variait guère ; mangeur distrait, 
n'aimant ni ne détestant aucun plat, excepté en 
voyage, où il déclarait délicieux les mets les 
plus détestables, Jacques commandait un œuf 
à la coque, auquel succédait une côtelette. Le 
cigare allumé dés la troisième bouchée, il cau- 
sait, ayant l'oreille à chacun, répondant à toutes 
les questions. Toujours auprès de lui Etienne 
Tréfeu, son ami et son collaborateur. 

A eux se joignaient un jour Villemessant et 
Aurélien Scholl, une autre fois. Hector Cré- 
mieux et Philippe Gille : puis MM. Bischotfsheim 
de 8aint-Albin, Capoul, Angel de Miranda, 
Saucéde, Aubryet, Sohège, René Lordereau, 

Troisième période: déjeuner chez Bignon où 
ie suivirent ses fidèles du café Riche, augmen- 



j 



SA VIE ET SON OEUVRE !i?55 

tes des jeunes collaborateurs, do MM. Albert 
Millaud, Toché. Le repas de Jacques se terminait 
invariablement par une tasse de café au lait, 
dans laquelle il trempait une galette, achetée à 
son intention, chez le pâtissier installé vis-à-vis 
du restaurant. 

Si aucune répétition ne l'appelait à l'Opéra- 
Comique, aux Bouffes, aux Variétés, Offenbach, 
son déjeuner terminé, montait en voiture pour 
rentrer chez lui. De mémoire de boulevardier, 
on ne le vit à pied, à moins de se poster à l'en- 
trée du théâtre ou sur les marches de la gare 
Saint-Lazare. 

Etendu dans son fauteuil américain, il repre- 
nait le travail commencé le matin, jetait fié- 
vreusement sur le papier, tout en sifflottant, ces 
notes serrées, fines, semblables à des égrati- 
gnures, ne se servant du piano que pour juger 
de l'effet de certains accompagnements. 

De 5 à 7 sept heures, la sieste. C'étaient sou- 
vent les seuls instants de repos qu'il put prendre 
dans cette vie tourmentée, ouverte à l'impL^u, 
une rêverie plutôl qu'un sounneil. durant la- 
quelle il aimait à entendre encore le murmure 
des conversations, ne permettant pas (jue 
Madame Oflenbach fît interdire la porte à un 
seul visiteur. C'était là une prière qu'il lui avait 
adressée dès les premiers temps de leur ma- 



256 OFFENBACH 

riage: recevoir, pour lui, quiconque se présen- 
terait durant son travail ou ses voyages. 

Au sortir du diner, un flânerie à travers les 
théâtres où on le jouait, puis il regagnait la rue 
Laffitte. Madame Offenbach et ses enfants élevés 
par elle dans l'adoration du père, l'entouraient, 
puis les intimes venaient et Jacques de reprendre 
sa plume, indifférent aux rires, insouciant du 
bruit. 

Du jour de son arrivée à Paris jusqu'à son 
heure dernière, Offenbach ne connut pas le 
repos: cloué sur son lit par la goutte, au plus 
fort de ses souffrances, il écrivait encore. Ainsi 
fut composée la Fi/^e du Tambour-Mcijoi\ ainsi 
naquirent les Contes cl Hoffmann. 

Si impatient qu'il parût des observations, si 
conscient qu"il fût de lui-même, Jacques se 
rendait toujours aux conseils de sa femme. Ne 
livrant pas une page qu'il ne lui eût fait entendre 
d'abord, il se révoltait quand, en quelques rares 
circonstances, elle la déclarait indigne de lui ; 
mais, dès le lendemain, une nouvelle version 
était écrite et soumise à Madame Offenbach. 

Ayant toujours plusieurs ouvrages sur le 
chantier, il les soignait avec une égale ten- 
dresse, proclamait d'ordinaire la dernière parti- 
tion sa préférée. Il n'eut jamais de faiblesse 
bien marquée que pour Fortunio, jusqu'au 



S\ VIE EN SON OEUVRE 257 

moment où il commencdiles Contes d'Hoffmann. 

Le théâtre s'était incarné en OfFenbach. A 
peine parcouru, le scénario qu'on lui apportait 
s'animait devant ses yeux, l'action se déroulait, 
il la sentait vivre ; et ce fut sa seule faiblesse de 
s'emballer plus d'une fois sur une situation, 
d'accepter, en un moment d'enthousiasme, maint 
livret dont les défaillances n'ont pu être rache- 
tées par la scène qui l'avait séduit. 

Jacques aimait à travailler avec ses librettistes, 
fixant, de concert avec eux, duos, couplets, 
ensembles. Sa constante préoccupation était 
d'éviter la monotonie ; il recherchait la grâce 
après la gaîté, aimait à voir la tendresse succéder 
à l'éclat de rire. Et là était si bien la note mai- 
tresse de son talent que jamais la transition, si 
brusque qu'elle pût être, n'étonna l'auditeur, 
entraîné par cette musique qui vivait de con- 
trastes. 

On a souvent parlé de la sévérité sans égale 
du maître, vis-à-vis de son œuvre; on a dit avec 
quelle impitoyable résolution il tranchait, s'il 
faisait longueur, le morceau le plus réussi. 
Parfois même, les sacrifices continuaient au delà 
de la première : ne tailla-t-il pas sans merci des 
scènes entières d'Orphée jusqu'à la quin- 
zième représentation ! Une partie de la mu- 



"^58 OFl'KNHACIl 

siqiie dv (Jhoufleiiri disparut ù la septiùmc. 

Une facilité sans égale l'encourageait d'ail- 
leurs dans cette rage de destruction et la page 
jetée au panier était vite remplacée. 

A une des répétitions de la Belle Hélène, 
quand la colombe descend du ciel, Dupuis fait 
remarquer au maître de quelle longueur démesu- 
rée paraît la scène et réclame un peu de musique. 
Jacques va au piano et, tandis que l'oiseau do 
\'énus recommence à planer sous les frises, il 
le suit des yeux, improvisant le joli mélodrame 
qui prit place dans la partition. 

Une autre fois, c'est M"' Pfotzer qui treniLle à 
la pensée du monologue qu'elle doit dire dans 
la Chanson de Fortunio ; elle ne fait mystère 
de ses craintes à personne, et un des auteurs se 
décide à remplacer par une romance le parlé 
tant redouté. Lajolie poésie «Je l'aime » est vite 
écrite et remise séance tenante à Jacques qui 
abandonne la répétition et s'enferme dans le 
cabinet directorial. 11 revient à l'avant-scène 
un quart d'heure plus tard, tendant à M"* Pfot- 
zer la mélodie qui reste une des 'perles du 
rôle de Valentin. 

Une autre anecdote moins connue: 

Offenbach est chez Bignon, déjeunant en 
tète à tète avec M. Albert Millaud, qui apporte 
le paroles d'un rondeau depuis longtemps 



SA VIE ET SON OEUVRE "259 

véi'lamé par lecoiiipositoiii'. Jacques los lit alton- 
tiv(Mnoiil. les parcourt une seconde fois, puis, 
craignant de laisser échapper, dans le 'trajet du 
boulovard des Capucines, la phrase qui se des- 
sine déjà, il s'empare d'une assiette, y trace à la 
hâte les cinq lignes réglementaires et, son 
motif noté sur ces tablettes improvisées, reprend 
gaiment le repas interrompu. 

Deux ou trois versions différentes écrites 
souvent pour un même morceau, les scènes 
entières coupées à la minute dernière ou durant 
les répétitions, les œuvres de jeunesse oubliées 
à dessein, les croches jetées au hasard de l'ins- 
piration, sur un cahier ou sur une feuille 
volante, les partitions commencées puis délais- 
sées, forment un amoncellement de manuscrits 
que M'"' Ofîenljach conservait avec une fer- 
veur jalouse. Au milieu du même trésor, les 
notes écrites au jour le jour par le père en 
des carnets sans nombre, la longue correspon- 
dance chaque soir échangée avec sa femme, 
durant les voyages triomphants, les lettres de 
ses enfants, les souvenirs des premières années 
tendrement réunis, même les calendriers aux 
dates soulignées, avec des hiéroglyphes indi- 
quant dans la marge les premières, rappelant 
les victoires par un trait de plume — et domi- 



260 OFFENBAGH 

liant le fauteuil dans lequel il aimait à s'é- 
tendre, ce fauteuil vénéré à l'égal d'une relique, 
le portrait de Jacques sourit à ceux dont la 
même pieuse adoration veille sur sa mémoire, 
qui l'entoura vivant. 



I 



CHAPITRE VI 



Les mois de juillet et d'août avaient été pour 
Jacques un long martyre. La volonté de vivre 
pouvait seule conserver un reste d'existence à 
ce pauvre corps décharné, secoué à chaque ins- 
tant par une toux lamentable. 

Plus de promenades sur la terrasse, à travers 
la forêt.. — Drapé dans sa robe de chambre, en- 
veloppé dans la fourrure qui semblait flotter au- 
tour d'un squelette, il travaillait avec une ardeur 
désespérée, cachant à tous l'angoisse qui l'étrei- 
gnait à la pensée de la mort prochaine, de cette 
mort qu'il devinait et contre laquelle il se rai- 
dissait encore. 

« 11 n'y a plus rien dans ce corps-là! » avait dit à 
un des fidèles du Maitre le D"" Lamarre, dont le 
dévouement et l'amitié ne se démentirent pas un 
seul jour durant cette lente agonie. 

15. 



2u'2 OFFENBAHII 

« Mais, écrivait plus tard M. Albert Wolff, 
nous savions qu'il y avait encore quelque chose 
que le docteur ne voyait point. Appelez cette 
chose l'àme, la flamme ou l'ambition de l'artiste, 
comme vous voudrez ; mais toujours est-il que 
cette force invincible soutenait le corps aban- 
donné par la force physique, à ce point qu'il 
fallait le plus souvent porter le pauvre malade 
de son appartement jusqu'au restaurant quand 
nous réunissions quelques amis communs à 
notre table. » 

Les Contes d'Hoffmann n'étaient pas'achevés 
et la terreur suprême d'Offenbach était de tom- 
ber avant d'avoir pu guider leurs premiers pas ; 
car ils devaient être le défi jeté à la minute der- 
nière, à tous ceux-là qui avaient douté de lui, le 
testament du maitre à ceux qui l'avaient aimé et 
admiré . 

Madame Tournai, restée prés de son père 
tandis que madame Offenbach accompagnait ses 
autres enfants à Etretat, MM. Albert Wolff, 
Henri Meilhac, Halévy installés à Saint-Germain 
et venant à maintes reprises dans la journée ou 
le soir causer avec lui, ne soupçonnaient pas 
les sombres pressentiments dont il était assailli, 
les pensées funèbres qu'il écartait en travaillant 
toujours. 



SA VIE KT SON OKIVRK '203 

A peine les trahissait-il élans (jnebines phrases 
échappées à un moment de lassitnde, dans des 
lignes écrites sous les tenailles de la douleur. 

On l'avait vu tant souffrir depuis dix années 
qu'il semblait aux siens que cette fois encore la 
crise serait passagère. Comment penser que le 
dernier jour fût si proche, alors qu'on le surpre- 
nait dès le matin à sa table de travail, et (ju'à 
tout instant le piano apportait les échos de Belle 
Liiretfeei des Conte.'i d'Hoffmann, alors qu'il 
arrêtait avec M. Koning la distribution de la 
première de ces partitions et qu'il réunissait tous 
ses futurs interprètes de l'Opèra-Comique pour 
leur faire entendre la seconde •* 

Les forces lui reviendraient avec le com- 
mencement des répétitions ; on le retrouverait 
à l'avant-scène plus vivant que jamais. — Et 
vers le milieu de septembre Jacques avait rega- 
gné Paris. 

Maître des Folies-Dramatiques, il allait bien- 
tôt fégner à la fois, sur la Renaissance, les ^'a- 
riétès et l'Opéra-Comique. 

Dans le foyer de la salle Favart où on le trans- 
portait avec des précautions infinies, il enten- 
dait enfin les premiers chants de son œuvre 
bien-aiméc. Et c'était chose poignante de voir un 
éclair de joie illuminer le regard du mourant le 
jour où il entendit pour la première fois M"°Isaac 



264 OFFENBAGH 

murmurer la romance de la Tourterelle, le jour 
où, dans le duo entre Hoffmann et Antonia, la 
phrase d'amour tant caressée se dressa vivante 
devant lui. 

Dans l'après-midi du 3 octobre, travaillant sui- 
vant son habitude au milieu de tous les siens 
dont l'adoration pour le père semblait grandir 
encore, il venait de revoir le dernier acte des 
Contes, quand, dans une crise d'étouffement, il 
porta la main à son cœur et s'évanouit. 

Les médecins appelés en hâte sont impuis- 
sants contre cette mort que Jacques lui-même 
voit venir, inexorable, sans merci. — Il l'a dit 
quand il s'est ranimé, quand ses yeux sont tom- 
bés sur tous ces désespérés qui l'entourent : 
« Je crois que ce sera cette nuit la fin. » 

Et dans ces heures d'agonie, la pensée des 
Contes d'Hoffmann le poursuit encore ; c'est 
en songeant à eux qu'il lève les bras vers le 
ciel en un geste désespéré, c'est pour eux 
qu'il se laisse martyriser, supportant tout sans 
une plainte. 

Un prêtre de Saint Louis d'Antin est venu 
s'asseoir à son chevet et a entendu ses dernières 
paroles. 

A 3 heures \j'2 du matin, M™° Offenbach jette 
un cri et tombe agenouillée, le visage sur la 
main de son mari. Jacques est mort 



SA VIE ET SON OEUVRE 265 

Les ai'ticles biographiques, les critiques, les 
souvenirs se pressent innombrables, et nulle 
part les attaques injustes si souvent dirigées 
contre le Maître, les jalousies, les haines mêmes 
ne trouvent un écho. C'est une véritable apo- 
théose que le concert unanime de regrets et de 
louanges, cet hommage suprême venu de tous, 
amis ou indifférents. 

Voici le Gaulois, sous la signature de M. Four- 
caud, qu'on ne saurait accuser d'une tendresse 
exagérée pour l'Opéra-Bouffe : 



» Le musicien d'Orphée aux Enfers était 
d'une fécondité inépuisable : plus de cent ou- 
vrages ont répandu son nom par toute la terre. 

» Il n'est pas un bourg en Europe, pas un 
hameau dans le Nouveau-Monde où son réper- 
toire n'ait pénétré. Offenbach a le jet mélodique 
merveiileusement facile, abondant et distingué. 
A côté de ses inventions plaisantes, de ses ca- 
prices de rhythme, de ses bizarreries prosodi- 
ques, il rencontre parfois des phrases élégiaques 
d'une grâce exquise et touchante. Voudrait-il, 
pris de subites pudeurs, se faire pardonner ses 
joyeusetés violentes ? Le fait est qu'il y eut tou- 
jours en lui un rêveur délicat qui trouvait moyen 



^66 (IFFEXBACII 

de semer, des fleurs du sentiment les c^inevas 
les plus excentriques. 

» Je ne parle pas de la C/ianson de Fortunio 
et du Mariage aux Lanternes, deux œuvres des 
plus aimables qui soient. Mais je demande à tout 
musicien de bonne foi si l'auteur n'a pas prodi- 
gué en ses moindres partitions de rares qualités 
musicales. Un genre était sorti tout armé de sa 
cervelle, genre qu'il a fécondé seul, dans lequel 
on n'a pu l'égaler et qui, véritablement, disparait 
avec lui. Il se peut que des fruits secs du Con- 
servatoire aient dédaigné ce fertile improvisa- 
teur. Qu'importe ce dédain à sa mémoire ? Nul. 
parmi ceux qui comptent, n'a méconnu sa valeur 
originale. » 

Dans le Voltaire, c'est M. Léon Kerst qu'il 
serait téméraire aussi de taxer de partialité : 

» Je me sens d'autant plus à l'aise pour dis- 
cuter OfFenbach, père de l'Opérette, que je suis 
l'ennemi personnel de l'opérette ; mais je suis 
loin de confondre Otfenbach avec tous les cau- 
dataires à qui il a donné naissance. 

» Je sais distinguer entre l'opérette, sortie 
gracieuse, légère, spirituelle et court vêtue du 
cerveau d'un homme éminent et les bâtardes 
prétentieuses, sans allure comme sans origina- 



J 



SA VIK KT SON (tKlVRK 267 

lité, émanées, à l'étal do dégénéresconres, d'os- 
prils })Oiir qui l'iiDitation fsl un Ijosoin primor- 
dial, imo sorte (\q raison (ViMn'. 

)) Entre ceux-ci et celui-là, il y a un monde : 
OfTenbnch est quelqu'un, ceux-ci ne sont rien, 
n'étant qu'une conséquence, n'étant que les 
effets d'une cause 

» Ce compositeur qui vola pour ainsi dire pen- 
dant trente ans de triomphes en triomphes, ne 
rêvait qu'une seule chose ; un succès à l'Opéra- 
Comiqne. 

« Et il meurt au moment où le songe allait 
devenir une réalité. 

» Ce que j'ai entendu des Contes d'Hoffmann 
m'autorise à parler ainsi. 

» Mais je veux voir autr(> chose dans ce cléM- 
deratnm d'un grand artiste : c'est que si, à 
Paris, nous n'étions pas aussi avares de théâtres 
sérieux, peut-être Oft'enbach eùt-il été autre 
chose que le père de l'Opérette. N'avait-il pas 
sûrement et de toute évidence, tout ce qu'il 
fallait pour être le digne continuateur d'Anber 
et d'Adam ? m 

Laissons la parole à M. Joncières qui consacre 
dans la Liberté un long article au Maitre : 

» Quelle verve, quel esprit, quelle délicalesse, 
quel profond sentiment de la scène dans ces 



268 OFFENRACH 

œuvres qui oui obtenu le même succès sur les 
théâtres du monde entier ! Offenbach a pu écrire 
de la j)6tite musique, mais c'était un grand 

artiste 

» D'où vient donc cette sainte horreur de l'o- 
pérette que montrent tous ces musiciens im- 
puissants, qui, n'ayant pour tout bagage qu'un 
ou deux mauvais opéras-comiques en un acte, 
affectent de mépriser la musique d'Offenbach ? 
N'est-ce pas l'envie qui perce sous leur dédain? » 

M. Albert Wolff, dont l'amitié pour Jacques 
remontait aux années d'enfance, qui l'avait suivi 
du premier essai à la dernière victoire, témoin 
des luttes sans repos, des chagrins comme des 
joies, donnait au Figaro du 5 Octobre une 
chronique toute vibrante à travers laquelle re- 
vivait le grand mort : 

w L'excessive tendresse que le musicien 

avait pour son propre talent et qu'on lui a si 
souvent reprochée, le tint debout dans la tour- 
mente. La nature a décidément bien arrangé 
toutes choses, puisqu'elle a donné à ceux qui 
vivent de la gloire d'artiste, la confiance en leur 
étoile. L'homme qui ne s'attelle pas à la besogne 
avec la conviction de réussir mieux que les au- 
tres, perd le meilleur de son talent dans le doute 
de soi-même. Jamais Offenbach n'eût écrit cent 



SA VIE ET SON OEUVRE 2G0 

partitions et même cent-deux en comptant les 
deux inédites, s'il avait perdu son temps à se 
discuter. Le Destin lui avait donné pour com- 
pagne une muse aimable qui, au lieu de faire 
des scènes à l'artiste, lui passait les mains dans 
les cheveux et lui disait : « Tu es le plus beau 
et le plus grand. » Oti'enbach le croyait, ni plus 
ni moins que tous ceux qui existent par l'intelli- 
gence et le succès. Seulement ce que ses rivaux, 
qui ne le valent pas, se répètent devant la glace 
où se reflète leur image et leur idole, Offenbach 
le disait à haute voix à qui voulait l'entendre ; 
chez lui la vanité était plus naïve que chez les 
autres ; voilà tout ! 



Le jeudi, 7 octobre, dès le matin, la Madeleine 
est comble ; l'entrée de la rue Royale est envahie, 
ParLs se presse aux abords de l'église. 

Sur le boulevard des Capucines, c'est un 
défilé de couronnes qui s'amoncellent dans la 
chapelle ardente au milieu de laquelle le cercueil 
est exposé, fleurs envoyées par l'Opéra, l'Opéra- 
Comique, les Folies-Dramatiques, les Variétés 
et les Bouffes; couronne apportée par M. Jacobi 
au nom de l'Alhambra de Londres ; roue gigan- 
tesque aux couleurs brabançonnes envoyée par 
les Galeries Saint-Hubert: gerbes de fleurs 



270 OFFEXHACII 

déposées au [)i(Ml du catafalque par la dèpulation 
des théâtres de Vienne ou par la délégation de 
Cologne. Puis ce sont les derniers souvenirs 
des amis, lés hommages des admirateurs, et 
quand, à dix heures, le cortège s'ébranle vers 
l'église, c'est derrière un amoncellement de 
lilas, de roses que s'avance le maitre des céré- 
monies portant sur un coussin la croix de la 
Légion d'honneur, la plaque de François-Joseph 
et le grand-cordon de Charles III. 

Marchant aux côtés du char, MM. Victorien 
Sardou. Halanzier, Perrin et Auguste Maquet. 
Après 1(> hls et les gendres d'Offenhach, 
MM. Edmond Turquet, Ambroise Thomas et 
Camille Doucet. 

Les curieux, auxquels se sont mêlés des ban- 
des de touristes anglais conduits parleurs guides, 
ont pris possession de la Madeleine b'ien avant 
l'arrivée du convoi, opposant une barrière 
vivante que ne peut franchir plus d'un invité. 
C'est ainsi que MM. Hector Crémieux, Tréfeu, 
Halévy et tant d'autres sont forcés de rester 
sous le porche durant la cérémonie entière. 

Dans l'église nul ne songe à maîtriser son 
émotion pendant que Faure dit Je Pie Jesu et 
Taskin /e Lî5e7*a, pendant que Talazac chante 
le Dies Irœ et VAgnuSj adaptés à des fragments 
desConip.s (ï Hoffmann, et quand, à l'offertoire, 



SA VIK KT SON OKUVRK 271 

la Chanson de Fortunio s'élève au grand-orgue, 
quand la phrase adorable de Valentin plane sur 
toute cette foule qui revit en un instant les 
triomphes passés, les plus indifférents se sen- 
tent le r(Pnr serré et bien des yeux se remplis- 
sent de larmes. 

Les interprètes du Maître sont lîi sans excep- 
tion, mêlés à tout ce que Paris compte de grand 
et d'illustre : c'est, devant le cercueil, un inter- 
minable défilé au milieu d'une foule grossissant 
toujours, s'écrasant pour mieux voir. 

Le char funèbre prend, par un long détour, 
le chemin du cimetière Montii'iarlre : on a voulu 
qu'Offenbach vit une dernière fois ses théâtres 
et on va suivre le boulevard, passer près 
des BoufTes, devant l'Opéra-Comiquo et les Va- 
riétés. 

Ce jour-là les artistes de l'Alhambra de Lon- 
dres jouaient la Fille du Tambour-Major, un 
crêpe au bras ; à Paris, le convoi de Jacques 
frôlait les affiches annonçant pour le soir les 
Mousquetaires, au passage Choiseul : aux Va- 
riétés, la Femme à Papa.., 

On quitte le boulevard au carrefour Mont- 
martre ; la pluie tombe et, derrière le clnr dont 
les cordons sont tenus par MM. Victorien Sar- 
don, Emile de Najac, Jonciéres et douzien, les 
rangs s'éclaircissenl. Beaucoup trouvent déjà 



272 OFFENBACH 

que kl dette de reconnaissance est amplement 
payée. 

Derrière les parents s'avance une femme 
vêtue de noir ; c'est Hortense Schneider. 
Oubliant luBoulayigère, la Grande-Duchesse ne 
s'est souvenue que de Boulot le et de la Péri- 
chole, et aussi du Violoneux et de la Rose de 
Saint-Flour ; elle fait jusqu'au bout le triste 
pèlerinage. 

Au cimetière M. Victorien Sardou devait 
adresser un dernier adieu ; mais, devant cette 
fosse ouverte, l'émotion l'étouffé, il ne peut 
parler. — Deux discours seulement sont pro- 
noncés : le premier par Auguste Maquet qui 
redit en quelques phrases la volonté héroïque, 
l'énergie miraculeuse de Jacques. 

Ce fut aussi une âme intrépide, infati- 
gable, que rien ne put vaincre, ni la douleur, 
ni l'adversité. Cette âme soutint dix ans le corps 
épuisé, défaillant: elle le forçait à travailler, 
elle le forçait à vi vre .... 

M. Joncières, qui avait aimé l'ami autant 
qu'il admirait l'artiste, rappelle les jours d'é- 
preuve, qui l'avaient montré si courageux: 

C'était un ami sûr et dévoué, plein de 

cœur et d'élan, un homme d'une honorabilité 



SA VIE ET SON OEUVRE 273 

inattaquable. On l'a bien vu dans les circons- 
tances les plus critiques, lorsque pour faire 
honneur à sa signature, il accepta l'offre que lui 
lait un imprésario américain d'aller diriger des 
concerts au delà de l'Océan. 

Alors, malgré les souffrances du mal terrible 
qui, déjà, le minait, il partit, laissant les siens 
qu'il adorait, sans savoir si jamais il les rever- 
rait, et, pendant six longs mois, il alla, chaque 
soir, diriger un orchestre, puisant dans son 
implacable volonté les forces nécessaires pour 
accomplir la courageuse tache qu'il s'était impo- 
sée.... 

Au lendemain des funérailles M. Léo De- 
libes, jaloux de ' prouver à la famille de 
Jacques le dévouement affectueux conservé à 
l'ancien directeur des Bouffes, prenait place à 
l'avant-scène de la Renaissance et surveillait les 
dernières études de Belle Lurette^ en orches- 
trait l'ouverture et un entr'acte restés inachevés. 

Des Contes cVIIoffmanri^ Offenbacli ne lais- 
sait que la partition de piano, terminée jusqu'à 
l'accord dernier, annotée déjà de ses indica- 
tions d'orchestre. Pour l'important et délicat 
travail qui restait à faire, les héritiers du com- 
positeur et M. Carvalho s'arrêtèrent au nom de 
M. (.'luiraud. Mais l'auteur de Piccolino hési- 



'21 i UFFENBACII 

tait devant la responsabilité qu'il allait assumer; 
une démarche faite auprès de lui par Auguste 
Otlenbacli, le jeune fils du maitre, accompagné 
de Nephtalie Mayrargues le décida et le jour 
môme il se mettait au travail. 

Le 30 octobre, le rideau de la Renaissance 
se levait sur Belle Lurette. Un voile de tris- 
tesse jetait son ombre sur la salle : mais Ofîen- 
bach avait à tel point multiplié les séductions 
parmi ces trois actes que les bravos et la joie 
de la Tictoire eurent raison des souvenirs des 
adieux. Le Jcibot du colonel., le joli Trio des 
Amoureux.^ et l'exquise phrase des V^ingt Ans 
si délicatement dite par M"'' Jane Hading, 
avaient, dès le début, forcé les applaudissements 
qui ne devaient plus se ralentir. La parodie 
du Beau Danuble Bleu, le duo, la Ronde du 
Lavoir^ une des trouvailles rythmiques les plus 
entrainantes qu'eût signées Jacques, le final de la 
blanchisserie, autant de pages acclamées au 
second acte. La scène des Masques, les cou- 
plets : « On peut éteindre les Chandelles » ter- 
niinaienl aussi briUament la représentation. 

La pièce de MM. Blum, Blau et Toché, aussi 
bien que la partition d'Otîenbach, avaient ren- 
contré de vaillants défenseur en M''' Jane 
llading, corrigeant, à force d'esprit et d'adresse, 



SA VIE ET S^ON OEUVRE 



27r) 



K'S défaillances de sa voix, et représentant 
avec la même grâce adorable, la blanchisseuse, 
la duchesse ou l'arlequine, M"* Mily-Meyer, 
MM. Cooper, Jolly, Vauthier, Lary, Alexandre 
et Janin, et le succès de la première ne fît 
que grandir aux représentations suivantes. 

En même temps le Figaro^ voulant rendre un 
cclalant hommage à la mémoire d'un de ses pre- 
miers amis, du musicien qu'il avait suivi à 
chaque pas de sa carrière, faisait appel aux 
principaux interprètes, à ceux qui avaient été 
des grandes victoires, pour organiser une repré- 
sentation qui serait comme une revue de l'œuvre 
d'Offenbach. Tous répondaient à l'appel, et le 
jeudi 18 novembre, dans la salle des Variétés, 
les mortels heureux, favorisés d'une des invi- 
tations dont Paris entier rêvait depuis quinze 
jours, assistaient au miraculeux concert dont 
voici le programme : 

PREMIÈRE PARTIE 



OFKENBACHIàNA pot pourri , \mt 

i.oRCHt;>TRh:. 
AIR D'ARISTÉE 'Orphée aux En- 
fers], par M. I.ÉONCK. 

CHANSON DES GRANDS PARENTS 
{La Créole), par M"° Van Ghell. 

DUO DE LA VIE PARISIENNE, par 



M"' Zui.MA BouFFAR et M. Bras- 

SliCK. 

ABC {M"" V -trcliiduc), par Ma- 

OA.MK JUDIC, MM.GkIVOT, RmMA- 
NLKL, Pl'.SCHEUX, t^'CIPION et 
-MaXNERK 

ÎRINDISI DES BAVARDS, par Ma- 

i)\>i: L'i; Mil):. 



276 



OFFENBACH 



Chanson et Scène de POMME D'API, 
par M»' Théo et M. Daub at. 

RONDE DE COLETTE I Délie Lurette), 
chantée et dansée i ar M"" Jank 

lÎADlNG, MlLY MliVER,MM. JOLLY, 

Vauthikr, Cooper, Jann, l ary, 

et les CHŒURS de la Kenais- 

since. 
DDO FLAMAND (le D' Ox), par 

M"« JuDic et M. Dupuis, 
Fragments du dernier acte d'OR- 



PHEE AUX ENFERS. — EVOHÉ 
pir M"" PEscHAiD, M"" An- 
oÉLE, KcAi.iM, MM. Christian , 
LiiONCE, Germain, Grivot et les 
CHŒURS. — Menuet réglé par 
M'" Fo.NTA, dinsé par M"" Le- 
piCH {■2'), YurHtER, Grandjean, 
Jouhdain, Sache, Chabot. Me- 
QUiGNON (!'') et Salle de l'O- 
péra. 



I 



LE VIOLONEUX 

Opéra comique en un acte 

DE MM. Mestépès et Chevalet 

Le père Mathieu. ... M. Maurel ] Reinette M"= J. Granier 

Pierre. .... M. V. Capoul 



DEUXIEME PARTIE 



DOO DE LISCHEN ET FRITZCHEN, par 
M"' Zci.MA BoiFKAR et M. Du- 
puis. 

LETTRE DE LA PERICHOLE, par 

M"' HORTBNSE S< H.VEIDEK. 

BARCAROLLE DES CONTES D'OFF- 
MANN.parM^^IsAAC.M. Ugalde 
et les CHŒURS de l'Opéra-Co- 
mique. 

(Deux parties de harpe et de piano). 



TYROLIENNE DE M»" FAVART, par 
M. et M"' Max Simon. 

CHANSON DE VENDREDI iRubinson 
Crusoë), par M"" Gai.i.i-Marib. 

LA CHANSON DE FORTDNIO, par 
M"" Marie Vanzandt. 

MARCHE BOHÉMIENNE du D' O.r, 
par M""Ju[>ic, .MM. Dailly,Em- 
MxNu:';i, Daniel Bac, Hambur- 
ger et les CHŒURS, 



CciTDwnie. 
NAUGURATION DU BUSTE 



Stances de MM. Henri Mkillac, dites j ar M. Delaunay de 
la Comédie-Française. 



SA VIE ET SON OEUVRE 277 

Lu programme est suivi à la lettre ; seule 
Hortense Schneider, très souffrante, ne peut 
chanter. Mais elle a tenu quand même à répon- 
dre à l'appel des amis du Maitre, et quand le 
rideau se lève sur la cérémonie, c'est elle qui, 
revêtue du costume de la Périchole, se tient à 
la droite du buste, ayant Dupuis à ses côtés. 
Tous les artistes sont groupés sur la scène des 
Variétés, dominés par le magnifique marbre de 
Franceschi ; c'est là comme une évocation sou- 
daine de la vie entière de Jacques, animant son 
œuvre depuis le Violoneux jusqu'aux Contes 
d'Hoffmann, depuis Reinette jusqu'à Olympia. 

La Comédie-Française n'a pas oublié son 
ancien chef d'orchestre. 

« En se faisant représenter en cette circons- 
tance, écrit M. Auguste Vitu, elle affirmait noble- 
ment la solidarité de l'art français sous toutes 
ses formes ; quel représentant plus autorisé 
pouvait-elle choisir que l'éminent interprète 
d'Alfred de Musset, que le Fortunio idéal, dont 
les lèvres frémissantes furent les premières à 
murmurer la douce mélodie qui emporte sur ses 
ailes, vers tous les horizons, l'ineffaçable nom 
d'Offenbach? « 

Et devant le buste rayonnant, M. Delaunay 
dit les stances frémissantes d'émotion, écrites 
par M. Henri Meilhac : 

16 



278 OFFENBAGH 

Esl-il un seul coin sur la lorre 
Où son nom ne soit pas connu ! 
Dans l'un et dans l'autre hémisphère 
Esl-il un village perdu, 

Une bourgade abandonnée 
Où, sur quelque vieux piano, 
On n'ait dit l'Evohé d'Orphée 
Et l'amour de Fortunio? 

Muse infatigable et féconde, 
Ces airs joyeux qu'il écrivait 
S'en allaient à travers le monde 
Et le monde les répétait. 

On les redira d'âge en âge, 
Et plus tard — dans quelque cent ans, 
Pour ne pas dire davantage — 
Quand les enfants de nos enfants 

Entendront, chanson folle ou tendre, ■ 
Ces airs, ces rondeaux, ces refrains 
Que nous ici venons d'entendre 
Tout émus et battant des mains... 

Comme nous, plus que nous peut-être, 
A leur tour ils applaudiront ; 
Eux aussi t'appelleront : Maître, 
Eux aussi te couronneront ! 

Bataclan, la Grande Duchesse, 
Fortunio, Pomme d'Api, 
Orphée aux Enfers, la Piincesse 
De Trébizonde et Choutleury, 

Barbe-Bleue et la Belle Hélène, 
L'Archiduc et Trombalcazar, 
Métella la Parisienne, 
Les Brigands, Madame Favart !. 

Cent autres encor, quel bagage ! 



SA VIF, KT SON OKUVUK 279 

Mais pour tenir ainsi Paris 
Que de travail et de courage ! 
Vous le savez, vous, ses amis... 

Vous, les témoins de sa carrière : 
Car ici, tous, en haut, en bas. 
Orchestre, loges et parterre 
Vous l'avez connu, n'est-ce pas ? 

Dans celte salle que remplissent 
Ses amis d'hier, de demain. 
Toutes ces mains qui l'applaudissent 
Autrefois ont série sa main. 

Habitués de ses premières. 
Tous l'ont vu lutter, réussir. 
Quelques-uns, aux heures dernières, 
L'ont vu ti'availler et mourir. 

Chacun ici se le rappelle. 
Il semble t|u'il va nous parler... 
Le ciel avait dans ce coi-ps frêle 
Mis une volonté d'acier. 

H travaillait sous la menace 
De la mort qu'il voyait venir, 
Ne lui demandant comme gr;'icc 
Qu'un peu de temps... pour tout finir. 

11 a tout fini : l'opérette 

Et l'opéra qu'il aimait tant. 

On applaudit Bellc-Lurelte, 

Aux Contes d'Hoffmann maintenant!... 

C'était son œuvre préférée. 
Son rêve, son désir ardent. 
Et cette dernière soirée, 
Ce dernier triomphe, on l'attend 

Ne parlons plus de funérailles ; 
Le nom lesle, OfTenbach est là, 



280 OFFENBACH 

Un nom peut gagner des batailles ; 
Si l'on en doute, on le verra... 

Le succès restera fidèle, 

O Maitre, à ton dernier espoir ; — 

Et la victoire sera belle... 

Nous y serons, Jacques, au revoir ! 



A leur tour, MM. Wolff, Blum et Toché vont 
saluer une dernière fois l'ami disparu ; au second 
acte des Parfums de Paris, la revue donnée 
au théâtre des Nouveautés, le 18 décembre, 
M"^ Schneider, sous les traits de la Chanson, 
vient dire le rondeau écrit à la gloire d'Offen- 
bach. 

Quand elle apparut tremblante, tenant la 
main de Berthelier, quand on l'entendit attaquer 
la phrase de la Périchole, la salle entière resta 
muette d'a])ord ; c'était l'existence de Jacques, 
avec ses mille souvenirs, qui ressuscitait à la 
pensée de tous. Puis l'enthousiasme éclata, 
réunissant dans la même apothéose et le Maître 
et l'artiste qui chancelait sous l'étreinte de l'é- 
motion. 

Jamais depuis Hortense Schneider ne reparut, 
souveraine abdiquée, assistant dans le silence 
aux vains efforts tentés pour s'emparer de son 
sceptre. 

10 février. — L'heureux et le triste jour à la 



SA VI K ET SON OEUVRE 281 

fois pour kl famille de Jacques Ofi'eiiLacli. 
L'Opéra-Comique donne la première des Contes 
d' Hoffmann et chacun songe à cette joie si long- 
temps rêvée par le pauvre mort, à cette joie der- 
nière tant et si vainement espérée, qui l'eût 
consolé des tortures passées. 

« Dans cette partition des Contes d^ Hoffmann , 
écrivait M. Albert Wolff dès le 5 octobre, le 
maestro avais mis toute son âme ; elle devait 
être, dans sa pensée, le couronnement de sa vie, 
le dernier mot de son art comme elle est sa 
dernière œuvre. On ne peut dire définitivement 
ce que sera un ouvrage dramatique avant de 
l'avoir vu aux feux de la rampe. Mais ce fut, il 
y a deux ans, un étonnement général quand 
Offenbach fit exécuter chez lui des fragments 
de son opéra ; il caressait cette partition comme 
son enfant de prédilection ; il disait naïvement : 
« C'est admirable », mais au fond il n'en pen- 
sait pas un mot ; pas un jour ne se passait sans 
que le compositeur retournât, au milieu d'autres 
préoccupations, à cette œuvre chérie pour cher- 
cher à l'améliorer encore ; il sentait fort bien 
que ses derniers travaux n'avaient rien pu 
ajouter à l'éclat de son nom et qu'il lui fallait 
frapper un grand coup. » 

- C'est au cours des répétitions de Jeanne 
d'Arc à la Gaité, qu'Offenbach avait pour la 

16. 



282 OFFENBACII 

première fois dit à M. Jules Barbier combien le 
séduirait son drame fantastique des Contes 
d' Hoffmann transformé en opéra. L'auteur 
s'était facilement laissé convaincre et n'avait 
pas tardé à se mettre au travail. 

La coupe adoptée pour l'Opéra restait, d'ail- 
leurs, celle du drame écrit en collaboration avec 
M. Michel Carré, et joué à l'Odéon le 19 mars 
1851, par M'"" Laurent, Bilhault et Langlois, 
MM. Pierron, Tisserant, Harville, Anselme et 
Jourdain. 

La partition de Jacques figurait au programme 
de M. Vizentini et devait avoir M. Bouhy pour 
principal interprète, quand le Lyrique sombra. 
Le silence règne autour d'elle jusqu'au soir 
où, chez lui, le Maître fait entendre, le 18 mai 
1879, des fragments de son œuvre chérie. 
Solistes : M'"^* Franck-Duvernoy et Lhéritier, 
MM. Auguez, Aubert et Taskin ; choristes: 
M'"* Offenbach et leurs amies. Le piano de 
M. Duvernoy compose à lui seul l'orchestre 
dirigé par M. Vizentini. 

L'effet de cette simple audition avait été 
énorme, fertile en surprises pour les plus con- 
vaincus et lorsque M. Nephlali Mayrargues, un 
des intimes de Jacques et très lié avec M. Car- 
valho, s'offrit comme intermédiaire entre le 
compositeur et l'Opéra-Comique, les portes de 



SA VIE KT SON OEUVRK 283 

la Salle Favarl ne lardèrent pas à s'ouvrir à 
deux battants. 

^'ient la difficile question des iulerprèles. 
L'éclalanl début de M. Talazac le désignait tout 
naturellement pour llofî'mann, et Jacques n'hé- 
sita pas à récrire le rôle primitivement destiné 
au baryton de M. Bouhy; M. Taskin restait en 
possession du fantastique et multiple person- 
naL;(' ([u'il avait présenté aux invités du boule- 
vard des Capucines. M'" Alice Ducasse porte- 
rait le travesti de Niclauss ; Frantz revenait à 
M. Grivot qui, si souvent déjà, avait lutté sous 
les ordres du mai'slro. 

Mais à qui confier le quadruple rôle d'Olym- 
pia, d'Antonia, de Giuletta et de Stella? On pro- 
posait M'"" Biiljaut-Vauchelet ; Oiienbach, après 
avoir assisté à une représentation de V Etoile du 
Nordy désigna M"" Adèle Isaac. 

M. J^arbier lut sou poème à l'Opéra-Comique 
et pour la musique, rendez-vous fut donné à 
Saint-Germain, au lendemain de la clôture 
(juillet 1880). 

« Je ne sais pas si ma musique aura un grand 
succès, mais je suis certain d'un grand succès 
pour les artistes », répétait Jacques, au cou- 
rant de ces études auxquelles nous l'avons vu 
assister mourant : et en apprenant à la fois 
l'agonie et la fin du Maitre, l'émotion fut la 



28 'l OFFENBAGH 

même à l'Opéra-Comique que dans les théâtres 
où il avait si longtemps régné, tant l'énergie de 
ce rude lutteur, tant son stoique mépris de la 
douleur avaient su, dès la première heure, con- 
quérir toutes les affections. 

Au lendemain de l'enterrement, les études 
reprenaient, et les difficultés surgissaient en 
même temps On sait ce qu'était Jacques à 
l'avant-scène, de quel coup d'œil il jugeait les 
défauts de son œuvre, de quel impitoyable 
crayon il taillait à travers les pages. 

Maintenant, on hésitait à rien sacrifier des 
dernières inspirations, jusqu'au jour où une 
décision trop radicale supprima, à la veille 
même de la preiniève^ malgré les supplications 
de M. Jules Barbier, l'acte entier du Reflet 
perdu. 

La chanson à boire, le duel fantastique qu'é- 
clairait, torche en main, le bouffon accroupi sur 
une table, les effets de lumière, une mise en 
scène curieuse, tout cela fut tranché du même 
coup. A Talazac qui se plaignait de voir ainsi 
disparaître quelques-unes des pages les plus 
entraînantes de son rôle, M. Carvalho répondait : 
« Vous pouvez perdre un bel acte, quand, moi, 
je perds trois décors et cent costumes. » 

Il fallait dans ce bouleversement général con- 
server la barcarolle exquise tant applaudie chez 



SA VIE ET SON OEUVRE 285 

Offenbach, et qui avait soulevé aux Variétés des 
ovations sans fin. Mais comment la faire chanter 
à Munich où se passait le quatrième acte, main- 
tenant devenu le troisième? — Une simple 
phrase eut raison de la difficulté : « Nous avons 
quitté Munich pour Venise, sans prévenir 
Hollmann » dit Antonia, et la barcarolle survécut. 

Cette triomphante soirée du 10 Février, à 
laquelle le vainqueur seul manquait, est trop pré- 
sente à toutes les mémoires pour qu'il soit besoin 
d'en redire la marche victorieuse. C'était Otfen- 
bach gai, souriant, spirituel, mais c'était aussi le 
musicien à l'àme vibrante, toute pleine de pas- 
sion, de sanglots; et les plus dédaigneux étaient 
forcés de reconnaître qu'il y avait autre chose 
qu'une flatterie dans ce titre de « Maître » dont 
on le saluait. 

Le public confondait dans ses acclamations et 
le créateur et les interprètes, Talazac dont la 
superbe voix pleine d'élan trouvait de merveil- 
leux accents de tendresse, M"" Adèle Isaac s'ira- 
posantdans cette soirée au'public qui longtemps 
avait refusé de la comprendre. Elle était mainte- 
nant l'étoile sans rivale, sacrée par cette double 
incarnation, Olympia et Antonia, la poupée sur- 
prenante aux prodigieuses vocalises, la jeune 
fille mourant sur le dernier écho de la chanson 
d'amour. 



28G OFFENJIACII 

Quel entrain joyeux et quelle grâce le petit 
Nicklauss empruntait à M"*" Marguerite Ugalde, 
maitressedu rôle d'abord destiné à M"* Ducasse ; 
et M. Taskin, le docteur Miracle dont l'appari- 
tion sinistre fut saluée d'un frémissement dans 
le terrifiant trio du troisième acte; c'étaient aussi 
M"'' Dupuis, dans sa trop courte apparition, 
M"* Mole, M. Grivot, plein d'esprit dans les cou- 
plets de Frantz, de l'Offenbacli des anciens jours, 
MM. Belhomme, Gourdon, Cliennevière. 

L'orchestre de M. Danbé, complétait le ma- 
gnifique ensemble et quand, aux cris unani- 
mes de la salle, le rideau se releva après le der- 
nier acte, le nom du Maitre fut salué par une 
ovation touchante. 

(c Aprèsles Contes d' Hoffmann, le nomde Jac- 
ques Ofîenbach, déjà si populaire, se trouve 
singulièrement grandi, et aux feux brillants de sa 
renommée — ainsi se terminait la critique de 
M. Yitu — se mêle un rayon de gloire. » . . . . 

« Nos petits enfants seroni riches » répétait 
souvent Jacques à Madame Ofîenbach. Il pré- 
voyait les années d'indifférence qui allaient 
suivre sa mort, mais il les prévoyait plus longues 
encore qu'elles ne devaient être. 

Alors que lesContes (V Hoffmann puuvmiyeiû 
leur carrière dorée, la Renaissance donne, dans 



SA VIK KT SUN OEUVRE Î87 

les premiers jours de mai, le petit acte autrefois 
écrit pour M'"" ( Jéliiie Chaumont, destiné plus 
tard à M™' Tliéo et que le Maitre semblait avoir 
depuis profondément oublié : A/"^ Moucheron 
est eliantée, jusqu'à la cbJture, par M""" Desclau- 
zas, Mily Meyer et ^1. JoUy. 

C'est ensuite le théâtre Cluny (jui, en Sep- 
tembre, abordant l'opérette sous la direction de 
M. Taillefer, enlève les Braconniers aux Va- 
riétés. Ils y tiennent longtemps l'affiche avec les 
noms de M'* Luigini et Mary-Albert, de MM. De- 
kernel, Guy et Mesmakers. 

Quand commence 1882, les Contes d'Hoff- 
mann brillent encore à la salle Favart, conser- 
vant les interprèles du premier soir, à l'excep- 
tion de M'" l'galde, remplacée par M"*" Cheva- 
lier ; avec le retour de la Jolie Parfumeuse à la 
Renaissance (M"""' Théo et Landau), ce sont les 
deuxseules apparitions du nom d'(Jffenbach cette 
année-là. 

Les Variétés, craignant de laisser échapper la 
Vie Parisienne, en font une reprise (novembre 
1883;; Dupuis et M"* Zulma Bouffar y retrou- 
vent leur môme succès ; M""" Juliette Darcourt, 
prêtée par les Nouveautés, parait sous les traits 
de la baronne de Gondremarck. 

1884. Madainc Fuvart ramène aux Boutfes la 
muse d'Offenbach, délaissée depuis /a Maro- 



288 OFFENBAGH 

caine. M""® Grisier-Montbazon s'y montre chan- 
teuse et comédienne également charmante, im- 
primant un cachet tout personnel à cette re- 
prise. 

L'abandon est coQiplet en 1885, — Timide 
tentative l'hiver suivant aux Variétés, avec les 
Brigands. Et voilà que la foule accourt, toute 
stupéfaite de retrouver plus de franchise, plus 
de gaité et de grâce que dans tous les ouvrages 
des derniers temps, à cette partition exhumée 
avec crainte, mais que chantent si hardiment 
M"' Blanche Monthy et M. Dupuis. 

Et voilà que déjà OfFenbach ressuscite, reje- 
tant au loin le linceul d'oubli et de dédain sous 
lequel on voulait l'ensevelir ' 

Les Contes rentrent à l'Opéra-Comique avec 
]\r'* Isaac ; puis voici le tour de Tulipatan , de 
la Belle Hélène, d'Orphée, applaudis et fêtés à 
l'envi, rayonnants de jeunesse. C'est l'heure de 
la justice qui approche, cette heure qui sonne 
pour tout artiste vrai, hâtive ou lente mais cer- 
taine, cette heure tant attendue des amis de 
Jacques et de laquelle M. Albert Wolff" écrivait : 

« Eh bien ! mon cher Meilhac, vous qui, mal- 
gré les accidents qui séparent souvent des colla- 
borateurs, aviez conservé une si grande affection 
pour cet artiste, une si profonde estime pour ce 



SA VIK KT SUN OEUVRE 'Zb\i 

la))oi'ieiix, voici l'heuiv où on lui rendra justice 
après sa mort. Vous souvenez-vous de ce que 
nous disions l'été dernier dans nos promenades 
champêtres, quand nous n'étions pas bien siàrs 
de retrouver Olîenbach vivant en rentrant ? Nous 
disions que le jour de sa mort on s'apercevrait 
de ce qu'il fut en récapitulant son œuvre nom- 
breuse, primesautière, originale, ({u'il n'a prise 
à personne, et dont ses imitateurs se sont ins- 
pirés avec ])onheur ; nous disions qu'avec Offcn- 
])acli disparait un des plus beaux tempcraments 
d'artiste qu'on puisse voir et que sa vie de la- 
ideur appellerait tous les respects sur sa tombe. 
Eh bien, soyons sans crainte : le nom d'Offen- 
bach est inscrit à jamais dans l'histoire artistique 
de ce siècle. La Postérité verra ce qu'elle devra 
retenir de ces cent deux partitions ; elle fera un 
choix ; mais quel qu'il soit, il suffira pour qu'en 
feuilletant l'œuvre qui restera, ceux qui survi- 
vent à Offenbach disent de lui : « Quel grand ar- 
» liste ! » 



FIN 



17 



^ 



TABLE 



DES NOMS CITÉS DANS l'oUVHAGE 



Abel (M« I.ucy), 212. 

About, 77, 80, 216, 247. 

Achard, 6. 

Adam, 11, 27, 28, 32, 33, 42. 133. 

267. 
Aguado. 58. 
Aimée (Mn^), 152, 155, 216, 221, 

229. 
Albe (duchesse d'), 25. 
Albert (M"» Maiv), 238, 287. 
Albrecht (M""''!, 92, 106, 103. 
Aloain (de), 7, 9. 
Atexander, 3. 
Alexandre, 169, 185, 193. 
.Vlexandre, 275. 
Alexis (M°"), 228. 

Alphoiisine (M"»), 45", 105, 139, 218, 
AndrasSY, 28. 
An-èle (M"'^^), 185, 193, 218, 225, 

229. 231, 276. 
Angelo, 185. 
Anselme, 282. 

Antigny (Blanche d' , 119, 157, 169, 
Antonine (M"'), 157, 191, 218. 
Argout ^d'), 58. 
Assas (d"), 46. 
Asseline, 150. 
Auber, 26, 28, 32, 75, 267. 
.\ubert, 282. 

Aubryet. 60, 72, 177, 254. 
Auclair^M"^), 78. 
Augier (Emile), 120. 
Auguëz, 282. 
Aumale (duc d"), 39, 140. 
Aurèle, 131. 

Autriche (Kmpereur d"), 127. 
Azevedo, 58. 



B 

Bac (Daniel), 180, 276. 

Bâche, 48, 49, 51, 56, 75. 

Baccliiochi (comte), 25, 26, 28. 

Bade (M»») 241. 

Baratte (Mn«), 66. 

Barbantane (de), 28. 

Barbier (Jules), 189, 208. 282, 283, 

284. 
Barbot, 10. 
Barnolt, 140. 
Baroclie, 28. 

Baron, 180, 188, 225, 229. 
Barretti (Henriette), 234. 
Barretti (Marguerite), 234. 
Barrière (Théodore), 105, 186. 
Bartet (.Mi''), 228. 
Barucci (Giulia), 120. 
Battu (Léon), 15, 37, 246. 
Baudier (M""), 84. 
Baudoin IM"'), 82. 
Baudu (.M™-), 234. 
Baudu, 196, 212. 
Bautlreraont (prince de), 58. 
li.iumont, 68. 
Bavière (le Roi de), 127. 
Bazancourt (de'», 29. 
Beau (Juliette), 61. 
Beaugrand (MH"), 66, 192. 
Belia M"", 68, 70, 158. 
Belot (Adolphe), 125, 184. 
Berlioz, 72, 73. 
Bernhardt (M""- Sarah), 152, 168, 

242. 
Becker (M''' i, 241. 
Belhomiue. 286. 
Bell (M'i- Lina), 191. 
Berne-Bellecour, 218, 250,251, 



292 



TABLE ALPHABETIQUE 



Bertall, 248. 

Berthal (M"'), 186, 188. 

Berthelier, 20, 24, 25, 26, 28, 29, 

32, 68, 107, 110, 115, 125, 129, 

141, 153, 160, 180, 181, 188, 194, 

207, 217, 280. 
Berton, 168. 

Bertrand, 180, 182, 194, 215, 225, 230. 
Besson (Louis), 241. 
Biestat, 58. 
Bieval, 15. 
Bignon, 255, 258. 
Bilbaut-Vauchelet (M"-»), 283. 
Bilhaut (M"'), 282. 
Bischoffsheim (Raphaël), 218, 247, 

254. 
Bismarck (prince de), 127. 
Bizet, 36, 246, 247. 
Blandin, 243. 
Blanquet (M'"'), 41, 
Blau, 274. 
Blavet, 150, 177. 
Blondelet, 180. 
Blount, 120. 

Blum, 190, 197, 233, 243, 274, 280. 
Boïeldieu, 65. 
Boisgonthier(M"<'), 125. 
Boismouchy (M™<- de), 28. 
Boisseaux, 68. 
Boisselot (Paul), 88. 
Bonaparte (prince), 58. 
Bonnet, 62, 141, 149, 185, 187, 191, 

194, 209. 
Bouffar(Zulma), 89, 91, 107, 108,109, 

116, 137, 139, 155, 169, 180, 181, 

186, 188, 207, 219, 230, 276, 287. 
Bouhy, 282, 283. 
Bouillet, 47. 
Boulanger, 68. 
Boulet, 161, 166, 167, 168, 175, 176, 

177, 179, 182, 183, 184. 
Bourdin, 253. 
Bourgeois (Anicet), 6. 
Bourgoing (de), 29. 
Boyer (Georges), 221, 
Brach(M"=), 66. 
Brandus, 26. 

Brasseur, 89, 115, 139, 188, 276. 
Brébant, 146. 
Briguiboul, 87, 2 47. 
Brindeau, 14, 185. 
Brindeau (M-""), 168. 
Brohan (Augustine), 58. 
Brot, 46. 
Busnach (William), 125, 187. 



Cabel (Marie), 45, 68. 



Cadol, 219. 

Cahen d'Anvers, 218. 

Cambon, 43, 57, 247. 

Camille (Mii<-), 225. 

Camondo, 21«. 

Candeilh, 21. 

Cantin, 229, 236, 238. 

Cap(Mii'-), 139, 

C'apoul, 85, 145, 146, 147, 152, 157, 

177, 227, 254. 276. 
Caraby, 247. 
Cardon, 81. 
Carion, 242. 
Carjat, 247. 
Carpeaux, 152. 
Carré (Michel), 282. 
Carvalho, 243, 273, 282, 284. 
Casirolla, 20. 
Castelar, 218. 
Castellane (de), 29. 
Castello (M"''), 207. 
Caumont-Laforce (de), 120. 
Caux (marquis de), 28, 120. 
Cave, 246. 
Chabot (MUe), 276. 
Chabert (M"=). 48. 
Chabriaut (M"" de), 28. 
Chaumout (M™" Céline), 129, 153, 

154, 157, 169, 176, 179, 180, 287. 
Cheret, 219. 
Chéri (Rose), 78, 129. 
Cheunevière, 286. 
Cherubini, 4, 
Chevalet, 27, 276. 
Chevalier (M"=), 287. 
Ghivot, 141, 177, 179, 180, 181, 236. 
Christian , 134, 193, 194, 219, 230, 

231, 236, 276. 
Cico (M'i=), 62, 132, 133, 146, 193. 
Clairville, 61. 
Clapisson, 32, 72. 
Claretie, 222. 
Clary (M"''), 241. 
Claudia (M"'), 201, 231. 
Claudin, 60, 105. 
Coguiard, 98, 102, 105, 127. 
Colas (M"^), 129. 
Colombey, 227. 
Colombier (îilarie), 120. 
Comte, 30. 
Comte (Charles), 106, 138, 157, 194, 

21,<, 22(1, 225, 230, 238, 250, 251. 
Constantin (le Grand-Duc), 127. 
Cooper, 155, 176, 188, 194, 220, 221, 

229, 275, 276. 
Coppée (François), 206. 
Coquelin, 194. 
Cormon, 132. 
Cornélie (M-°),125. 
Cossé-Brissac (de), 120. 



TABLE ALPHABÉTIQUE 



•293 



Couder, 122, 131, 116,235. 

Courbet, 109. 

Courcelles, 209. 

Cramer, 198. 

Crémieux (Kmile). 58. 

Crémieux (Hector), 32, 31, 10, 16, 
47, 48, 49, 51, 58, 59, 71, 73, 74, 
75, 76, 80, 81, 105, 108, 119, 132, 
133, 135, 136, 139, 190, 197. 209, 
218, 229, 216, 217, 253, 251, 270. 

Crisafulli, 125. 

Croisille, 4. 

Crosti, 132. 

D 

Dailly, 229, 276. 

Dalmont (M"«), 32, 41, 12. 

Dameron (M'i»), 120. 

Danbé (Jules). 169, 286. 

Dancla, 4. 

Danemark (Prin.e Royal de), UO. 

Dareier (M"'). 80, 82. 

Dareier, 20, 28. 

Daroourt (Juliette), 287. 

Dartaux (M»'), 86, 185, 187, 191, 

197, 218. 
Daru, 120. 

Daubray, 185, 191, 191, 195, 201, 
209, 220, 221, 224, 227, 233, 235, 
276. 
Dauverné, 4. 
Davenay (M""), 193. 
Davilliers, 120. 
Davyl (Louis), 186. 
Decourcelle (Adrien), 246, 218, 251. 
Decourcelle (Pierre), 252. 
Deforges, 145. 
Déjazet, 65, 145, 117, 200. 
Dekernel,2fe7. 
Delacour, 218. 
Delamarre, 219. 
Delannoy, 61, 168. 
Delaporte, 80. 
Delaunay, 12, 70, 276, 277. 
Delessai t (M"'" Worms), 139. 
Delibes (Léo), 33, 35, 36, 60, 118, 

246, 247, 248, 273. 
Deliiiary, 106, 
Delvil, 83. 
Uemay (M"-), 218. 
Denayrouze, 222. 
Derudder, 21, 24, 27. 
Desclauzas lM'>«), 124, 287. 
Desclée (Aimée), 168, 194. 
Désiré, 37, 38, 41, 45, 48, 49, 56 
75, 76, 82, 86, 92, 107, 110, 139 
149, 150, 152, 160. 
Desmare-s (D'), 219. 



Desmonts, 61, 87, 107, 151. 
Despléchin, G7. 
Desrieux, 185, 189. 
Desroy (M"'"), 28, 

Détaille (Edouaid), 250. 

Deveria (M"')- 1", 188, 189. 

Dochc (M ), 218. 

Dollint?en, 217, 253. 

Donizetti, 69. 

Donvé (M""), 218, 225. 

Doré (Gustave), 57, 60, 247, 248, 
219. 

Doucet (Camille), 28, 120, 218, 270. 

Ducasse(M"" Alice), 283, 286. 

Dufrène, 246. 

Duloche, 6. 

Dumaine, 46. 

Dumas (père), 13, 53. 

Dumas (Alexandre), 182, 183. 

Duponchel, 23, 203, 248. 

Duprato (Jules), 35, 77, 85, 131, 
216, 247, 248. 

Duprez, 128. 

Dunuis (M"-), 286. 

Dupuis, 99, 100, 101, 105, 112, 113, 
115, 122, l-.'3, 126, 134, 137, 140, 
113, 1.50, 151, 151, 158, 169, 176, 
180, 181, 186, 188, 195, 217, 223, 
225, 229, 235, 212, 276, 277, 287, 
2*^8. 

Duru, 141, 177, 179, 180, 181, 236. 

Duval (Aline), 191, 225, 229. 

Duval, 2C6. 

Duvernoy, 42. 

Duvernoy (Alphonse), 282. 

Duvernoy (^M">e Franck', 282. 

E 

Kdimbourg- (duc d'), 127. 
Egypte (le Vice-Roi d"), 127. 
Kmmanuel, 235, 276. 
Empereur (S. M. l), 126, 128, 129. 
Ennery (d'), 46, 71, 166. 
Ezpeleta, 120. 

■F 

Ealcliieri, 106, 185, 187. 

Kargueil (M"-), 168. 

Karnie, 199. 

Kaure, 192, 223, 270. 

Febvre, 194. 

Kelix, 16,70. 

Kelix (Mil" Lia), 185, 189, 202, 218. 

Kerret (Amédée), 60. 

Kerreyra (Judith), 45. 

Ferrier (Paul), 237. 



■^g^ 



TABLE ALPHABETIQUE 



Ferrucci (M'i-^), 192. 

Feuillet (Octave), 65. 

Fiocre (Eugénie), 66. 

Fichel, '218. 

Flaubert, 194. 

Fleurv (M"" Emma), 218, 219. 

Flotow (de), 10. 

Fonta (M"'), 192,276. 

Fontebello (M"'), 185. 

Fonti (M"")," 150, 152, 191. 

Fould, 36. 

Fourcauld, 265. 

Fournier (Edouard), 248. 

Fournier (Marc), 46, 74. 

l''o}-e (de), 10. 

Francesehi, 277. 

Frasey (M"'), 107, 109, 110. 

Fréb:iult (Elie), 79. 

Froment, 211. 

Fromentin (.AI"-"), 218, 

Fugère, 201, 227. 



Gabel, 136. 

Gabrielli (comte), 58, 150. 

Gagarine (princesse), 58. 

GaiUiard, 146. 

Galitziii (prince\ 219. 

Galles (prince de), 127, UO, 159. 

tiailes (princesse de], MO. 

Galli-Marié (!«"«■), 84, 132, 133, 172, 

276. 
Garnier (M"'^), 37, 49. 
Garnier, 218. 

Garrait(Mii-), 107, 131, 139, 235. 
Gaspari, 131. 
Gautliier (Gabrielle), 218. 
Gautier (Théophile), 12, 18. 
Gertroy, 168. 
Géniol, 29. 

Geoffroy (Coralj), 36, 41, 48, 49, 229. 
Georges (Kdouard), 86, 209. 
Geraizer, 140. 
Géraldine (M"'), 82, 84. 
Gérard (M"'), 84. 
Gérard (Laurence), 185. 
Germain, 225, 234, 276. 
Gérômc, 170. 
Gerpré 100. 
Gervais (M"'). 105. 
Gevaërt, 247. 
Ghell (M"" Van), 153, 157, 176, 179, 

180, 189, 207, 220, 223, 229, 276. 
Ghinassi (M""), 223, 241. 
Gilbert (iM'"«), 185, 193. 
Gille (riiilippe),36, 37, 60, 105, 108, 

177, 209, 226, 228, 248, 254. 
Gil-Perès, 89, H5, 117, 139. 



Girard (Mme), 132, 131, M6, 157, 233. 

Girard (M"" Juliette), 229, 237, 27C. 

Girardin (Emile de), 125. 

Glatigny, 24. 

Gobin.hO. 

Gondinet, 159. 

Gontaut-Biron (de), 120. 

Gortschakoft', 58. 

GouHod, 12, 13, 75, 189, 208. 

Gourdon, 106, 129, 286. 

Gouzien, 217, 218, 271. 

Grammont (duc de), 58. 

Grandet (M"^), 218. 

Grange, 60, 210, 226. 

Grandjean (M'ic), 2/6. 

Granièr (Jeanne), 207,208, 276. 

Granville (M"»), 188. 

Grassot, 6. 

Grave (de). 253. 

Gravier (M"-) 218. 

Gravier, 193. 

Grenier, 101, 122, 129, 134, 139. 180, 

188, 208, 235. 
Grétry, 69, 207. 
Grévin, 219. 
Grignou, 10. 
Grillon, 129. 
Grisar, 49. 
Grisi (.Julia), 32. 
Grisier-Moulbazon (Mme), 288. 
Grivot, 166, 169, 185, 187, 193, 194, 

201, 219, 230, 231, 234, 236, 276, 

283, 286. 
Grivot (Mme), 166, 185, 190, 197, 

201, 218, 236, 243. 
Gudin, 25. 

Gueymird (Mme), 192, 218. 
Guimont (Esther), 120. 
Guiotti (M"-), 186. 
Guiraud, 169, 274. 
Guntzbourg, 218. 
Guy, 287. 
Guyon, 225. 
Giiyot, 40. 

H 



IF'* (Juliii), 105. 

llabay. 185, 200, 201, 219, 231. 

Ilading (Mme Jane), 274, 276. 

llalanzier, 270. 

Ilalévv (Fromenthal), 5. 

Ilalévy (Ludovic), 23, 24, 27, 32, 47, 
59, 71, 73, 75. 76, 80, 88, 96, lO.i. 
112, 116, 128, 139, 187, 188, 216, 
217, 235, 237. 246, 247, 252, 270. 

Ilallez-Claparède, 120. 

Hamburger, 149, 156, 225, 276. 

Ilamilton (duc de), 119. 



TARLK ALPHABETIQUE 



29.") 



Hanapier, 93 . 

Harmant, 115. 

Harville, 282. 

Hautpoul (d"i, 28. 

Haydn, 3. 

Heilbron (Marie), 180, 181, 185, 

Hequet, 73. 

llermann (M'i-^, 238. 

Hervé, 33, 254. 

liesse {prince de), 128, 140. 

Heu, 117. 

Heumann (M'i-), 241. 

Heugel, 16, 55, 56, 58, 159. 

Heugel (Henry), 251. 

Hittemans, 134, 176. 

Hotnerville, 227. 

Honorine (M""), 114. 

Hostein, 111, 184, 187, 190. 

Houssaye (Arsène), 11, 12, 13. 

Hugo (Victor), 12. 

Huinbcrta (M"' i, 233, 241. 

Hyacinthe, 115, 117, 139. 



Impératrice (S. M. V), 85, 127, 12C, 

171. 
Ingres, 29, 
Isaae (.Mii° Adèle\ 264, 276, 283, 

285, 288. 
Isinaël, 172. 
Ivry i'SV\ d" , 128. 



Jacobi, 269. 

Jacotot, 10. 

Jainie, 36. 

Jamet (Sabine], 231. 

Janin (Jules), 50, 51, 52, 53, 58, 67, 

81. 
Jannin, 238, 275, 276. 
Jean-Faul, 92, 119, 185. 
Jérôme, 125. 

Jolly, 233, 235, 238, 275, 276, 287. 
Jonas(Kiiiile'), 42, 47, 168,213, 248, 

248. 
Joncières, 249, 267, 271, 272. 
Jourdain, 282, 
Jourdain (M"'), 276. 
«ouvin (Bénédict), 69,86, 133, 155, 

200, 253, 
Judie (Mme), 129, 169, 186, 191, 

197, 200, 201, 218, 220, 225, 228, 

229, 230, 276. 
Julien, 6, 
Just (Clément), 185, 189, 



Karr (Alphonse), 70. 

Kerst (Léon), 237, 266. 

Khalil-Bey, 119, 177. 

Kid (M">), 120. 

Kœni^swarter, 219. 

Koning,103, 106, 111,217, 213,263. 

Kopp, 122, 176. 



I-abarre (Théodore), 31. 

Labiche, 56, 209, 248. 

Labro, 4. 

Lacaze, 16, 19, 20. 

Laconibe, 156. 

Ladmirault (général), 173. 

Lafargue, 158. 

Laferrière (de), 120. 

Lartëli, 21. 

Latbntaine, 185, 186. 

Latontaine(.Mme Victoria), 185, 186. 

Laget, 70. 

Laget (M'i'^^), 234. 

Lagier (Suzanne), 125, 

Lamarre (dojteui), 261. 

Lamy (M"«), 66. 

Landau (M">^^), 287. 

Lange, z7, 31, 83, 221. 

Lange (M""), 91 . 

Langlé (Aylie), IS. 

Langlois (M'i'l, 282. 

Lanjallay, 150, 153. 

Laplace, 21, 27. 

Lapissida, 151, 

Larcena (M'i''), 15, 

Lary, 275, 276. 

Las Marismas (marquise de), 28. 

Lassagn.'>, 45. 

Lassouclie, 115. 

Latour (Amélie), 139. 

Laurent, 185, 219, 

Laurent (M"" Marie), 125. 185, 202. 

207, 282. 
Lavigiie(Mii'^^).241. 
Laya, 65. 

Leblanc (Léonide), 120. 2U. 
Leclerc, 15. 
Lecocq (Charles), 36. 
Lefoit (Cécile), 209. 
L-grand 'Herthe), 119, 176, 19L 

231. 241. 
Lo-rand (Paul), 21, 46. 
Lelinianii. 3i . 
Lemoiiie (M'i^. 129. 
Léonce, 32, 41. 48. 49, 52, 50, 76. 

78. 82. 91, 107. 110. 176, 180, 188. 



•296 



TABLE ALPHABETIQUE 



•217, 225, 229, 231, 236, 276. 
Léotard, 61. 
Lepers, 237. 
Lépine, 248. 
Leppich (M""), 276. 
Leroux {M>i=), 218. 
Lespès (Léo), 253. 
Lesueur, 176, 185. 
Leterrier, 218. 
Letessier (Caroline), 120. 
Leuven (de), 10, 145, 159. 
Lhéritier (M™«), 282. 
Ligier, 129. 
Livry (Emma), 57, 58, 62, 66, 67, 

85, 151. 
Lizy (Delphine de), 194. 
Locle (Camille du), 159, 175, 248. 
Lordereau, 254. 
Louis-Victor (l'Archiduc), 132. 
Lovato (M""-), 106. 
Loyé (M"^), 120. 
Luce (M"«). 220, 224. 235. 
Lucca (M"»^ Pauline), 120. 
Luco, 237. 

Luigini (Pauline), 227, 287. 
LuUi, 12, 207. 
Luther (M"'), 46. 
Lyon (Pauline). 166. 

Il 

Maeé (M"-), 21. 48. 

Mackart, 236. 

Magnan (Maréchal), 58. 

Magnard. 253. 

Magnier (M"'), 218, 

Maïnus, 239, 

Maillé (M"'" de), 28. 

Mancel (M"" de), 28. 

Mandl, 218. 

Manvoy (Athalie), 168, 211. 

Maquet, 270, 272. 

Marchai, 247. 

Marchisio (les sreurs), 61. 

Marcus (M»<^), 219. 

Mareschal (M"'), 41, 55,56. 

Marie-Amélie (la Reine), 38. 

Marié (Irma), 89, 102, 105, 107, 110. 

140, 159. 
Marié (Paola), 224, 225, 227, 233, 

235, 238. 
Marimon (M'i-), 68. 
Marinoni, 218. 
Mariquita (M»'), 22. 
Marquet (M""), 66, 192. 
Martin (Edouard), 218. 
Marx, 105, 253. 
Mas, 4. 
Massa (de), 28. 



Massé (Victor), 31, 121. 

Masséna, 58. 

Massenet, 169. 

Masset. 169. 

Massin (Mil.), 120. 

iMasson, 248. 

Matz-Ferrare (M--^), 193, 223, 

Maugé, 237. 

Maurel (Victor). 276. 

Maxnère, 276. 

Mayrargues, 60, 274, 282. 

Méhul, 69, 206. 

Meilhac, 88, 105, 112, 116, 128, 139, 

175, 188, 215, 217, 218. 262, 276, 

277, 288. 
Melchissédec. 172. 
Mélingue, 125, 141, 169. 
Mendelssohn, 207. 
Menken (miss), 118, 125. 
Méquignon (M""-), 276. 
Mérante, 62, 67. 
Merle, 252. 
Mermet, 189. 
Méry, 24, 58. 
Méry (Blanche), 193. 
Méry (Gabrielle), 120. 
Méryss (Rose), 129, 218, 
Mesmacker, 38, 40, 287. 
Mestepès. 27, 35, 270. 
Metternich (princessede), 75, 117. 
Meurice, 140, 185. 
Mever (Arthur), 219. 
Meyerbeer, 14, 37, 38, 56, 58, 65, 

71. 
Mevronnet, 193. 
Michel (Marc), 218. 
Milher, 238. 
Millaud (Albert), 199, 201, 210. 220. 

224, 251, 255, 258. 
Millaud (Moïse), 58, 71. 
Mily-Meyer (M"=), 275, 276, 287. 
Miolan-Carvalho (M""), 46. 121. 
Miranda (Angel de), 251, 251. 
Miroir (Blanche), 227. 
Mitchell (M">e), 7, 8, 9. 
Mitchell (Gaston), 38, 60, 105, 177, 

249, 250 
Mitchell (Roben), 60,251. 
Moisset (M"=), 146, 157, 172. 
Moinaux, 15, 23, 82. 
Mole (M"":), 2-6. 
Monnier (Hélène), 140. 
Monsigny, 207. 
Montaland (M-"» Céline). 111, 117, 

168. 228. 
Montaubry, 53, 132, 185, 193. 
Monthv (M"" Blanche), 288. 
Montigny, 144, 218. 
Montijo (comtesse de), 25. 
Montrouge, 46. 160. 



TABLE ALPHABÉTIQUE 



297 



Morny (duo. de), 12, 28, 29, 76. 

Mortier (Arnold}, 218, 228, 251. 

Mouchy (duc de), 119. 

Mozart, 33, 37, 42. 

Murât prince) 119. 

Mnrat princesse Anna), 171. 

Miirger, 74. 

-Musset (Alfred del, 12, 73, 172. 

173, 277. 
-Musset (Paul de), 71. 
-Mustapha-Pacha. 119. 



-\adar, 246. 217. 

Xajae (Emile de), 77, 248, 27J. 

Narisohkine. 120. 

Narrey, 246. 

Négrier, 21. 

Nemours (duc de\ 39. 

Neuville (de), CO. 

Nicolaï fde), 28. 

Nigra, 120, 218. 

Nilsson (M""-' Christine), 124. 

Noriac, 48, 49, 105, 138, 150, 157. 

226, 247. 
Nuitter, 84, r2, 105, 106, 150, 152. 

160, 175, 199. 
-Xunia, 70. 

O 

Octave (.M"^) 61. 
Obnet ((ieorges), 222. 
Olivier (Thérèse), 80. 
Osraond (!'), 27. 
Osmont (M"'» d"), 28. 
Oswald (François). 150. 



Page (Adèle). 168. 

Parade, 46, 168. 

Paris (comte de), 110. 

Paris (comtesse de), 140. 

Pasca (.\I'°'), 124. 

Patti (\delina) 85, 177, 200. 

Paurelle (Elmire), 46, 114, 116, 117. 

Pearl (Cora), 119, 120. 

Pelletan (baron), 58. 

Penco (-M'""), 46. 

Pêne de), 58, 217. 

Pereire. 58. 

Périer (Marie\ 150, 156. 

Perignon, 123. 

Perret (M"«), 185. 193, 201. 

Perrin (Emile, 11, 73, 270, 



Peschard (M"-), 160, 169, 176, 194, 

195, 206, 209, 210, 223, 231,333, 

234.236, 276. 
Pescheux, 276. 
Peters, 120, 253. 
Petit (Dica),218, 
Pfotzèr (M"i«), 74, 75, 80, 81, 2Ô7, 

258. 
Piccolo (-Vnna), 20. 
Piccolo (M'"), 231. 
Pierrnn, 282. 
Pierski (M>i'), 218, 
Pierson (M"-). 70, 105, 169, 228. 
Pietri, 120. 
Placet, 22. 
Plouvier, 13. 

Piunkett, 114, 115, 116, 138. 188. 
Ponchard, 132, 146. 
Poniatowski (prince), 58. 
Ponsard, 12. 
Porel, 168, 206. 
Portugal (roi de), 127. 
Potel,'75, «0, 81, 84, 172. 
Pradeau, 21, 23. 25, 26, 29, 32, 34, 

41, 82, 92, 207, 217, 229. 
Prelly fM'"<-j, 194. 
Prével (Jules\ 103, 154, 156, 162, 

2.51, 253. 
Preziozi (M'i»), 225. 
Price (les sœurs), 21. 
Priola (Marguerite), 172. 
Prusse i prince royal de), 128. 

R 

Rachel. 13, 53. 

Kavel, 140. 

Ravraonae(Mii'), UO, 150, 201. 

Reoer, 72. 

Regnault (Alice), 218. 

Reichemberg {M"°), 145. 

Renaud (M"'), 105. 

Resuche (M"«), 120. 

Revilly (.M°"), 132. 

Richelieu (de), 120. 

Ritter (Cécile), 227. 

Rivero (M'''), 241. 

Robert (Kanny), 231, 232. 

Rochejacquelèin (de la!, 29. 

Rœder (Mi'= Milla), 176. 

Roger. 141. 

Roissy (M"' de), 9, 

Roqueplan, 50. 

Rossini, 42, 69, 80. 

Rothschild {de). 28. 

Rothschild (Ad. de), 218. 

Rouillé (Ml"), 10. 

Rouvière, 46. 

Rovigo (duc de), 58. 



•?08 



TABLE ALPHABETIQUE 



Russie (irrand-duc héritier de). 128. 
Russie 'llîmpereur de) 127. 128. 



S 



Sacré (M"',, 276, 

Sagan (de). 120. 

Saint-Albin i,de1, 177, 229. 253. 

254. 
Sainte-Foy. 68. 132, 133, 146. 
Saint-Georges (marquis de), 10. 66. 
Saint-Germaiu. 125. 
Saint-Remv. 76. 
Saint-Urbàin (M™' . 68, 91 . 
Saint-Victor (Paul de^ 58. 67. 
Salle M""^). 28. 
Salle (M"'), 276. 
Salomon, 41. 
Sanafé (de), 219. 
.Sand (Georfres), 140, 
Sardou (Victorieni. 65. 70. 82. 85, 

101. 115. 145. 149. 162. 163. 164. 

167. 170, 171. 175, 185, 189. 202, 

203, 204. 206. 214. 2 8, 228, 270, 
271. 272. 
Saucède. 2r4. 

Saxe-Weiuiar (prince de). 128, 
Scalini [M''-). 276. 
Scheffer (Arnold), 60. 
Schneider (Horteuse). 27. 28. 32. 

33. 31. 40. 89. 95. 96. 97, 98. 101. 

105. 111. 112, 113. 116, 117, 118. 

121, 123. 128. 142. 143. 147, 150. 

151, 155, 157, 176, 188, 195, 207. 

2)5, 216. 217, 222. 234. 272. 276, 

277, 280. 
Scholl 'Aurélien^. 253, 25J, 
Scipion. 194. 201, 227. 276. 
Scribe. 44. 53. 59. 68, 75. 160, 172. 
Scribe (M«"), 159. 
Scriwaneck (M"»), 45. 
Scudo. 73. 

Second (.\lbéric), 58, 105, 217. 
Seligmann, 4, 6. 
Séjour (YictorV 185. 
Seveste (M"«). 169. 
Silas. 247. 

Sillv vM'i'), 118, 120, 149. 
Simon (Mii<). 80. 
Simon tMax), 237, 276. 
Siraudia, 82. 
Soliège, 254. 
Soll '(.M"'), 222. 
Soria (Diaz de), 218. 
Sothern. 129. 
Stella CMii'), 225. 
Stoïkoff (M"^), 66. 
Stap. 5", 248, 261. 



Stnart (William), 185. 
Suède (le Roi de . 127, 
Sultan ^lei, 129, • 

T 

Tacova, 75, 76, 139. 

Taffanel (M"«), 91. 

Taglioni (M"»), 57, 58, 66, 67. 

Taïcoun (le). 128. 

Taignv (Emile"!, 161. 

Taillefer. 287. 

Talazae. 270. 283, 284. 285. 

Tallevrand (de). 58, 'J3. 

Tarbé, 144, 177. 

Taskin, 270. 282, 283. 286. 

Tautin (Lise). 38, 41, 48, 49. 50 

64. 75. 78. 107. 110. 129, 131. 139. 

197. 207, 226. 
Tavau. 48. 
Tavlor (baron), 218. 
Teck (prince de\ 140. 
Tessaudier (.Mi'-^ 185, 186. 189. 
Thé (.M"-^ Rose», 241. 
Théo (M™' Louise). 20, 185, 187. 190. 

19t, 195. 197, 2Û6. 207, 21)9. 210. 

226. 227, 229, 2 13. 276, 287. 
Théodore (M»'). 191. 
Tliérésa (M""). 120. 157, 166. ICO. 

209, 218, 224. 
Thibault (M"')- 192- 218. 
Tbiboust (Lambert\ 105, 248. 
Thierret (.M-x-l, m. 111. 149. 157 

160. 
Thierry', 57. 
Thiers, 127. 173. 
Thiron, 139. 

Thomas (An]broiso\ 69. 270. 
Tisier, 219. 
Tisserant, 282. 
Toché (Raoul), 243, 252. 255, 2M 

280. 
Testée (.M"'l. 75, 105, 107. 138, 110. 

197. 
Touroude. 182. 
Tracv (M">« de), 28. 
Tréfêu (litiennei. 21. 26. 27, 28, 36. 

57, 59, 92, 105. 106, 135. 150, 152. 

156, 160, 175, 198. 199, 209. 212. 

233, 2 47, 253,254, 270. 
TroubetzkoY (princei, 120, 2is. 
Turquet (Edmond), 270. 



Uchard (Mario), 175, 218, 251. 

Ichard (fils), ?52. 

Ugalde (M""), 46, 61, 81. 86. 91. 



TABLE ALPHABETIQUE 



2U'J 



105, 115, 119, 138, 110, 116, 108, 
176, 276. 
Ugalde (Marguerite), 276, 286, 287. 



Vaequerie, 120, 185. 

Vallès 253. 

Valtesse (M"-), 107, 156. 218. 

Vandenheuvel-Duprez (Mme), JC. 

Vanloo, 218. 

Varcollier, 115, 119. 

Varney, 78, 90. 

Vasliu, 4. 

Vasseur fLéon), 194. 

Vaufreland (Wmede), 28. 

Vautliier, 275, 276. 

Verne (Jules), 228. 

Vernet (Horace), 29. 

Vernev (M"°), 134. 

Vibert, 218. 

Victor, 141, 156. 

Victoria (M"'^^), 77. 

Vigne (Mme), 125. 

Vij,'ny (Alfred de), 12. 

Vilbac (Renaud de), 218. 



Villaret, 192. 

Villemessant (de), 23, 40, 105, 103, 

177, 217, 253, 254. 
Vitu (Auguste, 240, 277, 286. 
Vizenliui, 186, 191, 204, 212, 215, 

219, 227, 231, 282. 
Volny, 233. 
Vuhier (M"-) 276. 

W 

Wagner, 72, 75, 117. 

Walewski, 70. 

Warot, 68, 70. 

Wartel, 81. 

NVeil, 150. 

^^■einscllencl^, 231, 235. 

Williams (Kmilie), 120. 

WuUl" (Albert), 177, 249, 251, 253, 

262, 268, 280, 281, 288. 
Wood, 198. 

Zandt i.M'i- Van), 276. 



F. Aureau. — Imprimerie de Lagn^ . 




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